Pétrole : dur retour de manivelle pour Brazzaville

ANALYSE. Au bord de l’effondrement économique, le pays doit vite réagir pour conjurer la chute du prix de l’or noir et diversifier réellement son économie.

Il porte tous les espoirs pétroliers du Congo pour les trois prochaines années. Mis en exploitation en mars dernier, le gisement Moho-Nord/ phase 2, opéré par la compagnie pétrolière Total E&P, filiale du groupe français Total, fournira environ 20 % de la production d’or noir attendue à 267 000 barils par jour en 2017, en légère progression par rapport à l’année 2016, pendant laquelle elle a été en moyenne de 232 000 barils par jour. La production montera en puissance en 2018, avec 320 000 barils par jour, dont 22 % seront assurés par Moho-Nord. Cerise sur le gâteau, on table même sur un pic de 350 000 barils par jour. Ce qui placerait le Congo au 3e rang des pays producteurs de pétrole d’Afrique subsaharienne, derrière l’Angola et le Nigeria. Un tableau idyllique… sur le papier.

Un paysage pétrolier ouvert malgré tout
À partir de 2019, la tendance devrait s’inverser, avec 301 500 barils par jour en 2019 et 279 000 barils en 2020. Rien n’est toutefois définitif, les forages se multipliant. On peut déjà compter sur le gisement Banga Kayo, situé en onshore et opéré par Wing Wah Petrochemical, en partenariat avec la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), la compagnie publique titulaire de tous les permis, qui détient au moins 15 % de participations dans tous les contrats. Wing Wah, qui compte réaliser quelque 300 forages sur cinq ans, devrait produire 20 000 barils par jour fin 2018 et 40 000 barils par jour d’ici 4 à 5 ans.

Environ les trois quarts de la production d’or noir sont fournis par Total E&P et ENI-Congo. Spécialisés dans l’exploitation des champs matures, le franco-britannique Perenco et ses sociétés affiliées en assurent près de 15 %. Les productions des autres opérateurs, dont la SNPC (permis Mengo-Kundji-Bindi), la congolaise Africa Oil & Gas Corporation-AOGC (permis Pointe indienne), le Nngérian Pelfaco (Sounda) et le canadien Anglo African Oil & Gas, qui a racheté Petro-Kouilou (Tilapia), sont marginales.

Au fil des ans, le paysage pétrolier s’est diversifié. Outre les compagnies américaines (Chevron, Exxon, Noble Energy), leurs consœurs chinoises ont renforcé leur présence dans le secteur, avec Wing Wah et China National Offshore Oil Corporation (CNOOC). À la faveur des dispositions sur le contenu local du code des hydrocarbures 2016, des privés nationaux, tels que Petro-Congo (Petco), Ifouret et Kontinent-Congo, ont fait leur entrée dans la filière, rejoignant ainsi AOGC, la doyenne créée en 2003. « Dans les contrats de partage de production, les compagnies privées congolaises doivent désormais détenir un intérêt participatif d’au moins 15 % », informe un conseiller du ministre des Hydrocarbures, spécialiste de l’amont pétrolier.

L’État peine à imposer des acteurs locaux
La mise en œuvre du « contenu local » a démarré avec la construction de Moho-Nord engagée en 2013. Pour cet investissement de l’ordre de 10 à 12 milliards de dollars, Total E&P a, en effet, fait appel à des privés nationaux. « En juin 2012, une grande réunion a été organisée par Total E&P et le ministère des Hydrocarbures, avec l’appui de la chambre de commerce de Pointe-Noire, pour informer sur le projet et repérer les savoir-faire locaux », assure Seth Samba, le directeur d’Emexdis, un bureau d’ingénierie localisé à Pointe-Noire. C’est dans ce cadre et à la suite d’un audit réalisé par Total pour évaluer les compétences de l’entreprise qu’Emexdis a été retenu. « Deux de nos techniciens ont été envoyés en formation chez Technip en France. Nous sommes intervenus sur Moho-Nord en partenariat avec le bureau d’étude international Doris Ingénierie, qui a mis à notre disposition un ingénieur pour nous aider à mettre en place des procédures de gestion et des outils de management. Mais, sur la partie technique, Emexdis était indépendant », souligne Samba. De même, la société Diesel Exploration Systems (DES) a été sélectionnée dans le cadre du contenu local. « La sélection des entreprises se fait à partir d’un fichier au niveau de la chambre de commerce et des appels d’offres lancés », signale Joseph Pandi, son directeur.

En 2013, peu de textes définissaient le contenu local, excepté une directive d’avril du chef de l’État et un décret de juillet portant création d’un comité de pilotage, destinés à promouvoir le secteur privé national congolais. Pour pallier le manque d’encadrement, plusieurs sociétés de Pointe-Noire se sont regroupées en 2015 pour créer le Club des entreprises, dont Samba est le vice-président. « Ce cadre a permis de réfléchir sur la question du contenu local et d’être le pont entre les donneurs d’ordre, le gouvernement et les PME locales », renseigne Samba.

