Sahel : une enquête fait parler les armes

Une enquête minutieuse du Conflict Armement Research apporte un nouvel éclairage sur les conflits en cours en Afrique du Nord et de l’Ouest: le stock libyen «descend» moins vers le sud, les arsenaux nationaux du Mali sont largement pillés, et les armes du jihad peuvent circuler de Kobané à Ouagadougou.

C’est un travail de «bénédictin», avec «une approche de type obsessionnelle», décrit Claudio Gramizzi. Le rapport publié ce mercredi par l’organisation Conflict Armement Research (CAR) est le résultat d’une dizaine de mois de travaux de terrain conduits en Libye et dans les pays voisins. Son titre est sobre – «Enquête sur les transferts d’armes transfrontaliers dans le Sahel» – et ses auteurs font preuve d’une extrême rigueur dans leurs recherches et leurs conclusions. Ils ont étudié, le plus souvent in situ, des stocks d’armement et de munitions confisqués à des combattants ou à des trafiquants, voire «récupérés auprès de l’ennemi sur le champ de bataille», pour déterminer leur origine et leurs circuits.

 

La Libye a longtemps été présentée comme la source principale d’approvisionnement en armes des milices ou des groupes terroristes sahéliens. L’enquête du CAR nuance cette affirmation. «Depuis deux ans, les armes libyennes sortent moins du pays, explique Claudio Gramizzi. D’abord, parce que les groupes combattants sur place en ont besoin ; ensuite, parce qu’il y a certainement un « effet Barkhane » [l’opération française en cours au Sahel, ndlr]: les flux à destination du Tchad ou du Niger se tarissent. Les grands convois chargés d’armes, comme en 2011, après la chute de Kadhafi, ça n’existe plus. Il reste des trafics de petit volume.» Résultat : «Les armes qui circulent dans le Sahel ne sont pas exclusivement, ni même principalement, détournées à partir de sources libyennes», affirment les auteurs du rapport.

 

Fusils chinois

En revanche, les fusils et les roquettes de l’armée malienne, pillés pendant l’occupation du Nord, en 2012, ou lors des attaques des casernes, ont gagné en importance dans l’arsenal des groupes armés. En 2016, 100% des roquettes récupérées dans les caches des groupes armés au Mali provenaient ainsi des stocks nationaux. L’arsenal de la Côte-d’Ivoire a également une fâcheuse tendance à voyager hors de ses frontières. On retrouve notamment ses fusils chinois entre les mains des jihadistes d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), mais aussi des combattants centrafricains de la Séléka. C’est «l’un des résultats inattendus de l’enquête», dit le rapport. «Il y a eu une accumulation excessive de matériel pendant la crise ivoirienne entre 2002 et 2011, et une partie est complètement sortie du contrôle de l’Etat, note Claudio Gramizzi. La Côte-d’Ivoire est devenue l’un des grands réservoirs d’armes de la région.»

 

Le dernier de ces «réservoirs» identifiés par le CAR est le Soudan. «C’est un cas à part. D’abord, parce que c’est un pays qui, à la différence des autres, a une industrie nationale d’armement, qui produit des munitions et des fusils; d’autre part parce que Khartoum a la mauvaise habitude de réexporter du matériel chinois, probablement sans autorisation, pointe le chercheur. Surtout, il y a des indications très fortes que les autorités soudanaises sont impliquées, ce qui est problématique.» Des caisses de munitions chinoises scellées, avec un emballage spécifique indiquant leur provenance soudanaise, ont ainsi été identifiées par les enquêteurs du CAR en Libye. Le pays est pourtant soumis à un embargo sur les armes depuis 2011. Mais le rapport met en évidence la présence de balles soudanaises, chinoises (vraisemblablement via le Soudan) et russes sur le sol libyen, fabriquées après l’entrée en vigueur de l’embargo.

 

De Grand-Bassam à Kobané

L’examen minutieux des armes saisies, à partir des numéros de série ou de caractéristiques spécifiques à certaines fabriques d’armement, a permis aux enquêteurs de faire une autre découverte surprenante. Le CAR a déniché des fusils d’assaut chinois de type AK et de modèle 56-1 appartenant à la même série («560XXXXX») à plusieurs milliers de kilomètres de distance. A l’hôtel Radisson Blu de Bamako, où un attentat avait coûté la vie à 22 personnes en novembre 2015, au café Le Cappuccino de Ouagadougou, en janvier 2016 (27 victimes), à Grand-Bassam, près d’Abidjan, en mars 2016 (22 morts)… et à Kobané, en Syrie, en janvier 2015. Les combattants de l’Etat islamique disposaient donc d’armes provenant du même «lot» que les jihadistes sahéliens.

 

Ces fusils AK 56-1 ont tous été fabriqués en Chine, en 2011, par l’Usine d’Etat 26, indique le rapport du CAR. Or Al-Qaeda au Maghreb islamique, actif au Sahel, et l’EI, en Syrie et en Irak, sont des organisations rivales. Partageraient-elles, par pragmatisme, des filières d’approvisionnement en armes? C’est l’une des hypothèses avancées. L’autre scénario envisagé par les enquêteurs est que les jihadistes voyagent avec leurs propres armes. Un combattant libyen qui rejoindrait la Syrie pourrait ainsi emmener avec lui la kalachnikov chinoise qu’il s’est vu attribuer dans une katiba du Sahara… Le CAR prouve une nouvelle fois que les zones de conflit ne sont pas étanches. Des liaisons existent entre l’Afrique et le Proche-Orient. En avril 2012, un cargo avait ainsi été arraisonné au large du Liban, en provenance de la Libye : à son bord se trouvaient plus de 150 tonnes de matériel militaire.

 

Célian Macé  – Liberation –