Rapport de l’Institut Timbuktu: du grand amateurisme aux objectifs douteux

 La publication du rapport de l’Institut Timbuktu a impliqué des réactions négatives de tous bords. Toutes dénoncant un mauvais rapport car ne respectant aucune rigueur dans son élaboration et aussi dans le traitement et l’analyse qui en ont découlé.

« …Les auteurs ont ignoré toutes les grandes limites inhérentes à toute enquête CAP, un échantillonnage «par convenance » douteux, un grand amateurisme, tromperie et exagération , propagande et mimétisme, manipulation et confusion dans les notions utilisées,  des données illisibles et contradictoires, une légitimité douteuse, un rapport inexploitable… »

Nous reproduisons ci-dessous deux textes aui résument bien toutes les critiques de ce rapport l’Institut Timbuktu :

  • Etude de Bakary Sambe sur les facteurs de radicalisation dans la grande banlieue de Dakar : Analyse de la Méthodologie (Par Ibrahima Thierno LO, Économètre-Statisticien, Spécialiste en Suivi et Evaluation )
  • RAPPORT DE L’INSTITUT TIMBUKTU: Une étude bâclée et illisible qui ne reflète pas l’esprit des oulémas de Timbuktu (Par Ahmadou M. Kanté, Imam, écrivain et conférencier)

 

RAPPORT DE L’INSTITUT TIMBUKTU: Une étude bâclée et illisible qui ne reflète pas l’esprit des oulémas de Timbuktu (Par Ahmadou M. Kanté, Imam, écrivain et conférencier)

Sous la direction du Dr. Bakary Sambe, l’Institut Timbuktu vient de publier un rapport d’une étude de perception sur les « facteurs de radicalisation et la perception du terrorisme chez les jeunes dans la grande banlieue de Dakar. » Interrogé à ce propos par une télévision de la place, j’avais émis des réserves sur la base d’extraits mentionnés par la presse. Mes réserves, assorties d’une meilleure connaissance des contours de l’enquête avais-je dit, reposaient principalement sur deux choses : les extrapolations rapides, la formulation et la compréhension par les répondants des questions posées. Maintenant que le rapport validé par cet institut est sorti et que son auteur s’est expliqué dans un entretien au journal « le quotidien » en date du 24 octobre 2016, je voudrais apporter un autre regard à cette étude que je trouve dangereuse et peu fiable. Voici une illustration de ce qui vient d’être dit : « Pour ceux qui se déclarent appartenir au groupe très composite des Ibadous, au contraire, c’est l’Islam confrérique qui constitue la principale cible terroriste car « l’Islam sénégalais n’est pas conforme avec le vrai Islam » No Comment.

« Propagande et mimétisme »

D’emblée, je note que le rapport est truffé de termes dont la définition est problématique et utilisés comme s’ils étaient interchangeables, de pourcentages difficilement conciliables, des interprétations souvent tirées par les cheveux ainsi que de corrélations douteuses qui ignorent la nuance et ses implications pour des sujets aussi complexes. Aussi, la question de la généralisation des résultats de l’enquête à partir de l’échantillon initial et de son évolution reste entière. Signalons juste que les références tirées du rapport ont été mises en italique.

A l’entame de l’étude, la terminologie propagandiste et mimétique qui en dit long sur la position de l’auteur du rapport est affichée : « Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le monde est entré dans une nouvelle ère, celle de la vulnérabilité globalisée » C’est toujours un événement dans le monde euraméricain qui sert de référence à la marche du monde vers le bien ou le mal. Avant et après 2001, nombre de faits étroitement liés à l’explosion actuelle de violence dans le monde ont eu lieu et qu’un chercheur sérieux ne devrait pas occulter. Les malheurs du monde et notamment des pays musulmans ne commencent pas avec les attentats du 11 septembre.

