« Trump ne nous fait pas peur » : rencontre avec les ex-Black Panthers

Robert King et Albert Woodfox, deux ex-Black Panthers, deux anciens condamnés, placés à l’isolement, réagissent à l’élection de Donald Trump.

 

Quand Albert Woodfox a franchi en février 2016 la porte de la prison de West Feliciana Parish (Louisiane) dite « prison d’Angola », il a vite compris que rien n’avait changé depuis qu’il avait quitté le monde libre, 43 ans plus tôt. Une époque où le racisme était solidement ancré par des décennies de ségrégation raciale – particulièrement dans le sud des Etats-Unis, sa région natale.

 

Après des décennies d’isolement, la réalité qui s’offre à sa nouvelle vie d’homme libre est la figure d’un candidat à la Maison-Blanche, Donald Trump, pour qui la parole raciste est devenue un fonds de commerce. Albert Woodfox, l’ancien membre des Black Panthers, constate alors un « racisme institutionnel » encore très vivace.

 

Plus que jamais animé par les combats qui furent toute sa vie les siens, il rejoint son ancien camarade de cellule, Robert King (41 ans à l’isolement, libéré en 2001), lui aussi ex-Black Panther, reconnaissable au couvre-chef dont il ne sépare jamais.

 

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Des « Trois d’Angola », ils ne sont plus que deux. Leur compagnon de route, Herman Wallace, est mort d’un cancer trois jours après sa libération. Portés par cette disparition, ils lancent avec le soutien d’Amnesty International, une campagne pour mettre fin aux dérives de l’isolement carcéral, enduré par une population à majorité africaine-américaine. Ils assimilent celui-ci à un « esclavage légal ».

 

 

 

 

 

Plusieurs fois, « l’Obs » a raconté leurs histoires. De passage à Paris, ils ont partagé leurs sentiments après l’élection de Donald Trump.

 

Quel est votre sentiment après cette élection que personne n’avait vu venir ?

 

Albert Woodfox – Le peuple américain a fait une très grosse erreur en élisant Donald Trump, sans aucun doute. Aux Etats-Unis, un dicton dit : « Attention à ce que vous demandez parce que vous pourriez bien l’obtenir. » Donald Trump assure qu’il va changer le système, mais ses changements apporteront plus de souffrances encore. Avec le temps, on s’apercevra que ce choix électoral était dramatique.

 

Albert Woodfox, 43 ans à l’isolement

 

Le processus politique est corrompu. Le mode de scrutin, avec le principe du collège électoral, est biaisé. Hillary Clinton a obtenu près d’un million de voix supplémentaires par rapport à Donald Trump mais elle a perdu, en vertu d’un système qui remonte à la période qui a suivi l’esclavage. Il a été mis en place par les classes les plus aisées pour neutraliser le déséquilibre démographique engendré par l’émancipation des esclaves, autorisés à voter. Craignant que ce changement déstabilise le pouvoir politique, les élites se sont assurées qu’elles resteraient bien celles qui choisiraient le président. On en est toujours au même point aujourd’hui.

 

Avez-vous peur, comme beaucoup d’Américains, que Donald Trump sape les quelques avancées des Etats-Unis ces dernières années en matière de justice sociale et d’égalité ?

 

A.W. – Cela fait cinquante ans que nous nous sommes voués corps et âme aux luttes sociales. Nous avons connu des expériences qui auraient détruit beaucoup d’autres personnes. Donc, on ne peut pas se permettre aujourd’hui de laisser la peur ou les menaces nous empêcher d’agir. Et pour paraphraser le parti des Black Panthers, nous devons agir pour protéger et servir le peuple.

 

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Robert King – Entièrement d’accord. L’élection de Donald Trump est une grave erreur. On dit qu’au pays des aveugles, les borgnes sont rois. Je ne veux pas dire qu’aux Etats-Unis, tout le monde a été aveugle… Ce n’est pas le cas puisqu’Hillary Clinton a obtenu plus de suffrages que Donald Trump ! Mais il y en a quand même beaucoup. Mais indépendamment de la personne qui a été élue, ou qui sera élue à l’avenir, nous avons toujours lutté. Trump ne nous fait pas peur.

 

Les Africains-Américains se sont moins mobilisés que lors des deux précédentes élections. Comment l’expliquez-vous ?

 

A.W. – Tous les quatre ans, on se penche sur les préoccupations et les espoirs des membres de la communauté africaine-américaine aux Etats-Unis, qui sont les mêmes que tous les Américains. A chaque fois, on se tourne vers eux en soulignant leur importance. Mais une fois le scrutin passé, les administrations successives optent pour le statu quo. Les candidats oublient leurs promesses envers les minorités.

 

Résultat : les Africains-Américains ont l’impression que leur voix n’est pas entendue, que leur vote ne compte pas vraiment. Quel que soit le candidat qui se présente, c’est pareil. Cette mobilisation en baisse est une forme de protestation contre le choix des candidats, mais aussi contre le système électoral dans son ensemble.

 

R.K. – La démobilisation est la conséquence très concrète d’une désillusion qui a commencé il y a une dizaine d’années. C’est vrai, ce vote de protestation a eu un coût : l’élection de Donald Trump. Les Noirs ont eu recours à ce mode de protestation en utilisant les urnes, mais il est important de souligner que dans de nombreuses régions, les électeurs n’ont pas pu voter. Certains Etats, en manipulant les conditions d’accès au scrutin, ont essayé de limiter la possibilité pour certaines populations de voter.

 

Je pense cependant que l’élection de Donald Trump va donner un nouvel élan à la mobilisation, va ré-inspirer les populations, les Noirs et toutes les personnes qui militent dans les communautés. La démobilisation existe mais nous voyons les prémices d’une remobilisation contre Donald Trump.

 

Quel candidat a eu vos faveurs ? Vous reconnaissez-vous dans ce slogan affiché par les manifestants aux Etats-Unis « Trump n’est pas mon président » ?

 

R.K. et A.W. – Il n’est pas mon président !

 

R.K. – Oui, il a l’autorité. Probablement qu’il occupe la position la plus puissante aujourd’hui dans le monde. Mais ça ne veut certainement pas dire que je soutiens sa politique. Je n’ai pas voté, pour dire justement que ma lutte continue.

 

 

Les actes racistes et haineux se sont multipliés depuis la victoire de Donald Trump… Pensez-vous que le racisme va se renforcer aux Etats-Unis ?

 

A.W. – Les Etats-Unis n’ont jamais cessé d’être un pays raciste. Une des premières choses dont je me suis rendu compte après ma sortie de prison, c’est que les changements qui ont eu lieu n’étaient que superficiels, que rien n’avait vraiment évolué. L’élection de Donald Trump montre bien que le racisme aux Etats-Unis est un racisme systémique des institutions.

 

R.K. – Les Etats-Unis sont un pays structurellement raciste. Je ne dis pas que la majorité des Américains sont racistes, au contraire, ils sont très moraux. Mais les institutions encouragent les divisions.

 

Propos recueillis par Sarah Diffalah   – Le Nouvel OBS –

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