Saleh Kebzabo : « Le Tchad s’est appauvri, c’est la banqueroute ! »

ENTRETIEN. En visite en France, Saleh Kebzabo, principal opposant au président Idriss Déby, revient sur la crise sociale qui secoue actuellement le Tchad.

Rencontré dans un grand hôtel parisien, celui qui fait figure de principal opposant au président Idriss Déby depuis qu’il a été congédié du gouvernement en 1998 tient absolument à poser ses propres questions avant de commencer l’interview. Ses réflexes d’ancien journaliste ne l’ont pas quitté. Une fois quelques renseignements pris, Saleh Kebzabo accepte enfin de se confier.

C’est après un court séjour en Colombie, où s’est déroulé le Congrès de l’Internationale socialiste (IS) du 2 au 4 mars, que le député de 70 ans est de passage à Paris. Dans ses bagages, une bonne nouvelle pour l’opposition tchadienne : son parti qu’il dirige depuis 1992, l’Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR), a intégré l’IS. Un moyen pour lui d’avoir une résonnance internationale. Offensif, Kebzabo qualifie le Tchad de « tas de ruines » et travaille sa stature de candidat en vue de l’élection présidentielle prévue en 2021. Oubliée sa promesse faite en 2014 à Moundou, lors du cinquième congrès de l’UNDR de laisser la barre à quelqu’un d’autre. Saleh Kebzabo est plus que jamais prêt à monter au front présidentiel.
Le Point Afrique : Depuis quelques mois, le Tchad est secoué par une crise économique et sociale. En réponse, le président Idriss Déby a appelé les Tchadiens à se « serrer la ceinture ». Qu’en pensez-vous ?

Saleh Kebzabo : Comme d’habitude, le président Déby se moque des Tchadiens et les méprise. Pourquoi se serreront-ils la ceinture alors que c’est le chef de l’État qui est à l’origine de leur malheur ? Au pouvoir depuis 26 ans, il a eu toutes les opportunités de ramener la paix définitivement en réconciliant les Tchadiens et en lançant les prémices du développement dans le pays. Mais il ne les a pas saisies. Aucun des présidents avant lui n’a eu cette chance. Aujourd’hui, la crise financière touche le pays. Et ce n’est pas à cause de la baisse du prix de pétrole, mais bien à la mauvaise gouvernance.

Qu’entendez-vous par « mauvaise gouvernance » ?

Sous Déby, le Tchad s’est appauvri. C’est la banqueroute. L’État a été incapable, au dernier trimestre de l’année dernière, de payer ses fonctionnaires. En fait, le pétrole a été une grande malédiction pour le pays. Le président Déby a fait le dos rond pendant les négociations avec la Banque mondiale sur le mode d’exploitation du pétrole. Mais dès que l’or noir a coulé, il a rejeté toutes les lois, notamment sur le fonds pour les générations futures. Est-ce que cette situation va durer indéfiniment ? Je ne le sais pas et je ne le souhaite pas pour le Tchad et les Tchadiens.

Après quatre mois de grève, la trêve sociale est prolongée d’un mois à la suite de la signature, le 6 mars, d’un protocole d’accord. Les syndicats et le gouvernement se sont accordés sur cinq points, mais deux restent en suspens : l’un sur la loi du 30 décembre restreignant le droit de grève, l’autre sur la réduction de moitié des indemnités des fonctionnaires. Quelle est votre position ?

Nous sommes encore loin d’un accord global. Lorsque les négociations vont reprendre, il y aura un blocage. Les points sur lesquels les parties sont tombées d’accord sont certes importants, mais les deux restants sont essentiels. Pour ce qui me concerne, j’ai voté contre la loi 32 qui réduit le droit de grève dans un pays dit « démocratique ». Et la réduction des indemnités fait partie des 16 mesurettes d’austérité prises par le gouvernement qui demandent aux Tchadiens d’abandonner des acquis sociaux importants. Ce n’est pas normal ! Si on veut réellement trouver des solutions à la crise financière, il y a d’autres orientations à prendre.

Quelles sont ces « orientations à prendre » ?

