Le Qatar, un pays dans le besoin ? (par Tahar Ben Jelloun)

Le Maroc vient de faire parvenir des produits alimentaires à l’émirat du Golfe. Une tradition, mais aussi un habile geste diplomatique, pour Tahar Ben Jelloun.

Le ministère des Affaires étrangères du Maroc nous apprend que, sur instruction du roi Mohammed VI, des avions chargés de produits alimentaires ont été envoyés à l’État du Qatar. Cela s’inscrit dans la tradition de solidarité et d’entraide entre les peuples musulmans, notamment durant le mois de ramadan. La crise actuelle entre le Qatar et principalement l’Arabie saoudite a eu pour effet d’isoler ce pays. Mais est-il pour autant dans le besoin ? Le Maroc, qui a refusé de prendre parti dans cette affaire et a même proposé ses bons offices afin d’arriver à une solution rapide, marque en quelque sorte un point : venir au secours d’un pays beaucoup plus riche que lui ; suivre la tradition musulmane d’aider ceux qui sont dans le besoin.

On aura tout vu ! Le Qatar dans le besoin ! La situation a dû être le résultat d’un concours d’humour burlesque en ces mois où la chaleur dans le Golfe est particulièrement élevée. Ceux qui peuvent en témoigner sont les travailleurs immigrés venus du Pakistan, d’Égypte, d’Indonésie et d’autres pays musulmans qui triment malgré la canicule.
Le Qatar, État riche, n’a cessé de faire parler de lui depuis qu’il s’est mis à acquérir des biens de grande valeur un peu partout en Europe. Des palaces, des hôtels particuliers, des immeubles de grand standing, des équipes de football, des espaces où investir, bref, il a dépensé des milliards en quelques années non seulement pour s’enrichir, mais aussi pour prévenir ce qui pourrait un jour arriver à ce pays fragilisé par son voisinage tumultueux avec l’Arabie saoudite. Mais on imagine mal qu’il soit dans l’état de manquer de produits alimentaires.

Certains États sont plus à l’aise dans le conflit que dans l’harmonie

 

C’est amusant de voir le Maroc, pays plutôt modeste, venir au secours d’un État du Golfe. Je ne sais pas comment l’émir du Qatar va réagir. Remerciements ou silence prudent ? Le fait est que tout commerce a été interrompu entre l’Arabie saoudite et les pays qui l’ont suivie (l’Égypte, Bahreïn, les Émirats arabes unis). Sa chaîne d’information continue Al Jazeera n’émet plus dans ces pays.
Si le geste marocain a de quoi surprendre, la préoccupation aussi bien du Maroc que de la France est normale. Tout ce qui divise les Arabes devrait inquiéter sérieusement les dirigeants arabes. Mais on dirait que certains États sont plus à l’aise dans le conflit, la déchirure, la provocation que dans l’harmonie et la coopération. Derrière cette crise, l’Arabie saoudite vise l’Iran, érigé, surtout depuis la visite de Donald Trump, comme l’ennemi intime. La guerre brutale et incompréhensible que mènent les Saoudiens contre les populations chiites au Yémen fait partie de cette stratégie de lutte contre l’autre versant de l’islam, le chiisme.
Mais accuser le Qatar de financer le terrorisme est une mauvaise plaisanterie. Tout le monde sait que Daech a été, en tout cas à ses débuts, armé, aidé, financé par des fortunes privées aussi bien qataries que saoudiennes. Tout cela est pathétique. Le Maroc a bien fait d’observer une neutralité bienveillante dans ce conflit inter-arabe.

par Tahar Ben Jelloun  – Le Point.fr –