RDC : Kabila reprend la main… pour longtemps?

En République démocratique du Congo, la nomination du nouveau Premier ministre, Bruno Tshibala, continue de faire des vagues. Et l’opposition réunie au sein du Rassemblement est plus que jamais divisée sur la question, les uns voyant dans ce choix du Président Joseph Kabila, une entorse à l’accord politique de la Saint-Sylvestre censé sortir le pays de l’impasse, tandis que les autres pensent le contraire, arguant du fait que le chef de l’Etat s’y est conformé et n’a fait qu’appliquer stricto sensu l’accord. Preuve, si besoin en était, que les intérêts divergents des acteurs de la crise font voir à chacun midi à sa porte. Et pendant que les alliés d’hier s’entredéchirent sur la question de l’occupation de ce poste, comme des chiens affamés qui se disputent un os, le maître de Kinshasa boit tranquillement son petit lait, attendant l’heure de se réchauffer les biceps par la répression des manifestations auxquelles ont appelé les mécontents. Du reste, la police qui avait annoncé dès le dimanche soir l’interdiction de tout rassemblement entrant dans le cadre des manifestations prévues à partir de ce 10 avril sur toute l’étendue du territoire, était sur les dents et veillait au grain.
Les menaces de la police ont eu l’effet escompté
Conséquence, Kinshasa ressemblait, hier, à une ville fantôme, avec des rues désertes. Les Congolais ayant préféré rester chez eux, pour éviter la confrontation avec les forces de l’ordre et faire les frais d’une éventuelle répression, d’autant plus que la police avait clairement annoncé que « tout attroupement de plus de dix personnes serait dispersé ». Il en était de même dans plusieurs grandes villes de l’intérieur du pays où les choses tournaient au ralenti et où l’on a signalé des arrestations par endroits. Quand on sait que les forces de sécurité congolaises ne font pas dans la dentelle en matière de répression d’opposants, l’on peut aisément se laisser convaincre que les menaces de la police ont eu l’effet escompté, qui était d’empêcher les manifestations. Et si l’on ajoute à cela les informations qui faisaient état de l’absence de Félix Tshisékédi qui se serait envolé la veille pour Addis-Abeba, l’on peut dire que Joseph Kabila a gagné le premier round de ce nouveau bras de fer qui se dessinait avec le Rassemblement. Mais la question que l’on pourrait se poser est celle de savoir jusqu’à quand la situation va rester en l’état en RD Congo. Car, à ce rythme, l’on se demande si le pays ne court pas vers une paralysie. Du reste, le moins que l’on puisse dire, c’est que la RD Congo se dirige à petits pas vers le chaos. D’autant plus que depuis la disparition du vieil opposant, Etienne Tshisékédi, en février dernier, les positions ne font que s’exacerber, et chaque jour qui passe, voit le fossé de la discorde se creuser davantage entre les protagonistes de la crise congolaise. Et en bon stratège, Kabila est en train de manœuvrer pour garder toutes les cartes en main afin de rester le maître du jeu jusqu’au bout. C’est pourquoi il y a lieu d’inviter l’opposition congolaise à la vigilance et à la clairvoyance, pour ne pas perdre de vue l’objectif final qui reste l’organisation de la présidentielle d’ici à la fin de cette année 2017, sans Joseph Kabila constitutionnellement disqualifié, mais qui continue de jouer les prolongations dans le but de trouver la formule pour se remettre dans la course. Il s’agit donc de ne pas lui donner des arguments pour ne pas aller aux élections, à travers un bras de fer inutile, à moins que ce ne soit une façon pour l’opposition de masquer ses faiblesses. Car, en portant son choix sur Bruno Tshibala, Joseph Kabila fait manifestement preuve de mauvaise foi dans l’application de l’accord de la Saint-Sylvestre dans lequel il n’a, du reste, accepté de s’engager que du bout des lèvres.
Kabila a prouvé qu’il reste le maître incontesté de la situation en RDC
Et si l’Union européenne (UE) en est arrivée à joindre sa voix à celle de l’opposition pour dénoncer la nomination du nouveau chef du gouvernement, il faut croire que Kabila n’a vraiment pas respecté l’esprit de cet accord. Pour autant, Félix Tshisékédi aurait-il véritablement intérêt à prendre la tête de ce gouvernement de transition ? Rien n’est moins sûr. Surtout s’il nourrit des ambitions présidentielles. C’est pourquoi il serait peut-être opportun pour l’opposition congolaise de changer son fusil d’épaule et de cesser de faire du poste de Premier ministre une fixation, au risque de prendre l’ombre pour la proie. En effet, que gagnerait son mentor à aller à une alliance ou un attelage avec Joseph Kabila, si ce n’est prendre le risque de se faire griller avant l’heure par un vieux roublard, rompu à l’art de la manigance, des intrigues politiques et des coups fourrés ? C’est pourquoi il faut éviter de faire le jeu du dictateur qui ne cherche visiblement qu’à gagner du temps et à faire traîner les choses, pour ne pas aller à l’essentiel. Déjà qu’il a réussi à semer la graine de la division au sein de l’opposition, notamment du Rassemblement, il ne lui reste plus à présent qu’à travailler à isoler et à museler l’UDPS des Tshisékédi pour accomplir allègrement sa forfaiture et s’ouvrir un boulevard pour un troisième mandat. Cela dit, après l’échec de la mobilisation du 10 avril dernier, que va faire à présent l’opposition congolaise ? Se tiendra-t-elle désormais à carreaux ou trouvera-t-elle les moyens de faire descendre ses militants dans la rue ? En tout cas, les jours à venir s’annoncent décisifs et pourraient réserver bien des surprises. Pour l’heure, Kabila a prouvé qu’il reste le maître incontesté de la situation en RDC et qu’il va falloir compter avec lui jusqu’au bout.
« Le Pays »