La première est la réduction drastique du train de vie de l’État. Il faut réduire le nombre de voyages du président Déby et la taille du gouvernement ainsi que celle de l’Assemblée nationale. Il faut faire des économies sur des institutions comme le Conseil économique et social ou la Cour des comptes, et les réorienter pour que les Tchadiens sentent une utilité. Il faut y placer des personnes compétentes et mettre les valeurs républicaines à l’ordre du jour pour que les recettes de l’État appartiennent à l’État, et non plus aux individus. Plus largement, il faut mettre au point une politique pour accompagner les petites entreprises afin de créer de l’emploi et diminuer la pauvreté. Il faut financer massivement des secteurs dans lesquels le Tchad a des atouts : l’élevage, l’agriculture, la pêche.

En février, le président Idriss Déby Itno a annoncé le report des élections législatives alors que le mandat des députés élus en 2011 est terminé. En réaction, le Front de l’opposition nouvelle pour l’alternance et le changement (Fonac) a déclaré l’Assemblée nationale « illégitime et illégale ». Que va-t-il se passer maintenant ?

Il y a presque deux ans, une loi constitutionnelle a été votée, stipulant que la législature est prolongée jusqu’à la mise en place de la nouvelle Assemblée nationale. On peut donc aller aux élections l’année prochaine comme dans deux ans ou dans quatre ans. Je crois que le débat est politique. L’élection présidentielle est organisée dans les délais constitutionnels. Mais le chef de l’État se moque éperdument des autres institutions. C’est une violation grave des principes démocratiques. Il faut demander aux partenaires du Tchad d’aider les Tchadiens à sortir de cette impasse politique.

Fin décembre, Mahamat Ahmat Alhabo a été élu coordinateur du Fonac, poste que vous occupiez depuis sa création en juillet 2016. Aujourd’hui, vous en êtes le conseiller. Est-ce une mise à l’écart ?

Je ne veux pas utiliser le Fonac à des fins personnelles. Dans toute organisation politique, il faut une alternance. J’ai passé la main de la façon la plus naturelle possible puisque cette succession s’est faite à ma demande. Alhabo est un bon leader, il dirige le Fonac de façon impeccable.

Mahamat Ahmat Alhabo a eu des mots durs contre l’Agence nationale de sécurité (ANS), accusée « d’être le bras armé » d’un régime qui veut « museler l’opposition et les journalistes ». Partagez-vous ce constat ?

L’ANS est de plus en plus présente dans le pays. Les membres de l’ANS assistent aux réunions de façon officielle, notamment en province aux côtés des sous-préfets. L’ANS est en effet un grand service de délation mis en place par Idriss Déby à l’image de la DDS [Direction de la documentation et de la sécurité, la police politique du régime de l’ancien président du Tchad, NDLR] de Hissène Habré.

Pour vous, l’ANS agit comme la DSS de l’époque…

C’est la réalité ! L’agence peut interpeller des citoyens, les arrêter, les emprisonner, les maintenir au secret, les torturer. Nous avons des exemples qui le disent.

Avez-vous déposé des plaintes ?

Nous l’avons fait depuis longtemps auprès de la Ligue tchadienne des droits de l’homme et d’Amnesty International. Mais sans résultat.

En attendant, votre parti, l’UNDR, a intégré l’Internationale socialiste cinq ans après la demande. Qu’est-ce que cela va changer ?

Nous sommes fiers d’appartenir à la grande famille de l’Internationale socialiste. C’est une grande institution qui a un statut aux Nations unies. Sa voix porte. On casse le tête-à-tête que l’on a avec Idriss Déby qui a le monopole de la communication au Tchad.

Cette adhésion est-elle aussi un moyen de préparer votre candidature à l’élection présidentielle prévue en 2021 ?

Ce qui est sûr, c’est que je suis au point physiquement, intellectuellement et politiquement. Je ne vois pas pourquoi toute cette énergie et cette capacité peuvent être abandonnées.

Il n’y aura donc pas d’alternance à la tête de l’UNDR comme annoncé lors du congrès du parti organisé à Moundou en 2014 ?

Je suis à la tête de l’UNDR depuis 1992, il faudrait qu’on pense à l’alternance. Au prochain congrès, je voudrais que cette question soit réglée. Dans 90 % des cas, ce sont les présidents des partis qui les ont créés. Ce n’est pas mon cas, c’est pourquoi je me sens libre de quitter l’UNDR quand j’en aurai envie. Mais il ne faut pas que ce soit conflictuel au risque d’affaiblir le parti. C’est quand même une œuvre dans ma vie. Je ne vais donc pas laisser l’UNDR se saborder.

 
Propos recueillis par AURÉLIE BAZZARA – Le Point Afrique –

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