Roland Portella : « Il est urgent de rendre la croissance africaine pérenne »

TRIBUNE. Pour le président de la CADE, autour de son potentiel, l’Afrique doit mettre en œuvre une véritable stratégie d’innovation industrielle et technologique.

Les progrès de développement économique et social de l’Afrique depuis 15 ans sont indéniables. Mais ne nous faisons aucune illusion, dans plus de la moitié des États africains les réformes structurelles sont encore lentes. Extravertis économiquement, ils sont l’objet de bien des convoitises.

Créer un environnement porteur

Comment alors accélérer le mouvement des croissances économiques et sociales dans un contexte où les marchés de la consommation intérieure sont en constante augmentation et où les populations sont en constante demande de services publics de qualité ? Ce qui devrait générer de facto des opportunités d’activités et de création d’emplois.

Il s’agit de mettre en place des politiques capables de conjuguer les réformes macro-économiques, les « fameuses » transformations structurelles, avec des stratégies endogènes de créations de richesses. Comment ? Il convient de transformer le potentiel humain en véritable capital humain en phase avec les besoins socio-économiques actuels et futurs, de valoriser les ressources naturelles en créant autour de leurs exploitations des effets induits industriels ou en services à forte valeur ajoutée, de mobiliser des capitaux substantiels pour accompagner les innovateurs scientifiques, technologiques et sociaux qui émergent en Afrique, mais qui évoluent dans des environnements en carence d’infrastructures, d’organisation et d’énergie.

Boost Africa de la BAD, une initiative à faible portée

Il est à noter par ailleurs que l’initiative Boost Africa que la BAD a initiée avec la BEI en novembre 2016, en mettant sur la table une enveloppe de 150 millions de dollars pour favoriser le développement des entrepreneurs et entreprises, n’est pas à la hauteur de l’enjeu majeur du développement des start-up et des PME de croissance, moteurs des innovations technologiques et sociales. Il aurait fallu mettre au moins 2 milliards de dollars pour renforcer le financement par le capital-investissement ou par la dette bancaire, les fonds de garantie, en direction de ces cibles concernées. Cela dit, nous comprenons que ce n’est pas l’activité première d’une banque de développement telle que la BAD, qui doit se concentrer plus globalement sur le financement des infrastructures, de l’énergie, de l’agriculture, etc.

Stratégie : comment la mettre en œuvre ?

Les politiques et stratégies de valorisation afin de créer des richesses pérennes doivent être mises en œuvre par différentes parties prenantes, mais travaillant de concert.

Ainsi, les États africains doivent véritablement devenir des « États stratèges », dont les gouvernants doivent définir des politiques endogènes de valorisation et de création de richesses. Ils doivent être à même de se projeter dans le moyen et long terme.

Le secteur privé doit aussi se structurer et déployer des moyens humains et techniques pour organiser les filières de production et de métiers. Quant aux ONG, à la société civile aussi, elles doivent garder leur vigilance et faire des propositions permettant aux entreprises étrangères et nationales de mettre en place un dispositif clair de responsabilité sociale et environnementale.

Les forces économiques et les dynamiques entrepreneuriales ne peuvent souvent monter en gamme, car, au-delà des talents individuels de chaque acteur économique, les écosystèmes de production sont généralement faibles et les filières dans la plupart de cas mal organisées. Prenons l’exemple de la valorisation et de la transformation de la ressource agricole qu’est ce « nouvel or » qu’est devenue la noix de cajou, prisée par les secteurs agroalimentaires, hygiène-santé, cosmétiques, aéronautiques, etc. Des investissements ont été réalisés ces 10 dernières années dans des pays comme la Côte d’Ivoire par des entreprises privées ivoiriennes et internationales, et ce, dans la transformation semi-industrielle et industrielle de cette matière, afin de créer de la valeur ajoutée et des emplois. D’autres pays aussi, comme le Bénin ou le Ghana, essayent de faire ce travail de transformation industrielle de la noix de cajou.

Mais la valorisation ne doit pas forcément passer par une transformation totale. Il est arrivé de voir dans ces pays des unités de transformation industrielle qui ont été fermées en raison des distorsions dans l’approvisionnement, en raison de la mauvaise traçabilité, mais aussi de la qualité de la matière première, en raison de capacités logistiques et de stockage insuffisantes. Ce qui veut dire que la filière de la noix de cajou ou de l’anacarde dans ces pays est mal organisée, de la production à l’exportation.

