Rémy Rioux, DG AFD : «Le monde de l’aide au développement bourdonne d’activité»

Interview – Institution financière publique ce qui finance la lutte contre la pauvreté et pour la croissance des pays du Sud, l’Agence française de développement (AFD) fête mardi ses 75 ans. Son nouveau directeur général Rémy Rioux dresse son plan d’action pour les années à venir.

Que voulez-vous faire de l’AFD ?

La communauté internationale s’est donnée un nouveau cap ambitieux en 2015, avec les 17 Objectifs du développement ddurable (ODD), la COP21 et le sommet d’Addis-Abeba sur le financement du développement. L’Agence française de développement doit tirer toutes les conséquences de ce nouveau paradigme. Nous sommes l’institution de développement la plus ancienne, créée par le Général De Gaulle en 1941 à Londres, avant la Banque mondiale. Je souhaite en faire la plus jeune, à la pointe des enjeux du développement durable. En changeant d’échelle avec des flux financiers annuels qui passent de 8 à 12 milliards d’euros en 2020, et en nous rapprochant de la Caisse des dépôts, donc de la France. En investissant des champs nouveaux comme la gouvernance, l’enseignement supérieur et la recherche ou encore les industries culturelles et créatives, comme vient de le décider, mercredi dernier, le gouvernement. Avec de nouveaux moyens aussi, en cours d’examen au Parlement.

L’AFD se glisse-t-elle dans l’idée d’un monde en commun, en partage, où elle doit aussi échanger, et pas seulement préconiser ?

Les frontières entre pays en développement et pays développés s’effacent parce que les défis sont communs. Ce qui se passe là-bas nous concerne ici : la lutte contre la pauvreté, la lutte contre le changement climatique, la transition énergétique, le combat contre les inégalités, pour une consommation et une production durables, la bonne gouvernance. Et sur bien des sujets, les pays du Sud ont une longueur d’avance. Le paiement par mobile est plus développé en Afrique qu’en France. Les énergies renouvelables y progressent très rapidement. Medellin fait de l’inclusion sociale avec le métro-cable, une technologie française. Et il y a maintenant une quinzaine de projets de métro-cables en France, loin des stations de sports d’hiver. Pour créer l’ADIE, l’agence de la microfinance en France, Maria Nowak s’est inspirée des projets qu’elle avait suivis en Afrique de l’Ouest lorsqu’elle travaillait pour l’AFD. Il faut croiser les logiques économiques vertueuses des pays du Nord et du Sud. Notre signature, c’est le respect des initiatives de nos pays d’intervention. Nous ne nous substituons jamais à nos partenaires locaux. Nous les conseillons et finançons les projets conformes à notre mission de développement.

L’Aide publique au développement (APD) a chuté de 10% depuis 2010. Comment renouer avec des politiques vraiment vertueuses, alors que le Royaume-Uni, l’Allemagne et même l’Italie ont dopé leur investissement?

Jamais l’APD, en dépit des efforts budgétaires des Etats, n’a été aussi importante. En particulier en Europe – les Européens sont les premiers contributeurs de l’APD dans le monde. Et l’APD française repart à la hausse, comme en témoigne l’augmentation des moyens confiés à l’AFD. C’est un mouvement général. Dès ma prise de fonction j’ai tenu à rencontrer nos partenaires européens avec lesquels nous sommes en train de mettre en place un système européen de développement très puissant. Le monde de l’aide au développement, aujourd’hui en 2016, bourdonne d’activité. C’est une ruche où convergent des acteurs, des investisseurs, des chercheurs, des projets et d’où essaiment des solutions, dans les deux sens.

Vous croyez vraiment à un avant et un après COP 21, avec une mobilisation et des avancées réelles et concrètes ?

Je crois à la volonté politique. Jamais autant de chefs d’Etat et de gouvernement ne s’étaient rassemblés le même jour en un même lieu, au Bourget. Bien sûr, il faut aller encore plus vite, mobiliser encore et toujours, changer de trajectoire radicalement. Mais je suis de nature optimiste. La vitesse avec laquelle des grands fonds se désinvestissent des firmes de l’industrie fossile, est remarquable. Et je prends le pari que les engagements pris pour les énergies renouvelables en Afrique d’ici à 2020 seront largement dépassés. L’AFD y prendra toute sa part.

Que peut changer l’arrivée d’un président américain très climatosceptique et très isolationniste?

Les Américains consacrent aujourd’hui plus de 30 milliards d’euros à l’APD. J’ignore quelles seront les décisions à venir mais j’ai constaté un consensus bipartisan très fort sur le développement lors de mon déplacement à Washington en octobre. Nous voulons continuer à coopérer avec nos collègues américains, comme avec tous nos partenaires.

Vous parlez de développer la «marque France». Un nouveau slogan pour évoquer la diplomatie économique dont l’AFD serait l’un des leviers?

Les entreprises sont évidemment, elles-aussi, des acteurs du développement. L’enjeu aujourd’hui, c’est d’emmener plus d’entreprises, exemplaires en matière de responsabilités sociales et environnementales, en Afrique et dans le monde en développement, en les aidant à mesurer risques et, surtout, opportunités. L’AFD, la banque publique de nos partenaires du Sud, en lien avec Bpifrance, la banque publique qui finance directement les entreprises françaises, doivent y contribuer.

Il y a beaucoup de réserves des pays en développement qui estiment que les 100 milliards pour la finance climat sont principalement des prêts ou du recyclage de promesses.

Je connais bien ce sujet, j’étais l’année dernière le négociateur du volet financier de la COP21. Et l’AFD est une des rares banque de développement à consacrer plus de 50% de ses financements à la lutte contre le changement climatique et 50% aussi au profit d’acteurs non-gouvernementaux – ONG, entreprises, collectivités locales. Le développement passe par des dons, par des prêts à des conditions favorables et par de l’investissement. Nous devons financer tous ceux qui peuvent apporter leur contribution à la lutte contre la pauvreté et à une croissance partagée, durable et inclusive.

Par Christian Losson   – Libération –