Les ONG perdent-elles leur âme en signant des partenariats ?

Emilie Poisson, directrice exécutive de la plateforme de réflexion Convergences et Alexandre Cabaret, business développer chez Devez reviennent sur les liens complexes entre les ONG et les entreprises. Ou s’arrête le partenariat ? Quand commence la complaisance ?

 

Collaboration et partenariat multi-acteur sont aujourd’hui devenus des termes galvaudés, nouvelles expressions à la mode, des entreprises, des institutions publiques mais également adoptées par l’écosystème associatif, et présentées comme LA réponse aux exigences d’un monde de plus en plus complexe et aux défis d’un développement véritablement durable et universel.

 

« L’union fait la force ». Plus qu’un proverbe, c’est une réalité qui fait pleinement sens aujourd’hui. Dans un monde en constante évolution, il est essentiel de favoriser une mobilisation convergente de toutes les parties prenantes et une véritable fertilisation croisée entre les différentes catégories d’acteurs. Il s’agit de contribuer, à nos échelles respectives et de façon collective, à la mise en œuvre des Objectifs de développement durable, réfléchir et à agir ensemble pour répondre à l’injonction apparemment contradictoire que représente l’exigence d’un monde sans pauvreté, au Sud en particulier, et celle d’un monde sans carbone. Croissance démographique, urbanisation exponentielle, réchauffement climatique, guerres et conflits, terrorisme, augmentation des inégalités à l’échelle du globe… C’est dans ce contexte et face à ces défis que les partenariats multi-acteurs ont pris de l’ampleur ces dix dernières années. Et cela n’est pas surprenant : les solutions sectorielles simples proposées face à ces défis ont clairement échoué. En effet, l’action en silo a pour corollaires la duplication des efforts, la perte d’efficacité et de productivité, voire les luttes de pouvoir dans certains cas.

 

« Seul, on va vite, ensemble on va loin ». L’approche collaborative et intégrée de la résolution de problèmes semble être une alternative prometteuse : aucun d’entre nous ne peut répondre, seul, aux défis auxquels nos générations et notre planète sont confrontés. Plus les problèmes collectifs sont mis en exergue et reconnus comme tels, plus des approches novatrices pourront être développées pour trouver des solutions communes.

 

« Plus facile à dire qu’à faire ». Retour à la réalité. Force est de constater qu’un nombre croissant d’ONG et d’entreprises sont tentées par l’aventure du partenariat multi-acteur. Néanmoins ce mode de fonctionnement demeure relativement nouveau pour des organisations qui expriment encore des incertitudes et risques dans la mise en œuvre. Rassembler des individus de cultures organisationnelles différentes et nourrir ensuite un effort de collaboration entre eux est un défi en soi qui demande du temps. Dépasser les objectifs individualistes / organisationnels pour passer à l’action collective est chronophage, demande de nombreux allers-retours sur les sujets de stratégie et d’innovation, et nécessite de considérer et intégrer de de nouvelles méthodes de travail.

 

Le secteur privé se doit d’adopter une approche plus globale

 

Mieux comprendre la valeur ajoutée des partenariats multi-acteurs est un autre gage de réussite de ces nouveaux modes d’actions. Il faut désormais dépasser l’ancien paradigme où les ONG mettent en œuvre les activités et les services auprès des populations défavorisées, où les donateurs privés financent et les gouvernements réglementent. Les ONG doivent notamment accepter que les partenariats multi acteurs vont bien au-delà de la simple manne financière et qu’ils sont de fait une reconnaissance de la nécessaire complémentarité entre différents secteurs pour contribuer à leur mission. De son côté, l’entreprise doit admettre que le partenariat multi-acteurs n’est pas qu’un moyen d’accroître l’engagement des employés, ou qu’une réponse à l’augmentation des exigences de ses parties prenantes en matière de responsabilité sociétale. Ces difficultés et blocages sont réels, et expliquent les difficultés à transformer les discours en partenariats concrets.

 

La responsabilité d’entreprise va au-delà des notions traditionnelles de la philanthropie. Le secteur privé se doit d’adopter une approche plus globale, durable et économique, qui reconnaisse les intérêts pour l’entreprise à investir dans le développement. Le revenu par habitant dans les pays en développement est en hausse, ouvrant ainsi de vastes marchés au « bas de la pyramide ». La création d’opportunités économiques et de marché est, en outre, essentielle pour contribuer à l’augmentation des revenus pour les quatre milliards de personnes qui vivent actuellement dans la pauvreté. Fortes de leur capacité financière, d’investissement et de leur connaissance métier, les entreprises sont en passe de devenir les plus grandes agences de développement à l’international, avec des flux financiers privés sensiblement plus importants que les montants consacrés par l’aide publique au développement. Le secteur privé ne peut plus, dès lors, s’intéresser uniquement aux opportunités commerciales que représente le Sud, mais doit pleinement endosser ce rôle de premier financeur du développement, de manière responsable et engagé.