C’est l’occasion que souhaite saisir un entrepreneur béninois, Karl Yenakpon Affo, DG de l’entreprise Cajou Bénin Export, qui a pour projet, en plus d’être exportateur agréé actuellement, de créer des centrales modernes de stockage, de qualité, de traçabilité et d’export de la noix de cajou. Ce service ne peut être que très porteur, car il favorise l’approvisionnement de qualité que recherchent des industriels de la transformation et des gros acheteurs internationaux que sont les Indiens, les Vietnamiens, les Indonésiens, et quelques Européens.

Une difficile transformation des résultats de recherche en brevets…

Nous sommes donc là, dans ce cas d’espèce, sur l’amorce d’une innovation organisationnelle de la filière anacarde et noix de cajou. Il résulte de mes expériences de conseil en stratégie de développement auprès des chefs d’entreprise et d’animateurs de filières économiques et industrielles, qu’à peine 2 % des entrepreneurs et des scientifiques africains, exception faite de l’Afrique du Sud et du Maroc, arrivent à transformer leurs recherches, brevets, innovations en produits industriels ou services à forte valeur ajoutée.

La raison est qu’il manque cruellement d’écosystèmes intra-entreprises ou inter-entreprises permettant cette montée en gamme individuelle ou collective. La problématique se pose aussi bien pour les PME que pour de grandes entreprises africaines, dont les budgets et les compétences alloués à la R&D sont généralement faibles. Ils y consacrent en moyenne 0,2 % de leurs résultats nets, alors qu’ils sont en moyenne de 5 à 7 % dans les entreprises des pays émergents, voire plus de 10 % dans certaines filières.

Le besoin d’être épaulé

La CADE (Coordination pour l’Afrique de demain) est un centre d’analyse, de réalisation d’outils d’aide à la décision, de promotion des dynamiques sociales et économiques constructives de l’Afrique. Elle a organisé des enquêtes de terrain en Afrique il y a quelques années sur la performance des PME. À cet effet, elle a réuni des entrepreneurs et des institutionnels sur des travaux tels que « Bâtir des champions et des entreprises de croissance en Afrique » en 2011, objet du rapport dénommé « Lionceaux deviendront lions », « Bâtir des industries modernes et compétitives en Afrique – Leadership entrepreneurial : stratégies industrielles et leadership entrepreneurial » réalisé en 2014 en partenariat avec l’OCDE et objet d’un livret spécifique, Talents des diasporas africaines dans les innovations technologues, en 2016.

Tous ces travaux, issus de l’expérience de terrain des intervenants, démontrent que le potentiel d’innovations technologiques et scientifiques existe réellement afin de créer des produits et services utiles aux consommateurs, que ce soit dans les biens de consommation courante comme dans les services aux communautés de base.

Le défi est donc de favoriser l’éclosion de ces talents d’innovateurs technologiques, notamment des jeunes qui inventent de nouveaux systèmes dans le digital, le médical, l’énergie, le transport, et d’en faire des champions industriels et du service à forte valeur ajoutée.

Compter sur les diasporas africaines aussi

Les simples incubateurs qui existent dans certains pays africains ne suffisent pas. Il devient impérieux de la part des États africains en partenariat avec le secteur privé de réaliser des investissements structurels d’écosystèmes beaucoup plus puissants et plus modernes, ainsi que des instituts de recherche et développement dignes de ce nom. Ces plateformes peuvent par ailleurs intégrer des compétences des diasporas africaines qui disposent de savoir-faire scientifiques et techniques de haut niveau. Mais les cadres institutionnels et judiciaires à la protection de la propriété intellectuelle devront progresser pour rassurer les innovateurs à travailler sereinement. Des pays comme l’Inde et la Corée du Sud ont réussi à mettre en place des écosystèmes productifs dans les TIC, l’éducation, la santé, l’industrie, en s’appuyant sur de véritables politiques d’incitation en direction de leurs diasporas.

Méditer le cas du Cardiopad

Il est par ailleurs intéressant de noter la progression relative du jeune innovateur camerounais Arthur Zang, enfin très médiatisé. Ses équipes et lui ont mis au moins 6 ans pour passer de la conception à la fabrication puis à la vente de son appareil le Cardiopad. Dans un pays qui lui donnerait un meilleur écosystème financier et industriel, en 2 ans il aurait été capable de passer de la conception à l’industrialisation sur place au Cameroun et en Afrique. Cet appareil numérique diagnostique à distance les maladies cardio-vasculaires dans un pays, le Cameroun, où il n’existe qu’à peine 30 cardiologues (tous regroupés dans les grandes villes) pour une population de plus de 23 millions d’habitants, alors que les complications cardiaques augmentent malheureusement.

