Togo : A quand le retour de la liberté de presse ?

Au Togo, la chaîne de télévision LCF et la radio City FM, deux organes de presse privée appartenant au groupe Sud Média, ont été fermés depuis le 7 février 2017 par la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC). Officiellement, les autorités évoquent une existence illégale. Des accusations rejetées par Sud Média qui exhibe des documents et des correspondances avec la HAAC. Ces fermetures d’organes de presse sont-elles légales ? Ces actes attentatoires à la liberté d’expression et la diversité du paysage médiatique togolais ne sont-ils pas annonciateurs d’un danger potentiel pour le peuple togolais ?

Motifs futiles et manœuvres politiques

C’est un secret de polichinelle que le groupe Sud Média a été créé depuis 2007 par Pascal Bodjona, ancien Ministre et porte-parole du gouvernement togolais tombé en disgrâce en 2014. LCF et City FM accusés d’« existence illégale » ont été accrédités à la Présidence de la République pendant plusieurs années. Mieux encore, depuis 9 ans ces deux médias bénéficient de l’aide de l’Etat destinée à la presse privée et octroyée par la même institution qu’est la HAAC. Tous ces faits historiques déconstruisent les arguments brandis par le Président de la HAAC, Pitang Tchalla, qui était précédemment Conseiller technique à la communication du Chef de l’Etat.

La décision de retrait des fréquences porte en elle-même les germes d’une incohérence juridique et suscite des interrogations. Dans le contexte togolais, les fréquences sont attribuées par l’Autorité de Réglementation des Secteurs des Postes et Télécommunications et, c’est normalement à cette dernière que revient le droit de la retirer. Même si la HAAC devait suspendre l’exploitation des médias, elle aurait du passer par une décision judiciaire. Ce qui n’est pas le cas dans la situation actuelle. Pire, la décision de fermeture des chaînes du groupe Sud Média n’émane pas du collège des conseillers mais du Président de la HAAC. L’article 26 alinéa 3 de la Constitution togolaise met en relief le caractère anti-constitutionnel de la décision prise par la HAAC car, elle affirme que « la presse ne peut être assujettie à l’autorisation préalable, au cautionnement, à la censure ou à d’autres entraves. L’interdiction de diffusion de toute publication ne peut être prononcée qu’en vertu d’une décision de justice ».

Affaiblir la presse pour la rendre moins dérangeante

Le rétrécissement de l’espace de liberté d’expression, marqué par la fermeture de LCF et de City FM n’est pas un cas isolé au Togo. Dans un passé récent les radios « X Solaire » et « Légende FM » ont été fermées et le journal « La Nouvelle » a vu son récépissé de création annulé. Embastillé par des motifs futiles, le pouvoir togolais s’est lancé dans une manœuvre politique, dans le but de réduire au silence les voix dissonantes dans le paysage sociopolitique national. En effet, le démantèlement du groupe Sud Média tombe au moment où Faure Gnassingbé fait face à une vague de protestation à travers le pays. Il est fort à craindre que le mobile de cette fermeture d’organes de presse n’ait comme unique dessein de décourager l’esprit critique. Réduire l’accès aux médias reviendrait à affaiblir la portée des remous et protestations qui fusent de partout au Togo (grèves des enseignants et manifestations d’élèves, protestation contre les hausses répétées du prix du carburant, cherté des produits vivriers). En s’attaquant à la pluralité ainsi qu’à la diversité du paysage médiatique togolais, le pouvoir planifie un affaiblissement de la presse, car convaincu qu’une presse affaiblie est moins dérangeante. De façon indirecte, le musèlement de la presse ôte à l’opposition toute tribune d’expression et surtout de revendication d’une alternance politique dans un pays où règne la famille Gnassingbé depuis 1967.

Face à cette caporalisation des médias de service public et la volonté manifeste de contrôler la presse privée, des citoyens et hommes politiques critiques vis-à-vis des actions du régime ont pris d’assaut Internet et particulièrement les réseaux sociaux pour exprimer leurs opinions. Dans ce contexte, les atteintes à la liberté de circulation de l’information sur Internet se multiplient, de même que les atteintes directes contre des journalistes. Orchestrées par les forces de défense et de sécurité, ces violations de la liberté de la presse sont restées toutes impunies et contrastent avec le discours volontariste et circonstanciel des autorités policières. De 2007 à 2016, le Togo a régressé de 39 points dans le classement de Reporters Sans Frontières en matière de liberté de presse. Avec l’adoption fin 2015, d’un nouveau code pénal, qui prévoit le retour de la pénalisation des délits de presse, et les récentes fermetures de médias, la dégradation du classement du Togo en matière de liberté de presse n’est pas prête de s’inverser.

L’un des socles de la démocratie, la justice, étant handicapé au Togo, il faut dès lors renforcer la citoyenneté à la base et agir sur les leviers institutionnels au plan international afin d’attirer constamment l’attention sur les dérives. Pour plus d’efficacité et de cohérence dans la lutte, médias et société civile doivent aller à une unité d’action et faire du lobbying. Cette action ne doit plus être le combat des périodes électorales mais une quête permanente pour toutes les libertés embrigadées. Au plan professionnel, deux actions majeures doivent être menées : renforcer la capacité des professionnels des médias sur les fonctions essentielles de la presse dans un État démocratique, et amener les citoyens à participer à l’édification d’organes de presse économiquement viables. C’est d’ailleurs sur cet aspect que le pouvoir tient nombre d’acteurs. La dépendance financière reste le nœud gordien d’une presse et d’une opposition politique affaiblies.

En empêchant l’opposition de faire connaître ses points de vue sur les questions d’intérêt national, le pouvoir porte constamment un coup à l’édifice démocratique et annihile tout processus d’alternance au sommet. Pour autant, la société civile et les professionnels des médias ne doivent pas croiser les bras. Le faire, c’est être sûr de perdre la bataille qu’ils n’auront pas menée.

Kassim HASSANI, journaliste béninois. Le 5 avril 2017.

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