La formation militaire et l’équipement de ces groupes dits djihadistes, le soutien à des régimes tyranniques tant qu’ils ne menaçaient pas l’hégémonie euraméricaine et l’utilisation des pires moyens pour les faire s’effondrer dans le cas contraire, le projet de nouvel ordre mondial et de remodelage du Moyen-Orient toujours dans le sens d’un rapport de force favorable à Israël impuni quoi qu’il fasse, font partie de ce qui a fait le lit du chaos actuel. Mais, il ne faut surtout pas dire de telles choses puisque l’Occident et Israël représentent l’axe du bien face aux méchants qui ne veulent pas se soumettre.

Le rapport dit : « L’Islam confrérique contesté depuis les années 1970-1980 par des mouvements qui le considèrent comme impur restera-t-il le rempart contre toutes les formes d’extrémismes et de violences ? » S’il s’agissait seulement de démarche qui se veut scientifique et précautionneuse, l’auteur aurait fait attention à l’utilisation de l’expression « rempart contre toutes les formes d’extrémismes et de violences ». Les confréries du Sénégal ont connu et connaissent en leur sein et envers leurs supposés ou vrais détracteurs des faits de violence. De plus, cette volonté de faire des soufis de personnes définitivement « pacifistes » est louche. L’histoire mentionne nombre d’exemples de soufis « guerriers » qui ont porté les armes.

Surenchère adverbiale non corrigée

S’il est de mode pour certains de donner aux confréries le rôle de rempart contre ce qui menace les intérêts et projets des maîtres actuels du monde, il est plus important pour d’autres de demander à ces mêmes confréries d’être un rempart contre la désislamisation des pays musulmans et contre le radicalisme occidental. Autre illustration de la soi-disant objectivité scientifique de cette étude, cette citation dès les premières lignes de présentation de l’étude : « En effet, beaucoup de jeunes sénégalais ont été signalés dans les rangs de l’Etat islamique en Libye. » Quand on prétend faire une étude scientifique, la moindre des choses est de corriger cette surenchère adverbiale « beaucoup de jeunes sénégalais » au lieu de la reprendre telle qu’elle.

« Quatre cents personnes ont été interrogées mais pour pallier aux non réponses et aux incohérences de certains répondants, nous avons jugé utile d’en choisir que trois cents. » On peut avoir beaucoup de réserves sur la représentativité d’un tel échantillon tant qu’on ne disposera pas de tous les paramètres utilisés. Cependant, par respect des règles déontologiques de ce genre d’enquête, il est indiqué d’éviter de généraliser trop rapidement en parlant abusivement « d’état d’esprit de notre jeunesse ». Surtout que là où des statisticiens chevronnés auraient interrogé au moins mille personnes, le rapport se retrouve avec 300 sur les 400 prévus !!!

Manipulation de notions

Dans la section méthodologie, le rapport dit : « Cette enquête contribuera à comprendre les facteurs conduisant à la radicalisation religieuse des jeunes et à évaluer ce qu’ils pensent du phénomène terroriste » Que non ! On nous a dit que c’est une étude de perception. Par conséquent, il s’agit de recueillir ce que les jeunes pensent être les facteurs de radicalisation…

Cette étude est dangereuse en ce qu’elle manipule des notions qui ne répondent pas à des définitions acceptées et stabilisées par les vrais chercheurs qui ont suffisamment de recul par rapport à la charge politique, idéologique, culturelle et religieuse que certains y mettent : ce que l’auteur du rapport admet volontiers : « Ayant trait au domaine du religieux et de la croyance, le concept de radicalisation pose un véritable problème de définition, car l’appréciation externe portée sur la manière propre à un individu ou un groupe de pratiquer sa religion à de fortes chances de tomber dans le subjectivisme. » Après, on nous explique qu’il s’agit juste de faire confiance aux initiateurs de l’étude « Notre étude fait donc usage de ce terme en prenant conscience de toutes ces précautions scientifiques nécessaires. »

A supposer que cela soit vrai lors de l’enquête, on ne peut pas en dire autant pour le rapport qui est traversé de part en part par une utilisation désordonnée et incohérente des termes « radicalisme, radical, extrémistes, islam radical, islam plus radical, terrorisme, djihadisme… » Autre incongruité de cette étude : on nous dit que cent questionnaires ont été éliminés, ce qui pose au moins deux problèmes : on ne sait pas le pourquoi et cela fait quand même ¼ des questionnaires administrés !!!