Faute de soins, des milliers de Camerounais meurent chaque année à la suite de complications cardiaques qui ne sont pas traitées à temps. Cet instrument est donc très salutaire. Nous sommes bien là dans l’innovation technologique à fort impact social, au service de l’homme, et non de la « technologie-marketing »…

Des exemples parlants

Parallèlement, toujours dans le médical, citons par exemple un innovateur de la diaspora africaine, Bertrand Nahum. Français d’origine béninoise, président de Medtech, il a conçu et commercialisé le robot chirurgical et neurochirurgical mini-invasive Rosa qui travaille sur des pathologies telles que la maladie de Parkinson, l’épilepsie, l’hydrocéphalie, etc. Bertrand Nahum a été élu parmi les 5 meilleurs innovateurs technologiques au niveau mondial de ces dernières années.

Observons aussi le talentueux Togolais Victor Agbegnenou, détenteur de plusieurs brevets, qui a inventé depuis le début des années 2000 un système de télécommunication triplay, sans fil et sans câblage de fibre optique, le PWCS, avec une avance de 20 ans par rapport à ses concurrents de l’époque, selon les spécialistes de la télécommunication. Ce système a été démontré et installé dans des centres pilotes en Afrique et en Europe. Son invention aurait pu faire réduire la facture numérique de plus de 40 %, d’autant plus qu’il résout l’épineuse problématique d’acheminement des télécommunications dans les zones dites « blanches », reculées et mal desservies, car les derniers kilomètres pour y tirer des câbles coûtent excessivement cher. Actuellement, il fabrique et commercialise à travers le programme le Retice, le cartable et la classe numérique avec système autonome en TIC et en énergie, un dispositif que l’on peut implémenter dans les zones les plus reculées. C’est un instrument qui permet de lutter efficacement contre la fracture éducative, d’améliorer, de faire monter en gamme les programmes et politiques éducatives de l’école primaire à la formation professionnelle. Conçu à l’origine pour l’Afrique, le Retice fait aussi l’objet de commandes en Europe…

Prendre conscience du véritable lieu de la bataille économique

La guerre économique actuelle et future sera de moins en moins dans le contrôle des ressources naturelles en tant que telles, mais de plus en plus dans la mobilisation des compétences et des talents humains, et surtout dans la maîtrise du capital immatériel. D’ailleurs, c’est la puissance de l’immatériel, voire de l’intelligence artificielle qui révolutionne dans certains pays dits « avancés » ce que l’on appelle l’industrie 4.0, celle où la digitalisation et la numérisation font partie intégrante du processus et de la production industrielle.

Dans la plupart des pays africains, même s’ils ne sont encore qu’à la recherche d’une industrialisation 2.0, il est plus que nécessaire de valoriser les techniciens, ingénieurs, scientifiques, tout ce capital humain qu’il faut savoir intégrer et valoriser dans les métiers et filières d’avenir. Les politiques publiques et les stratégies de valorisation à mettre en place ne doivent pas se contenter de raisonner en chaînes de valeurs et en analyse sectorielle, mais aussi en politiques territoriales et en structuration constante des filières du petit artisan à l’industriel. Car, c’est par cette orientation plus fine des politiques économiques que l’on détecte plus facilement les potentiels d’innovation venant de la base des acteurs entrepreneurs et scientifiques, et des communautés.

Travailler sur la capacité des zones à faire émerger des tissus économiques et industriels compétitifs

Les zones industrielles et zones spéciales en Afrique n’ont pas fait émerger de puissants tissus industriels, sauf à de rares exceptions près, le Maroc, l’Afrique du Sud, l’île Maurice. L’une des raisons principales est que l’implantation de certaines industries dans ces zones avec tous les avantages offerts en infrastructures et incitations fiscales ne s’est pas véritablement transformée en filières industrielles porteuses et d’avenir, ce qui aurait pu mieux créer des partenariats ou des projets collaboratifs entre industries traditionnelles et PME innovantes.

Les gouvernants des pouvoirs publics et des secteurs privés d’Afrique doivent donc impérativement allier réformes macro-structurelles, politiques sectorielles, politiques territoriales, organisation des filières, valorisation du capital humain. Ils doivent aussi pouvoir mobiliser les 1 500 milliards de capitaux nécessaires à l’électrification totale et aux infrastructures de transport de l’Afrique d’ici 2030. De quoi permettre aux ménages d’améliorer l’éducation et la santé de leurs enfants, et aux différents acteurs économiques d’innover et produire avec constance, et de pouvoir améliorer leur compétitivité.

Par Roland Portella*

 

* Spécialiste en développement d’entreprises, président de la Cade.