« Mesurer » l’Afrique, ou la bataille posthume entre Peters et Mercator

Les cartes sont des outils d’analyse des plus claires et des plus puissants pour démystifier la géopolitique. Selon la projection cartographique que l’on adopte, l’image qui est perçue par la « cible » change du tout au tout. Pour le planisphère de Mercator, vieux de cinq siècles, l’Afrique couvre la même superficie que le Groenland. Pourtant, la Banque mondiale, le FMI, Google ou encore Facebook continuent à véhiculer cette projection.

Le géopoliticien Jean-Christophe Victor a tiré sa révérence le 28 décembre 2016, laissant derrière lui un riche héritage d’analyse, de pédagogie et de vulgarisation des enjeux politiques et économiques planétaires, notamment dans l’émission télévisée qu’il a créée, « le dessous des cartes ». Grâce au précieux outil qu’est le planisphère, il est parvenu à clarifier et même à démystifier des sujets pour le moins complexes. Une complexité qui est due à l’enchevêtrement intrinsèque que génère la géopolitique, entre géographie, démographie, rapports de forces, ressources naturelles, flux commerciaux, compétences technologiques, intérêts croisés ou encore Histoire. Comme se plaisait à le rappeler Jean-Christophe Victor, cette liste ne pourra jamais être exhaustive. En permettant de placer une multitude de paramètres hétérogènes sur un même champs d’analyse, continu et unitaire, la carte constitue l’un des plus anciens, des plus simples et des plus puissants outils de projection intellectuelle dans l’espace.

Ayant permis à plusieurs générations d’explorateurs de se projeter au-delà du monde connu -et donc cartographié-, les cartes ne sont, justement, que des projections approximatives de la réalité physique. C’est jusqu’à nos jours la seule manière efficace de représentation du monde, en attendant la fiabilisation des technologies d’imagerie holographique. Du coup, par définition, une carte est fausse, car il est à l’évidence impossible de représenter avec exactitude la surface d’une sphère, volume tridimensionnel, sur un plan bidimensionnel. Toute carte, en perdant une dimension, est ainsi une représentation déformée de la réalité. Pourtant, la carte reste le médium qui altère le moins la réalité.

Arno Peters vs Gerardus Mecator

Ceci dit, toutes les cartes ne se valent pas, et offrent des images différentes selon la méthode de projection utilisée. Et pour l’Afrique en particulier, le choix de la projection change la perception ddu tout au tout. Encore aujourd’hui, la méthode de projection cartographique la plus répandue dans le monde est celle de Mercator. Né en 1512, Gerardus Mercator est un mathématicien et géographe des Pays-Bas espagnols (actuelle Belgique), qui publia en 1538 la carte usant de la méthode de projection qui porte son nom, et qui encore couramment utilisée de nos jours.

Planisphère de Mercator

Carte du Monde de Mercator

Comme l’on peut le distinguer au premier coup d’œil, cette méthode, initialement destinée à faciliter la navigation des navigateurs européens, déforme tellement les proportions des terres émergées, qu’elle donne une image très éloignée de la réalité. L’hémisphère nord de la planète est surdimensionné, alors que le Sud, particulièrement le continent africain, est très sous-dimensionné. A tel point que l’Afrique apparait de la même taille que le Groenland. Or l’Afrique s’étend sur 30 millions de kilomètres carrées, soit 14 fois les 2,17 millions de kilomètre carrés que couvre en réalité le Groenland et trois fois la surface du vieux continent ! C’est dire combien l’image que donne encore Mercator de l’Afrique est éloignée de la réalité, et combien les moins avertis des observateurs occidentaux risquent de sous-estimer la taille du continent (sans forcément en sous-estimer les opportunités pour autant).

Planisphère de Peters

Carte du Monde de Peters

Ce n’est que 462 années après la création pour le moins durable de Mercator, qu’une nouvelle méthode de projection allait voir le jour, offrant une représentation plus fidèle des proportions planétaires. Né en 1916, Arno Peters, cet historien et économiste allemand propose la projection cartographique qui porte son nom en 1974. C’est d’ailleurs le planisphère de Peters qui sera utilisé par Jean-Christophe Victor dans son émission fétiche. En effet, cette projection, si elle conduit à une légère déformation des angles, a le mérite de donner une image fidèle des proportions de la surface terrestre. A l’époque du GPS, nul besoin d’angles précis au cheveu près (avantage de la projection de Mercator) pour assurer la navigation maritime et aérienne.

De la projection à la perception

Pourtant, la projection de Mercator continue à constituer la référence pour un bon nombre d’organisations internationales, tout en étant la représentation par défaut de la planète sur les cartes postales. Si l’ONU a adopté une projection plus récente, plus fidèle, la Banque mondiale et le FMI, malgré la richesse de leurs bases de données géographiques, et la référence qu’elle représentent pour les données économiques et démographiques, continuent à utiliser cette représentation qui donne l’illusion d’une « petite » Afrique. D’autres géants, cette fois dans le monde des affaires, continuent également à en faire l’usage, l’on peut citer à leur tête Facebook et Google (hors Google Maps). Du coup, à force de voir défiler la représentation obsolète de Mercator, l’idée fausse d’une Afrique à petite échelle est profondément ancrée dans les esprits des terriens lambda. Enfin, il est peut-être utile de rappeler qu’aussi bien Peters que Mercator ont produit des représentations « erronées » de la planète. Mais qui dit projection, dit perception et cette bataille se joue aussi sur le terrain des cartes.

Planisphère de Winkel-Tripel

Carte du monde

 

Othmane Zakaria    – La Tribune –

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