Merkel, la confiance tranquille

La chancelière, décidée à défendre son bilan, lance sa campagne à l’occasion du congrès de la CDU qui a débuté lundi 05 décembre. Malgré la crise des réfugiés, sa popularité est remontée et elle a de fortes chances de rempiler

C’est sans ostentation qu’elle a présenté, le 20 novembre, sa quatrième candidature en vue des élections législatives de septembre 2017 : une conférence de presse sommaire au siège de son parti, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), veste rouge, fond bleu estampillé du logo de l’organisation, une courte allocution lue face aux caméras, comme à l’accoutumée. «Le moment est venu. J’ai énormément réfléchi. J’ai de nouvelles idées. Ma décision est tout sauf triviale, ni pour le pays, ni pour le parti, ni pour moi-même.» On retrouve tout Angela Merkel dans cette mise en scène minimaliste : sa simplicité, son pragmatisme, sa difficulté à prendre des décisions et… son goût du pouvoir. En ce début de semaine, elle préside à Essen le congrès de son parti, qui lance la campagne électorale.

Implacable

Cette annonce n’est pas vraiment une surprise. «C’est quelqu’un qui ne laisse jamais tomber un projet en cours de route, explique l’une de ses biographes, Jacqueline Boysen. Avec tous les défis qui attendent l’Europe ces prochaines années, elle a l’impression de ne pas avoir achevé sa mission.» Près de 65 % des Allemands approuvent cette nouvelle candidature. Et les sondages créditent la CDU de 35 % à 37 % des intentions de vote, loin devant le Parti social-démocrate (SPD), qui n’a pas encore choisi qui de son dirigeant, Sigmar Gabriel, ou du président sortant du Parlement européen, Martin Schulz, mènera sa campagne. Les chances de Merkel de rempiler sont donc élevées.

Quel chemin parcouru pour celle que Helmut Kohl appelait «la gamine» lors de la réunification. Sur les photos de ses débuts en politique, peu avant la chute du mur de Berlin – un événement majeur dans sa vie, mais qu’elle n’a pas vécu en direct car elle se trouvait au sauna ce jour-là, comme tous les jeudis à l’époque – elle apparaît avec un sourire timide, une coupe à la garçonne, mal fagotée. En onze années de pouvoir, elle a conservé cette simplicité. Angela Merkel et son second époux, Joachim Sauer (physicien de réputation internationale), habitent toujours le même appartement dans le centre de Berlin. Le vendredi soir, elle continue d’acheter ses fromages et son vin dans le supermarché qu’elle fréquente depuis des lustres. Elle y fait la queue comme tout le monde et collectionne les points de fidélité. Au lendemain de son arrivée à la chancellerie, son vœu le plus cher était de pouvoir continuer à trouver le temps de préparer elle-même la soupe du soir.

Depuis l’élection de Donald Trump, sa longévité, la stabilité du pays et la force économique de l’Allemagne poussent certains à faire d’elle la garante des valeurs démocratiques occidentales. Barack Obama vient de la consacrer «meilleure alliée» des Etats-Unis et le magazine Forbes l’a une nouvelle fois élue «femme la plus puissante du monde». Sa cote de popularité (mise à mal en début d’année par la crise des réfugiés) est remontée. Merkel rassure les Allemands, qui l’appellent parfois Mutti («Maman»), surnom ironique que lui ont donné des militants du sud-ouest du pays, repris avec une certaine affection par certains de ses fans. Le sociologue Ulrich Beck, aujourd’hui décédé, lui préférait le surnom de «Merkiavel», qui décrivait à ses yeux son mode opératoire à la fois attentiste et implacable. Car sous ses airs sages se cache une tacticienne hors pair. Ses victimes ? Tous les hommes du pouvoir qui l’ont sous-estimée.

Son premier «crime» en politique a sans doute été le pire : elle a poussé vers la sortie son mentor, Helmut Kohl, à la faveur du scandale des caisses noires de la CDU. Le père de la réunification, séduit par son intelligence, voyait en elle le pion idéal pour tenir ses quotas : femme, «Ossie» (Allemande de l’Est), jeune, et totalement dévouée. Son premier poste ministériel – la Condition féminine, qu’elle a occupé de 1991 à 1994 – ne lui convenait guère. Jamais, de toute sa carrière, cette divorcée sans enfant, fille de pasteur ayant grandi derrière le Rideau de fer, n’a vu les femmes comme une catégorie nécessitant un traitement spécifique. Bourreau de travail, adepte de la discipline prussienne et protestante transmise par son père, celle qui n’arrive jamais non préparée à une réunion est convaincue que les femmes savent s’imposer au mérite.

Prudente

 

L’ascension s’est poursuivie au ministère de l’Environnement (1994-1998) où elle a milité pour prolonger la durée de vie des centrales nucléaires allemandes. Avant de décréter l’abandon de l’énergie atomique une fois chancelière, au lendemain du drame de Fukushima. On a beaucoup critiqué, en Allemagne, son «manque de vision» et ses «volte-face inattendues», sur le nucléaire ou lorsqu’elle a décidé d’ouvrir les frontières aux réfugiés bloqués en gare de Budapest, en Hongrie, en pleine canicule durant l’été 2015. «Il y a toujours une bonne raison quand elle change de décision, estime Jacqueline Boysen. Pour le nucléaire, elle savait que les Allemands y étaient opposés. Quant aux réfugiés, il y avait le risque d’une catastrophe humanitaire aux portes de l’Allemagne.» Risque que le pays, du fait de son passé, ne pouvait pas assumer. «Elle prend ses décisions par calcul et elle sait très bien calculer», résume la biographe.

Louvoyant avec la dictature durant sa jeunesse, Angela Merkel a su composer avec le régime communiste, sans jamais se compromettre avec la redoutable police politique, la Stasi, qui a tenté de la recruter. «Elle était, comme bien des jeunes Allemands de l’Est, membre des Jeunesses communistes [FDJ], rappelle sa biographe. Mais elle n’a pas hésité à organiser une résistance passive, comme le jour où elle a initié un débat sur le suicide au sein d’un groupe de jeunes, sujet tabou en RDA où les citoyens étaient officiellement tous heureux.» Cette question a failli lui coûter sa place à l’université de Leipzig, d’où elle est finalement sortie avec un doctorat en chimie. Elle aurait aimé devenir professeure de russe, mais le métier de son père (pasteur) l’exclut d’office de l’enseignement. Elle qui a toujours été brillante à l’école, surtout en russe et en maths, se replie sur la chimie, matière la mettant à l’abri de tout conflit idéologique avec le régime. Aujourd’hui encore, sa maîtrise du russe explique en partie les relations presque privilégiées qu’elle entretient avec Vladimir Poutine (malgré les grands différends qui les opposent). Angela Merkel est la seule dirigeante européenne que le maître du Kremlin semble respecter.

Au cours de ses années passées derrière le Rideau de fer, elle a appris la prudence et a forgé son concept des «petits pas», cette stratégie qui irrite tant ses adversaires et à laquelle certains de ses partenaires européens ont le plus grand mal à se faire. Si Angela Merkel est élue pour une quatrième fois, ce mandat sera placé sous le signe des réfugiés et de l’intégration européenne. Avec une ombre à son bilan actuel : le développement du parti populiste Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui pourrait faire son entrée au Bundestag, dopé par le débat autour des réfugiés.

 

Par Nathalie Versieux, correspondante à Berlin – Liberation –