A Travers l’intitulé bizarre de « Retour de l’Imam », sans qu’on nous dise où il était parti et pourquoi, le rapporteur fait ce commentaire : « À la question de savoir qui connaît le mieux le Coran, les résultats de l’enquête sont surprenants puisqu’on assiste à une montée en puissance des imams (37,7%). »

Confusion

Voici un exemple de question qui ne restera pas dans les annales de la recherche pour sa clarté : « vers qui vous tourneriez-vous en cas de problème ? »

Le rapport mentionne deux choses qu’il est difficile de concilier : «Ainsi, les enquêteurs ont pu mesurer le manque de culture générale chez la majorité des jeunes qui ignorent quasiment tout de la problématique du terrorisme malgré le battage médiatique sur ce phénomène. » Voici donc une étude qui va quantifier l’ignorance et extrapoler des tendances sur cette base.

Alors que plus loin, il est dit : « Les personnes interrogées ont une bonne connaissance de l’actualité syrienne, malienne et nigérienne. En effet, 61% de l’échantillon connaissent la situation en Syrie qu’ils lient principalement à une guerre civile (35,3%), à la politique de Bachar Al-Assad (14%) et l’émergence de Daesh (11,3%). »

Dans la section sur la confusion entre Charia et laïcité, le rapport dit ceci : « La Charia est un terme générique bien connu des Sénégalais bien que son contenu théologique réel et ses contours juridiques ne soient pas assez cernés chez les enquêtés. Cependant, 54% des personnes interrogées seraient prêtes à organiser un referendum pour qu’elle soit appliquée au Sénégal. Sans se rendre compte du paradoxe, 81,7% se prononcent aussi pour la conservation du système laïc actuel – système « garant de la paix et la cohabitation religieuse » d’après nombre d’entre eux. Ce fait est révélateur des imprécisions dans ces termes en même temps qu’il met à nu le degré de confusion autour de la notion de laïcité largement discutée lors du dernier référendum institutionnel au Sénégal. » Quand il y a paradoxe et que l’enquêteur ne l’a pas levé en approfondissant la question, cela veut dire non seulement que les termes ne sont pas clairs ou c’est parce que pour le répondant, la laïcité ne devrait pas empêcher l’application de la Charia.

Confronté à un prêche virulent, un tiers décidera de ne plus fréquenter cette mosquée « incriminée » Comment est défini un prêche virulent ? « Pourtant 7 % continuent à croire que si les propos viennent d’un imam, il aurait forcément raison. » Pour plus d’objectivité, il aurait fallu supprimer « continuent » et s’en limiter à « croient »

« Données illisibles et contradictoires »

La section III contient des données illisibles et tellement contradictoires qu’il est vain de vouloir en tirer quoi que ce soit.

Sur une question aussi capitale que celle portant sur le profil du radical et de l’extrémiste, voici ce que dit le rapport : « Enfin, plus d’un tiers sont incapables de donner une réponse – ce qui, en soit, constitue une donnée inquiétante. » Voici un exemple de commentaires superficiels qui traversent cette étude en lieu et place d’interprétations pertinentes au regard des données obtenues. Si dans un échantillon de 300 interrogés, plus de 100 sont « incapables de donner une réponse », il faut se poser la question de la pertinence scientifique du questionnaire. En effet, il ne s’agit pas de manque de capacité à répondre, ce sont des questions floues ou le manque d’expérience de l’enquêteur voire le refus de répondre qui expliquent ce genre de situation. On n’est pas en face d’une « donnée inquiétante » mais plutôt d’une étude bâclée et illisible.

