Technologie. Les start-up chinoises ont les dents longues

La Chine a d’abord créé des clones d’eBay, Amazon ou Twitter. Mais aujourd’hui, une foule de jeunes entrepreneurs, aidés par tout un réseau d’incubateurs, de mentors et d’investisseurs, sont à la pointe de l’innovation.

Le jeune programmeur avait une idée que tout le monde trouvait débile. À peine sorti de l’université, il avait décroché un emploi de développeur chez YY, une société de live-streaming de Canton, dans le delta de la rivière des Perles. Chaque mois, une centaine de millions d’utilisateurs se mettent ainsi en scène en direct ou regardent d’autres internautes en train de chanter, jouer à des jeux vidéo ou présenter un spectacle dans leur appartement pékinois. Le public commente abondamment ces vidéos, par des messages vocaux ou écrits.

Selon le jeune homme, YY devait lancer quelque chose de nouveau : un service de rencontres. Un hôte pourrait ouvrir un salon en ligne où il inviterait quelques célibataires esseulés ; il les inciterait à se poser mutuellement des questions pour au final peut-être trouver l’âme sœur.

Ses chefs étaient dubitatifs. “Le PDG a quasiment enterré la proposition”, se souvient Eric Ho, le directeur financier d’YY, qui nous reçoit au siège de l’entreprise, dans son bureau surmontant trois étages peuplés d’ingénieurs et designers en train de coder frénétiquement. “Tu es vraiment sûr de vouloir faire ça ? a insisté le patron. C’est complètement stupide, ça n’intéressera personne.” Mais face à la détermination du jeune homme, ils avaient fini par lui donner le feu vert pour un essai.

En Chine, ce genre d’employé n’existait pas jusqu’à récemment. Il y a dix ans, les observateurs déploraient un manque d’esprits novateurs et audacieux. Il y avait bien des sociétés high-tech très rentables, mais elles prenaient peu de risques et se contentaient le plus souvent de copier la Silicon Valley : Baidu était une réplique de Google, Tencent une copie de Yahoo !, JD une version chinoise d’Amazon.

Un système éducatif qui sanctionne les erreurs

En matière de programmation, les jeunes Chinois n’avaient pas leur pareil, mais il leur manquait le dynamisme d’un Mark Zuckerberg [le fondateur de Facebook] ou d’un Steve Jobs [cofondateur d’Apple]. Le mantra de la côte est des États-Unis – échouer rapidement, échouer souvent, rien de tel pour trouver la voie du succès – était un concept complètement étranger, et même dangereux, pour les jeunes issus d’un système éducatif qui privilégie l’apprentissage par cœur et sanctionne les erreurs. Ils étaient surtout attirés par des postes dans de grandes entreprises solides.

Cette attitude est en train de disparaître. Elle a été balayée par la vague de prospérité qui a renforcé la confiance en soi et l’audace des jeunes citadins experts en nouvelles technologies. En l’an 2000, la classe moyenne (c’est-à-dire les personnes ayant des revenus compris entre 9 000 et 34 000 dollars [de 8 200 à 30 800 euros]) représentait 4 % de la population en Chine ; en 2012, ce taux atteignait près de 70 %.

Parallèlement, le nombre d’étudiants a été multiplié par sept : l’an dernier, sept millions de diplômés sont sortis de l’université. Kai-Fu Lee, un investisseur chinois en capital-risque qui, auparavant, a travaillé chez Apple, […]

Clive Thompson   – Courrier international –