 

Avec la reconnaissance croissante que commerce et marchés sont des facteurs essentiels du développement, les lignes de responsabilité se brouillent. Chaque secteur réinvente son rôle, ses relations et ses façons d’agir et de peser sur les débats. Les partenariats sont en train de devenir le mécanisme pratique pour la réalisation du développement durable. Les plus efficients sont ceux qui sont arrivés à une définition commune et explicite entre les parties prenantes de ce qu’ils entendent et attendent par leur relation de partenariat. En d’autres termes, il importe peu d’avoir une seule et même définition d’un partenariat à l’autre mais il est essentiel que les partenaires qui entreprennent une action commune adoptent et adhèrent à une définition commune. Il est communément admis qu’un partenariat est basé sur une logique de partage (compétences, ressources, risques, coûts et / ou des avantages). Mais ce partage peut aller d’un simple échange d’actifs à un partage beaucoup plus complexe de la gouvernance, la prise de décision et à la création et de la mise en œuvre d’activités. Quelle que soit la teneur de l’engagement, partager plutôt que transférer les coûts et les risques est crucial.

 

Il faut désormais penser en dehors du cadre car faire cavalier seul n’est simplement plus une option. Réussir un partenariat où les compétences multidisciplinaires et les expériences de chacun sont en parfaite synergie de façon à ce que le tout soit plus grand que la somme de ses parties demande beaucoup d’énergie et de volontarisme. En termes pratiques, cela nécessite tant le partage rapide et efficace d’information, de ressources et d’expériences entre des organisations fondamentalement différentes. Le mot est lâché : les organisations doivent rassembler. Pourtant, la plupart n’ont aucune idée de par où commencer et sont naturellement réticentes à s’exposer, craignant une perte de contrôle et des affrontements. Comme le paysage mondial de financement du développement ne cesse d’évoluer, de nombreuses ONG, qui n’auraient jamais envisagé, dans le passé, de travailler avec le secteur privé, sont de plus en plus à la recherche d’entreprises qui veulent s’engager au service du bien commun. Les partenariats multi-acteurs ont un potentiel immense. Pour les ONG, c’est l’occasion de changer de braquet pour l’impact et la durabilité de leurs actions auprès des communautés ; pour les entreprises, cela constitue des opportunités clés pour améliorer leur performance économique, sociale et environnementale.

 

Les conseils pour faire de bons partenariats ONG-entreprises

 

Mais comment faire et comment se comprendre ? Quelques conseils pour des partenariats véritablement innovants, véritablement porteurs d’impact et de solutions :

 

Dépassez les préjugés et acceptez le changement de paradigme : une entreprise n’est pas un bailleur de fonds, une ONG n’est pas une caution morale.

Prenez le temps d’identifier le partenaire qui vous correspond. Trouver le bon partenaire exige des recherches, de la réflexion, du dialogue et du temps.

Appréhendez les autres organisations, futurs partenaires, par le prisme des compétences et de la manière dont ils peuvent bénéficier de votre apport et expertise.

Adaptez les processus de collaboration entre acteurs aux caractéristiques du partenariat et des partenaires.

Travaillez ensemble pour co-concevoir dès le départ le programme de collaboration. Les activités du partenariat doivent être co-conçues et co-gérées.

Gardez l’esprit ouvert et bien à l’esprit les intérêts et les objectifs propres à chacun.

Envisagez de commencer par un partenariat en nature / pro bono avec des échanges de compétences, du mécénat et de la formation. Cela permettra aux différentes structures et leurs employés d’apprendre à se connaître et à dialoguer. Si ce partenariat est gagnant, envisagez l’étape suivante !

Mettre en place un partenariat multi-acteurs demande patience, persévérance et leadership. Mais aussi beaucoup de bonne volonté et de créativité. Pour assurer le succès d’un tel partenariat, il faut laisser ses intérêts individuels de côté, sortir de sa zone de confort pour laisser l’espace à la créativité en gardant à l’esprit le but et les intérêts commun des partenaires. C’est pour valoriser ces rêveurs et ces faiseurs qui ont eu le courage de s’engager dans un partenariat multi-acteur pour répondre à des défis sociétaux d’aujourd’hui et de demain que les Prix Convergences ont été créés en 2011. Avec la Mairie de Paris et Devex, Convergences récompense chaque année des partenariats innovants à fort impact social et/ou environnemental. Les nominés et lauréats incarnent la vision multi-acteurs promue par Convergences. Les initiatives identifiées sont mises en place par des structures solidaires en partenariat avec des organisations privées et/ou publiques, et contribuent de façon concrète à la co-construction d’un monde «Zéro Exclusion, Zéro Carbone, Zéro Pauvreté».

Challenges.fr

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