Les graphiques nous disent que 45% des répondants pensent que ce sont la pauvreté et le chômage qui poussent certains à vouloir combattre auprès de groupes terroristes, et que ce sont 3% des répondants qui considèrent que c’est la pauvreté qui favorise la radicalisation et l’engagement des jeunes dans des groupes terroristes !!! Un chercheur sérieux ne peut tirer des conclusions et tendances à partir de données aussi incohérentes. Et s’il le fait quand même pour soi-disant accompagner les décisions des gouvernants, il doit relire le « savant et le politique » de Weber.

Rapport inexploitable

« Si l’on considère que l’extrémisme est la volonté d’accepter le recours à la violence, sans pour autant, parfois, passer à l’exercice de la violence, on peut estimer que parmi les trois cents questionnaires dépouillés et traités, vingt-cinq personnes sont concernées. En effet, 8,3% des jeunes (soit 14 femmes et 11 hommes entre 18 et 35 ans) se disent prêts « à s’engager dans un groupement qui défend la cause d’un Islam plus radical ». De quoi s’agit-il ici ? On nous parle au début d’extrémisme et au finish, c’est d’un Islam plus radical qu’il est question et comme ce rapport nous y a habitué, sont mentionnés des termes qui désignent des stades ou profils différents et qui sont utilisés comme s’ils étaient interchangeables. Dans ce cadre, l’utilisation maladroite de la conjonction « et » comme de « ou » rend le rapport confus voire inexploitable.

« S’ils aspirent à l’instauration de la Charia, ils ne conspuent pas tous la laïcité – ne se rendant pas toujours compte que les deux principes ne sont pas compatibles ou ne comprenant pas ce que veut dire ce terme très problématique. » Etrange : des radicaux et extrémistes, qui n’obéissent pas au critère que l’enquête donne à ces termes et à qui on attribue quand même ces profils !!! Une autre lecture de leur attitude serait que ces répondants ne sont pas si radicaux et extrémistes que le rapport veut le laisser croire et qu’ils ne remettent pas en cause le vivre ensemble tout en réclamant l’application de la Charia.

« Enfin, il faut souligner que, beaucoup de jeunes dans cette catégorie, placent leur confiance dans l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe pour régler de potentiels problèmes dans le Sahel et ce, au détriment d’autres acteurs, les Nations Unies, l’Union européenne ou les Etats-Unis. Ils sont dans une forme de rupture de référentiels politiques et idéologique au regard de leurs réponses. » C’est encore étrange : selon le graphique du rapport, devant une crise au Sahel, qui n’est pas définie, les répondants font plus confiance à l’ONU pour 36% et à la CEDEAO pour 18% contre 10% pour l’Arabie Saoudite contrairement à ce qui est dit ici !!!

Légitimité douteuse

Dans l’entretien précité, ces lignes du Dr Bakary Sambe sont pleines d’enseignements : « C’est ce type de travail que nous faisons dans le silence et que nous voulons poursuivre avec l’Etat, les partenaires internationaux, la société civile. Au mois de novembre nous allons lancer le programme «Education for peace» avec l’ambassade des Etats unis. Nous irons dans les établissements scolaires parler aux jeunes, les écouter, essayer de les faire travailler sur les discours de paix, d’apaisement social pour que ce luxe que nous avons au Sénégal c’est-à-dire la paix sociale soit préservée »

