« Comme on dit à Kinshasa : à suivre ! » (par In Koli Jean Bofane)

CHRONIQUE. Parce qu’on sait que la vie n’est pas qu’un fleuve tranquille et que des tribulations peuvent toujours survenir…

À Kinshasa, lorsque deux personnes se quittent, en dehors de formules de politesse usuelles, on ajoute l’exclamation, À suivre ! Parce qu’une affaire doit encore se conclure, parce qu’on aura du plaisir à se revoir certainement, mais aussi parce que là-bas, on sait que la vie n’est pas qu’un fleuve tranquille et que des tribulations peuvent toujours survenir comme dans ces bandes dessinées découpées en feuilletons où, à la fin, figurent immanquablement les mots : à suivre…

 

Répression sanglante contre manifestation pacifique

Il s’est déroulé pas mal de choses, ces derniers temps, au Congo démocratique. Le 19 décembre, les citoyens descendaient pacifiquement dans la rue pour signifier au monde et à Joseph Kabila que son mandat de président était arrivé à son terme. La répression fut sanglante : des dizaines de morts à travers le pays. À minuit, le même jour, pendant que les membres des organes de sécurité raflaient les jeunes maison par maison dans les quartiers, le chef de l’État, pour couronner son épreuve de force, forme un gouvernement, avec à sa tête, un tout nouveau Premier ministre, plein de ministres, un budget de 4,5 milliards de dollars et quatre semaines de devises pour payer les importations.

 

En quête d’accord

Des tractations politiques ont ensuite eu lieu et les évêques du pays se sont réunis pour tenter de concilier les points de vue et parvenir à faire signer un document qui régirait la transition. Ce 31 décembre 2016 dans la nuit, la chose est faite. Que dit l’accord ? En gros, il stipule qu’il n’y aura pas de référendum pour une révision de la Constitution, le Poste de Premier ministre reviendra à l’opposition, le conseil du suivi de l’accord devra être géré par Étienne Tshisekedi – l’opposant historique –, Kabila reste président en fonction jusqu’à décembre 2017, et enfin, organisation des élections présidentielle, législatives et provinciales en décembre 2017. Tout cela a l’air très bien, l’hécatombe et le plongeon vers l’inconnu ont été évités de justesse.

 

Les matières premières ? Essentielles !

J’évoquais dans Congo Inc. Le testament de Bismarck, l’algorithme qui se met en place quand il s’agit de contribuer à la grandeur du monde. Les matières premières du Congo, encore une fois, sont un des éléments essentiels. À l’heure du smartphone, de l’ampoule led, du développement du moteur électrique, le robinet du colombo-tantalite, celui de la cassitérite ne doivent surtout pas se tarir et l’algorithme a intérêt à fonctionner encore un bon bout de temps. Le problème dans les analyses au sujet de la RDC, c’est cantonner le débat sur le terrain politique. Kabila n’évolue nullement sur cette aire-là. Il vit dans le monde de la libéralisation et de la dérégularisation, lui, alors, des règles édictées dans un accord sur du vulgaire papier…

 

 

Kabila à la tête de Congo Inc.

L’homme dirige Congo Inc., la première réserve mondiale des matières premières et dans cet univers, il n’a de comptes à rendre qu’à des actionnaires, un point, un trait. Les objectifs, ce sont les dividendes. Il n’a pas à agir comme un vulgaire chef d’État, tels Ben Ali de Tunisie ou Blaise Compaoré du Burkina qui ont cru bon de fuir, car les gens étaient un peu en colère. Un comportement parfaitement humain, la fuite. Kabila dans le contexte du XXIe siècle procède plutôt comme une entité virtuelle qui ne risque pas d’être envahie par des états d’âme. Jusqu’à nouvel ordre, il est le meilleur dans son rôle, il semble même être bâti pour. La population, d’ailleurs, ne le considère-t-elle pas comme un avatar ? Son nom ne serait d’ailleurs qu’un pseudo, d’après les Congolais. Il ne serait qu’une sorte de virus informatique incarné (ou cheval de Troie) chargé de détruire les fichiers ; intégrité territoriale, Constitution, démocratie, économie.

 

Le jeu trouble des « alliés »

Pour toucher notre humanité et se dire concerné par les morts des 19 septembre et décembre, les actionnaires – États-Unis et Europe en tête – ont fait un geste, le même que l’on accomplit en cas d’attaque de missiles : ils ont déployé des leurres en menaçant de bloquer les comptes de certains tenants du régime. Bloquer quels comptes ? Ceux logés à Panama ou aux Caïmans ? Moi qui suis natif du bord de ce fleuve Congo, je peux vous certifier qu’il n’est pas facile de faire lâcher des codes bancaires détenus dans une île dénommée Caïman.

 

Syndrome de la balle traçante

Jadis, la nuit, à Kinshasa, lors de pillages de janvier 1993, abrité chez moi, sous les tirs à l’arme automatique, j’assistais aux ballets aériens des balles traçantes parcourant le ciel. Les tracés rouges incandescents ressemblaient à des feux d’artifice et la scène dans ce contexte meurtrier était plutôt apaisante. Les balles que l’on voyait parcourir le firmament n’étaient certainement pas létales pour soi puisqu’elles étaient visibles. Ce sentiment de félicité toute relative, je l’avais intitulé : « le syndrome de la balle traçante », car cela ne durait pas. Juste après, je me sentais affligé d’une impression de gêne et de honte par rapport aux victimes éventuelles au bout du parcours de ces mêmes balles. Je m’en voulais d’avoir été subjugué et d’avoir été dans le déni pour un temps.

 

Après l’accord, que ressentir ?

Avec ces accords, la classe politique et la communauté internationale vivent certainement ce genre de félicité. Tout cela ressemble fort à une paix des braves. La caractéristique essentielle du romancier est d’avoir de la suite dans les idées, à défaut de cela, il n’y a tout simplement pas de roman. Alors, en tentant de faire abstraction des centaines de jeunes gens incarcérés ou disparus, des provinces, oubliées, de l’absence de la signature du chef de l’État sur ce pacte, je m’interroge, connaissant le contexte de la République démocratique du Congo ; cette histoire d’accord ne serait-elle pas encore une fois, une histoire «  à suivre » où les rebondissements risquent d’être nombreux ou même sanglants, comme dans ces BD ou ces mangas trash que l’on vend un peu partout dans le monde ?

PAR IN KOLI JEAN BOFANE, À KINSHASA- Le Point Afrique