Si la loi sur les hydrocarbures de 2016 est venue combler un vide juridique, la création de compagnies locales d’envergure et la volonté du gouvernement de faire de la SNPC un grand opérateur restent un défi. Par ailleurs, l’embauche de personnels congolais, notamment d’encadrement, et le recours à la sous-traitance locale se développent non sans difficulté. Ainsi, les sociétés chinoises renâclent à embaucher plus de nationaux, prétextant qu’elles doivent aller vite et que, pour l’heure, les Congolais ne sont pas suffisamment formés à leurs standards. « Il faut les contrôler et, d’une manière générale, pousser les pétroliers à appliquer le contenu local », insiste le conseiller du ministre des Hydrocarbures.

 

Rester attractif dans un contexte de forte chute des prix
Ainsi, le développement du secteur pétrolier reposera, pour longtemps encore, sur des investissements étrangers. De l’offshore, en mer profonde et très profonde, l’exploration s’est étendue à l’onshore dans le bassin côtier (département du Kouilou) et dans la partie nord-est du Congo (plateaux, cuvette et Likouala), qui a été divisée en une dizaine de blocs. Elle mobilise plusieurs sociétés, dont les partenaires traditionnels, les compagnies américaines, le sud-africain Divine Inspiration Oil, New Age, le britannique Soco, le suisse Philia ou l’émirati Petroleum Exploration & Production Africa. Sans oublier les sociétés chinoises.

Pour garantir la recherche, un coup d’accélérateur a été mis sur la promotion des blocs pétroliers disponibles. Une première vague, engagée en 2016, a débouché sur l’attribution de 4 blocs en mer profonde et très profonde et de 4 blocs dans le nord-est du pays. La deuxième sera lancée fin septembre à Cape Town (Afrique du Sud). Elle portera sur des blocs en mer peu profonde et à terre. Un cadastre pétrolier est en cours d’élaboration et l’établissement d’une carte est prévu pour la fin 2018.

 

Le Congo et la malédiction de l’or noir
Le recul de la production pétrolière au cours des dernières années conjugué à la forte baisse des cours mondiaux du baril intervenue en 2014 a eu un impact très négatif sur le budget de l’État. Ainsi, les recettes budgétaires ont baissé de 43 % entre 2013 et 2017, passant de 3 122 milliards de francs CFA à 1 359 milliards. Dans la foulée, de 2 295 milliards de francs CFA en 2013, le montant des recettes pétrolières a chuté à 403 milliards de francs CFA en 2017. Actuellement, les recettes fiscales (impôts et douanes) s’affichent en tête, devant celles tirées du pétrole et du bois.

Les bonnes perspectives de production, au moins pour les trois prochaines années, permettront-elles de relever le niveau des recettes de l’État ? Voire de sauver le pays de la banqueroute financière qui se profile à l’horizon ? La question est sur toutes les lèvres. Sur ce plan, les Congolais risquent de déchanter. Deux facteurs limiteront en effet l’impact du relèvement de la production pétrolière sur les revenus de l’État. Primo, même en hausse, les recettes tirées du pétrole seront vite englouties dans le remboursement de la dette et des arriérés de paiement. « La hausse ne permettra pas de renforcer de manière significative la structure financière de l’État et de reconstituer la base essentielle de nos ressources. On sera encore loin de combler le déficit. », explique le Premier ministre, Clément Mouamba.

L’autre facteur est lié au super-profit oil. Très favorable à l’État en période de forte hausse des prix mondiaux du baril, il diminue sensiblement quand les cours baissent. Il a, en outre, été réduit dans les nouveaux CPP, au profit du groupe contractant en phase d’investissement, une période toutefois limitée dans le temps. Du coup, « les champs Moho-Nord, Banga Kayo et Marine XII vont stimuler la production, mais les effets de cette hausse ne se feront pas sentir de manière significative sur les revenus de l’État », prévient un conseiller du ministère des Finances.

La diversification, seule solution ?
Quant à penser que les prix du baril pourraient de nouveau flamber, mieux vaut oublier cette perspective. « Nous avons connu une période exceptionnelle, avec un baril qui a grimpé jusqu’à 140 dollars. Cette période ne se reproduira pas. Au mieux, on peut espérer un baril à 50 ou 60 dollars. C’est sur cette base que l’on fait des projections », informe le conseiller du ministre des Hydrocarbures.

Pour doper les revenus et la croissance, il est donc préférable de tabler sur la diversification de l’économie et des exportations plutôt que sur la rente pétrolière. La crise sera-t-elle enfin l’occasion pour le pays de tourner la page du tout-pétrole ? À condition d’en finir avec les vieux réflexes. Car si le choc pétrolier a plombé la croissance économique, dont le taux est devenu négatif à – 2,7 % en 2016 et – 1,9 % en 2017, contre + 6 % en 2014, une situation préoccupante reconnaît le chef de l’État congolais dans son discours du 15 août dernier, il n’est pas le seul responsable. La mauvaise gestion des investissements publics dans des infrastructures injustifiées et la lenteur à engager la politique de diversification ont elles aussi contribué à la crise.

 

 

Par MURIEL DEVEY MALU-MALU   – LTA –