De quelle légitimité, en tout cas pas celle de l’Etat, dispose cet institut pour, en silence, travailler à réorienter des radicaux dénichés d’on ne sait où et par qui ? Tout ceci est très dangereux. L’éducation à la paix, qui n’en veut pas ? Pourvu que pour les musulmans, il ne s’agisse point de leur demander d’enfiler le manteau des autres et de s’assimiler à de prétendues valeurs universelles qui ne sont que celles des maîtres actuels du monde et qui ne correspondent pas à leur vision du monde ni au modèle de société auquel ils aspirent. Le problème est que le chercheur devient porteur d’un programme de « pacification » de l’école et de la société sénégalaise sans que la demande ne vienne des acteurs de ladite institution. Voici un volontaire sénégalais pour être « corps de la paix » et vaillant combattant du terrorisme. Il faut bien des données pour convaincre le bailleur américain très impliqué dans le chaos que vit le monde actuel et bien observer les musulmans pour lui donner des rapports très attendus. Sous ce rapport, je suis loin d’être sûr que la posture des oulémas de Timbuktu soit comparable à celle de l’institut éponyme piloté par le Dr. Bakary Sambe.

(*) Imam, écrivain et conférencier (amakante@gmail.com )

Etude de Bakary Sambe sur les facteurs de radicalisation dans la grande banlieue de Dakar : Analyse de la Méthodologie

Bakary Sambe et son équipe expliquent dans leur rapport avoir utilisé la méthodologie d’enquête Connaissances, Attitudes et Pratiques (CAP), « une approche relativement nouvelle dans le domaine de la protection de l’enfant » pour Save The Children et appliquée aux«phénomènes migratoires » pour l’Organisation des Nations Unies contre la Drogue et les Crimes (ONUDC).

L’objet de cette contribution est de comparer les standards développés dans le Manuel de référence de Save The Childen que l’équipe dit avoir utilisé et la méthodologie décrite dans la version du rapport de 21 pages publiée dans son site web officiel en date du mercredi 26 octobre 2016.

Le papier est axé sur six points : (i) les méthodes de recherche, (ii) les limites propres à l’enquête CAP, (iii) le plan d’échantillonnage et la généralisabilité, (iv) l’expertise utilisée, (v) le format du rapport et enfin, (vi) les règles éthiques en recherche dans le domaine des sciences sociales.

Le Manuel de Save The Children définit l’enquête CAP comme « l’étude quantitative d’une population spécifique qui consiste à collecter des informations sur ce que les individus savent, comment ils se sentent et se comportent par rapport à un sujet spécifique ».

Le Manuel prévient dès le début à la page 5 que : « Bien que la méthodologie d’enquête paraisse simple, les connaissances, attitudes et pratiques sont très complexes et, la qualité et la validité des données peuvent être compromises sur différents points. Il est donc crucial que toute enquête CAP soit menée par un chercheur expérimenté, capable de prévoir et de gérer ces difficultés dès l’étape de la conception et au-delà ».

Sur les méthodes de recherche

Le Manuel propose trois méthodes de recherche :

Méthode Quantitative : Priorise l’impartialité, l’exactitude, l’objectivité et la validité des données. Décrit et explique des phénomènes en utilisant des indicateurs et des agrégats. Utilise des enquêtes avec un questionnaire standard.

Méthode Qualitative : Souligne la valeur de l’observation et la richesse de l’interprétation subjective. Décrit et explique des phénomènes en utilisant des informations détaillées issues d’un nombre limité d’observations ou d’entretiens. Elle est basée sur des observations directes, des entretiens, des focus groupes et des études de cas.

Méthode Participative : Met l’accent sur l’importance des participants et des bénéficiaires dans l’évaluation. Le principal outil est le brainstorming.

Le rapport de l’étude de Bakary Sambe n’a pas clairement défini la méthodologie comme le préconise le Manuel. Toutefois, il a indiqué avoir utilisé un questionnaire sans l’annexer au rapport. Ce qui va à l’encore des bonnes pratiques en matière de rigueur scientifique pour montrer la crédibilité de l’enquête, notamment la SMARTitude des indicateurs étudiés (Spécificité, Mesurabilité, Applicabilité, Pertinence et définition dans le Temps).

Sur les limites propres à l’enquête CAP

Le Manuel définit à la page 15 ce qu’une enquête CAP ne pourra pas faire.

