Tunisie: difficile examen de conscience sur la dictature

L’Instance vérité et dignité (IVD), chargée de recenser et d’indemniser les victimes des dictatures en Tunisie, entame ses auditions publiques le 17 novembre 2016 dans un climat passionnel. Depuis sa création par une loi de 2013, l’IVD, qui fait l’objet de violentes polémiques, a reçu 65.000 plaintes.

 

Pour la Tunisie, le début de ces auditions a une importance capitale. L’affaire n’est pas sans rappeler les travaux de la Commission vérité et réconciliation sur les crimes de l’apartheid en Afrique du Sud, présidée par l’archevêque Desmond Tutu, prix Nobel de la paix. Travaux qui ont créé un électrochoc dans ce pays.

 

Victimes et témoins «parleront à visage découvert», rapporte la journaliste Olfa Belhassine dans un article de justiceinfo.net. «Leurs paroles et leurs vérités seront utiles pour faire connaître une part d’ombre de la Tunisie et pour stimuler un débat au niveau de la société toute entière, élément nécessaire dans un processus de réconciliation», poursuit-elle. Les télévisions du pays ont prévu de retransmettre l’évènement en léger différé.

 

 

L’IVD est composée de 15 membres: militants des droits de l’Homme, représentants d’associations de victimes, opposants à Ben Ali, juristes… Elle est présidée par la journaliste Sihem Bensedrine, figure connue à Tunis, emprisonnée sous Ben Ali.

 

Elle a pour mission, en cinq ans maximum, de «dévoiler la vérité sur les violations des droits de l’Homme commises entre le 1er juillet 1955 et le 31 décembre 2013». En l’occurrence sous le premier président tunisien, Habib Bourguiba (au pouvoir de 1956 à 1987), et son successeur Zine el-Abidine Ben Ali, contraint à la fuite par une révolution en janvier 2011. Mais aussi sous certains des gouvernements en place après la chute de Ben Ali. Une mission très large qui devrait lui permettre d’identifier les responsables de ces violations et faire en sorte qu’ils rendent des comptes. Elle devrait aussi permettre de réhabiliter les victimes et leur octroyer réparation.

 

L’instance dispose de très larges pouvoirs, notamment un accès total aux archives publiques.

 

Quelque 65.000 plaintes ont été déposées. «La majorité des dossiers reçus concerne des violations individuelles (…) par l’Etat», a déclaré Sihem Bensedrine. Il s’agit, «en premier lieu, de privation de moyens de subsistance» concernant des militants islamistes écartés des postes de la fonction publique et d’aides de l’Etat. Puis viennent «l’atteinte à l’intégrité physique» (torture, mauvais traitements) et «la détention arbitraire», a-t-elle signalé.

 

 

Concernant le profil des plaignants, ils appartiennent à «l’ensemble du spectre politique», des militants de gauche aux islamistes et syndicalistes, note la présidente de l’IVD, ajoutant que 13.300 plaintes ont été déposées par des femmes. Des cas présumés de «discrimination contre des minorités religieuses, culturelles ou ethniques» figurent aussi parmi les plaintes reçues, notamment de la communauté juive tunisienne ou des Amazighs (berbères), indique Mme Bensedrine. Des régions défavorisées du centre du pays, s’estimant délaissées par l’Etat durant des décennies, ont également saisi l’Instance.

 

Polémiques

L’installation de l’IVD ne s’est pas faite sans mal. Sihem Bensedrine «est depuis plusieurs semaines la cible d’attaques quotidienne de la part des médias locaux», rapporte Olfa Belhassine.

 

Depuis sa fondation, l’Instance fait l’objet de nombreuses polémiques. Notamment «suite aux démissions successives de ses membres qui, pour la plupart, s’en prennent directement à leur présidente, la controversée Sihem Bensedrine», rapporte le site businessnews.com. Ils auraient claqué la porte en raison de «l’absence d’un climat de travail propice» ou en raison «des pratiques dictatoriales» de Mme Bensedrine, ajoute le site.

 

A tel point que le vice-président «suspendu» de l’IVD, Zouheir Makhlouf, a attiré l’attention de l’Assemblée tunisienne sur «les abus, les irrégularités et les contrevérités» de Mme Bensedrine. Dans ce contexte, des députés ont demandé la création d’une commission d’enquête pour corruption à son encontre. Pour l’instant, la demande n’a apparemment pas abouti.

 

«Sihem Bensedrine travaille seul. Elle fait des gaffes et communique très mal. Même ses alliés naturels prennent beaucoup sur eux pour ne pas s’éloigner d’elle. Car elle reste à la tête du processus de justice transitionnelle en Tunisie», constate un bon connaisseur du milieu judiciaire tunisien. «Mais les accusations, notamment de corruption, dont elle fait l’objet sont complètement fausses. Cela fait partie de la campagne d’attaques lancées contre elle et l’institution qu’elle représente», ajoute-t-il.

 

Une chose est sûre: l’ancienne journaliste n’a pas sa langue dans sa poche. En juillet 2015, elle n’a ainsi pas hésité à s’en prendre à un projet de loi sur la «réconciliation» en matière économique et financière. A écouter la présidence tunisienne, le texte a pour but de «rétablir un climat de confiance au sein de l’administration», «d’améliorer le climat des affaires et d’encourager les investissements». Mme Bensedrine n’est pas du tout de cet avis. Ce texte «ne garantit pas que les crimes liés à la corruption ne se reproduisent pas», estime-t-elle. Et d’ajouter: «Au contraire, il encourage la corruption et l’impunité»…

 

 

Le président Béji Caïd Essebsi n’a pas apprécié. En septembre 2015, Mohsen Marzouk, qui était alors le secrétaire général de Nidaa Tounès, le parti du président (mouvement qu’il a quitté depuis), estimait ainsi dans Jeune Afrique que «la crédibilité de l’Instance vérité et dignité est entamée». Tout en proférant des accusations à l’égard de sa bouillonnante présidente.

 

Lien de cause à effet? Toujours est-il que celle-ci a récemment déclaré que son institution subissait des pressions pour entraver son action. Certains ne seraient peut-être pas mécontents que les auditions n’aient pas lieu. Ou au moins, qu’elles aillent le moins loin possible…

 

Certains pourraient peut-être ainsi profiter de certaines hésitations de la part de l’instance. Ainsi, pour le moment, celle-ci «n’a pas encore tranché» pour savoir s’il sera possible de nommer les présumés coupables au cours des débats, observe Olfa Belhassine. Parmi ceux-ci, on trouve des membres de la police, des agents des services pénitenciers, corps sur lesquels, dans certains cas, «pèsent des accusations graves de maltraitance et de torture». On trouve aussi des politiques. Autant de personnes qui ont peut-être des inquiétudes à se faire… Décidément, l’examen de conscience de la Tunisie n’est pas chose facile. Dans ce contexte, le pays saura-t-il «écouter la voix de ses victimes?», demande Olfa Belhassine.

Laurent Ribadeau Dumas@GeopolisFTV

geopolis.francetvinfo.