Les sommets France-Afrique servent-ils encore à quelque chose?

« Sans la volonté de chefs d’Etat africains qui veulent faire vivre la famille politique francophone, ces sommets n’ont pas de sens ».

27e sommet Afrique-France à Bamako  – Pour l’histoire et spécialistes des relations franco-africaine Jean-Pierre Bat, cet outil diplomatique montre bien que Paris assume sa relation spéciale avec l’Afrique.

Jean-Pierre Bat est historien, spécialiste des relations franco-africaines et auteur du Syndrome Foccart*.

LE FIGARO. – Commet sont nés les sommets France-Afrique?

Jean-Pierre BAT.- Le premier s’est tenu en novembre 1973, à l’initiative du président nigérien Hamani Diori. L’idée, assez partagée, est que la famille franco-africaine réunie sous De Gaulle et le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny n’est plus. De Gaulle est mort et les générations ont changé, et l’ADN politique du continent aussi. Il faut réinventer un cadre. Ce sera le legs de Pompidou, tout comme la francophonie d’ailleurs. Il s’agit aussi de contrebalancer l’Organisation de l’Union africaine naissante et les mouvements d’émancipation nationaux. Avec Giscard, puis avec Mitterrand, ce rendez-vous va monter dans le protocole. Cela devient un grand rendez-vous, un sommet diplomatique. C’est Giscard qui décide de l’organiser une fois sur deux en Afrique. On y met officiellement en place ensemble la politique sur le continent, même si en réalité, c’est essentiellement la France, le président gabonais Omar Bongo et Houphouët-Boigny qui décident. En 1979, c’est là, lors du 6e sommet, qui se tient à Kigali, qu’est décidée la chute de Bokassa. En d’autres termes, sans la volonté de chefs d’Etat africains qui veulent faire vivre la famille politique francophone, ces sommets n’ont pas de sens.

L’historien Jean-Pierre Bat.

Y a-t-il eu de grands sommets?

La grande bascule a lieu entre 1990 et 1994. Entre les deux, il y a celui de La Baule où Mitterrand lie l’aide à la démocratisation. En 1990, le sommet a évolué vers la transition des relations, une normalisation autour du développement. Mais en 1994, c’est le retour vers des priorités sécuritaires et Mitterrand insiste sur ce point dans son discours. En tous les cas, ces grand-messes franco-africaines fonctionnent comme un credo de la politique africaine des chefs d’Etats francophones.

L’ouverture de ce rendez-vous à des pays anglophones est-elle purement symbolique?

C’est avant tout par intérêts économiques et c’est sans doute sincère. Mais les sommets restent essentiellement francophones et sécuritaires. Les anglophones demeurent à la marge. On le voit bien avec le choix d’organiser cette année un sommet à Bamako, au Mali, un pays en guerre. On n’a d’ailleurs jamais pensé monter un sommet à Addis-Abeba ou à Kampala. Il avait été question du Caire un temps, mais l’Egypte est considérée dans une certaine mesure comme appartenant à l’espace francophone. En réalité, les efforts ont beaucoup plus porté vers les anciennes colonies belges, le Rwanda, le Burundi et surtout la République démocratique du Congo pour tenter de les ancrer dans l’influence française.

Ces sommets ne sont-ils pas quelque peu surannés?

C’est la bonne question. Si vous gardez cet outil diplomatique, c’est que vous restez avec la famille franco-africaine, que vous assumez une relation spéciale entre la France et l’Afrique. Par là, la France dit que c’est une relation plus efficace que celles avec l’Afrique du Sud ou l’Ethiopie. En 2013, le sommet avait changé de nom, pour devenir «sommet pour la paix et la sécurité en Afrique», mais nous sommes revenus cette année à Afrique-France.

Quant à savoir si ça sert, c’est aujourd’hui une question, compte tenu de l’intérêt relatif autour du sommet de Bamako. Pour que cela serve, il faut des partenaires politiques à la France. Sous De Gaulle et Giscard, ils avaient pour noms Félix Houphouët-Boigny et Omar Bongo. Sous Mitterrand aussi, avec peu à peu des nouveaux visages. Sous Chirac, c’étaient Bongo, le général Eyadéma, du Togo, et le Burkinabè Blaise Compaoré, ainsi que le Congolais Denis Sassou-NGuesso.

Quel chef d’Etat africain cherche aujourd’hui à endosser cet habit? Du reste, à l’heure où la France s’interrogeait dans les années 2000 sur la nécessité de ces grand-messes rituelles, la Chine a créé le sommet Chine-Afrique en 2006… ce qui a paradoxalement et par réaction révitalisé les arguments en faveur d’un sommet spécifiquement francophone aux yeux de certains dirigeants, en les réorientant vers les enjeux du développement économique face à la concourrence chinoise. Force est de constater que, bon an mal an, les sommets Afrique-France existent toujours.

* Le Syndrome Foccart, La politique française en Afrique, de 1959 à nos jours (Gallimard, coll. Folio Histoire)

Par Tanguy Berthemet            – Le Figaro –

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