Les connaissances, attitudes et comportements sont complexes et les questionnaires d’enquête ne permettent pas souvent de capturer les nuances importantes. En effet, un questionnaire peut s’avérer trop rigide pour pouvoir capturer les nombreux facteurs susceptibles d’interagir et d’influer sur les résultats.

Pour le cas d’espèce, que faire si le questionnaire n’est pas annexé au rapport ?

Les enquêtes CAP ne permettent pas de montrer les liens de causalité : La causalité signifie que vous pouvez démontrer qu’une caractéristique ou une variable spécifique est la cause d’un résultat ou d’un effet donné (par exemple, le comportement). Une enquête CAP peut vous aider à identifier un lien entre deux variables, mais la causalité est impossible à établir pour les raisons décrites ci-dessus. Une enquête CAP ne permettra pas d’expliquer les mécanismes logiques qui amènent un individu à adopter un certain comportement.

Pourtant, le titre de l’étude révèle bien que les auteurs cherchent à expliquer les causes (ou à forcer une relation de cause à effet). D’ailleurs, dans la section Traitement des données, les auteurs déclarent avoir fait des croisements pour comprendre les raisons.

Il existe peu de questions d’enquête standard validées dans le domaine la protection de l’enfant. Il est généralement plus difficile qu’on ne le pense de concevoir des questions d’enquête et celles-ci doivent être soigneusement formulées et examinées afin que les répondants aient la même compréhension de la langue et du contenu de la question.

Quid du domaine étudié par l’équipe de Bakary Sambe? Quelles définitions ont-ils donné aux concepts utilisés ? Est-ce que les enquêtés partageaient la même compréhension ? Par exemple, la définition du concept au paragraphe 2 de la page 7 du rapport, mettrait tous ceux qui s’opposaient à la traite négrière et à la colonisation dans le phénomène étudié, du moins pour ceux qui lisaient avec les lunettes du colonisateur.

Bref, les auteurs ont ignoré toutes les grandes limites inhérentes à toute enquête CAP, même réalisée par des professionnels assermentés. A la place, ils ont préféré parler « des embouteillages et l’état délabré des transports en commun » et du «ramadan sous une chaleur caniculaire ».

Le Plan d’échantillonnage et la Généralisabilité

Le manuel définit l’échantillon de l’enquête comme l’ensemble des personnes interrogées qui sont sélectionnées pour participer à une enquête et représentant une population plus large.

Il précise que la manière dont les répondants sont sélectionnés (c.-à-d. de manière aléatoire,

stratifiée ou par convenance) aura un impact sur la manière de prévenir ou d’atténuer les biais éventuels, et dans quelle mesure des généralisations peuvent être étendues à l’ensemble de la population en toute confiance.

En nous basant sur les résultats du dernier recensement général de la population de 2013, les localités objet de l’étude ont une population globale d’environ 2,1 million d’habitants et la tranche d’âge concernée dans l’étude représente environ 39,7% soit 834.000 jeunes.

L’équipe de Bakary a choisi un échantillon de 400 jeunes et traités finalement les réponses de 300 jeunes sans grande explication, soit 0,03% de la population totale.

L’étude s’est tue sur comment ils ont été choisis dans la rue, dans les ménages, dans les lieux de travail ou dans des lieux de culte. Quel était l’unité d’échantillonnage? Pourquoi tel jeune et pas tel autre ? L’étude a simplement ignoré la démarche très pédagogique détaillée dans le Manuel de Save The Children et comment ils sont passés de l’échantillon à l’univers de l’étude.  Le manuel précise que de nombreuses enquêtes CAP utilisent l’échantillonnage en grappes, une méthode d’échantillonnage qui tire au hasard un échantillon aléatoire à partir de sous-ensembles de la population regroupés en grappes plutôt qu’à partir des individus ; les interviews sont alors conduites avec un certain nombre d’individus dans chaque grappe pour atteindre la taille de l’échantillon désirée.

Le manuel précise que la Généralisabilité est le point à partir duquel on peut supposer que des résultats sont valables pour la population cible toute entière, pas simplement pour l’échantillon. Pour assurer la généralisabilité, le processus d’échantillonnage et les données doivent répondre à des normes méthodologiques rigoureuses.

En lisant le rapport, il est vraisemblable que l’étude de Bakary ait choisi un échantillon «par convenance » dont le Manuel conclut qu’« il ne résistera pas aux critiques pour avoir produit des données biaisées…Les échantillons de convenance ne sont pas recommandés si vous avez d’autres alternatives car le manque de crédibilité et la non-généralisabilité d’un échantillon de convenance limite considérablement vos possibilités d’utiliser les données».

L’expertise utilisée pour l’étude

Pour une enquête aussi importante et pour la crédibilité des résultats, il est toujours indiqué de mentionner les titres des membres de l’équipe pour montrer sa pluridisciplinarité.

Pourtant, le Manuel recommande vivement « de rechercher l’aide d’un statisticien au moment d’élaborer un plan d’échantillonnage, surtout si vous pensez que vous allez utiliser l’échantillonnage randomisé pour obtenir des données représentatives…. Un statisticien pourra vous montrer comment faire un échantillonnage aléatoire ou systématique pour prévenir ou amoindrir les biais dans la sélection et vous aidera à calculer un échantillon correspondant aux paramètres que vous pouvez spécifier pour la précision et la confiance».

Qui est qui dans l’équipe de Bakary ?

Le format du rapport

Le format du rapport montre un grand amateurisme pour une étude de ce genre. A titre d’exemple :

La section « objectif » parle du « test de l’enquête » et rien sur l’objectif même de l’étude (page 3)

La section méthodologie parle du profil des enquêteurs et des enquêtés au lieu de la méthodologie (pages 3 et 4)

Titre de graphe et continu différents (page 4)

Voici le format d’un rapport d’enquête-type CAP réalisé par l’Unicef sur les six pratiques familiales essentielles au Burkina Faso (juste les deux premières parties en disent long sur la rigueur scientifique) :

 

RESUME EXECUTIF

CHAPITRE 1 – PRESENTATION DE L’ETUDE ET DE LA METHODOLOGIE

1.1 Contexte et justification de l’étude

1.2 Objectifs de l’étude

1.3 Les résultats attendus

1.3 La méthodologie

1.3.1 Plan de sondage

1.3.2 Les outils de collecte des données

1.4 La conduite de l’étude

1.4.1 Une approche participative

1.4.2 Le recrutement et la formation des enquêteurs et enquêtrices

1.4.3 La collecte des données sur le terrain

1.5 Traitement et analyse des données

 

CHAPITRE 2 – CARACTERISTIQUES SOCIO-DEMOGRAPHIQUES ET CULTURELLES DE LA POPULATION ETDUDIEE

2.1 Présentation des blocs de régions

2.2 Les caractéristiques des ménages

2.3 Les caractéristiques des femmes enquêtées

 

 

Règles éthiques en recherche en sciences sociales.

On va conclure sur quatre (4) règles éthiques en recherche dans le domaine des sciences sociales, surtout quand on manipule les techniques statistiques. Elles font parties des conclusions de Bryman et Bell (2007), publiées dans Oxford University Press. Ils ont comparé les directives éthiques de neuf associations professionnelles de sciences sociales :

Toute tromperie ou exagération par rapport aux buts et objectifs de la recherche doit être évitée

Les appartenances sous n’importe quelles formes, les sources de financement, ainsi que tout possible conflit d’intérêts doivent être déclarés

Toute communication en relation avec la recherche doit être faite avec honnêteté et transparence

Toute information fallacieuse, ainsi que toute représentation biaisée des données primaires doivent être évitées.

Par Ibrahima Thierno LO (Économètre-Statisticien, Spécialiste en Suivi et Evaluation )

 

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