Matières premières : les périlleuses voies de l’affranchissement

Depuis qu’il a été utilisé pour la première fois par l’économiste anglais Richard M. Auty en 1993, «la malédiction des ressources», ou la maladie hollandaise, a souvent été considéré comme l’un des pires maux de l’Afrique. Ce concept décrit comment l’exploitation de ressources entraîne presque systématiquement le déclin de l’industrie. Plus encore, l’accroissement des recettes d’exportations relatif à une exploitation effrénée du sous-sol provoque l’appréciation de la devise. Conséquence : les exportations deviennent moins favorables que les importations. Décryptage.

Les effets paradoxaux de cette malédiction sont multiples. En Afrique, où est produit un tiers des réserves minérales de la planète, vendu le dixième de la production de pétrole, l’impact est on ne peut plus significatif. Qui dit abondance de ressources naturelles dit dépendance à leur rente, moins de justice de la distribution des richesses, et moins de démocratie. Dans la plupart des cas africains, il a fallu que le prix du pétrole baisse de moitié et que de nombreux métaux comme le cuivre et le fer subissent une chute de leurs cours pour que les gouvernements décident enfin d’élaborer des stratégies de diversification de revenus afin de s’affranchir d’une baisse qui a plongé nombre d’entre eux dans une dépression. Ce n’était pourtant pas la première fois. Souvenons-nous, durant les années 1998-1999, quand le baril avait perdu 34 % de sa valeur moyenne, le naira nigérian s’était déprécié de 80%. Par un effet domino semblable à celui qu’on vit aujourd’hui, les devises africaines avaient presque toutes suivi cette tendance. Et ne parlons même pas de la crise financière de 2008 dont les séquelles subsistent…

 

Mais il faut aussi regarder la moitié pleine du verre, c’est bien grâce au pétrole qu’un pays avec un passé aussi agité que l’Angola a pu au cours de la période 2001-2010, enregistrer le record mondial de croissance, à 11,1%. Il n’en demeure pas moins que les économies africaines n’ont d’autre choix que de diversifier leurs revenus.

 

Nigeria, le géant à court d’idées…

Le 10éme producteur mondial de pétrole est reconnu pour la qualité de son brut qui génère 95 % des recettes d’exportation et 80 % des revenus du pays. C’est dire sa dépendance à cette ressource naturelle. Néanmoins, cette manne n’est pas sans provoquer des tensions avec les groupes armés qui luttent violemment contre certaines compagnies pétrolières. Réélu en 2015, le président Muhammadu Buhari affiche la volonté d’assainir un secteur pétrolier gangrené par la corruption. D’ailleurs, fin 2015, l’opinion publique a été stupéfaite après l’arrestation de l’ancienne ministre du pétrole, Diezani Alison-Madueke. Mais assainir ce secteur stratégique ne le dispense pas de faire des efforts pour diversifier l’économie du pays. Dans ce sens, un plan 2016-2018 prévoyant des investissements en infrastructures et de modernisation de l’Etat a été voté. Ainsi, le budget 2016 prévoit une hausse de 30 % des dépenses d’investissements publics pour soutenir cette diversification, et ce malgré la baisse des recettes dans un contexte de crise.

 

Entre temps, le gouvernement cherche à alimenter ses recettes fiscales en ciblant d’autres secteurs que le pétrole et à lancer des levées de fonds pour investir dans les infrastructures. Une démarche considérée par la société civile comme «irresponsable» vu la cherté de ces emprunts, alors que les attaques récurrentes que subissent les exploitations pétrolières se poursuivent. Le président nigérian est même allé jusqu’à interdire l’importation de 41 produits dont le riz, afin d’inciter la production nationale. Cette mesure était censée réduire la demande de liquidités en devises, mais aussi favoriser la relance de l’agriculture et de l’industrie. Les importateurs n’ont cependant pas joué le jeu et se sont rabattus sur le marché noir pour se fournir.

 

Le miracle angolais s’estompe

L’économie angolaise a connu une croissance fulgurante après une guerre civile de 27 ans, culminant à 12 % il y a trois ans. Mais la forte baisse des prix du pétrole a sapé les entrées de dollars. La production de pétrole représente 40 % du produit intérieur brut de l’Angola et plus de 95 % des recettes en devises. Les recettes publiques pour 2016 devraient passer de 24,4 milliards de dollars US à 18 milliards et les prévisions de croissance ont été révisées à 1,3%, comparativement à 3,3% en 2015. Le pays a adopté en 2008 une stratégie économique à long terme, «Angola 2025», ainsi qu’un plan de développement national à moyen terme couvrant la période 2013-2017. Les deux plans fournissent un cadre général pour les investissements liés à l’énergie, estimés à 23 milliards de dollars entre 2013 et 2017, dont 12 milliards sont déjà en cours d’exécution.

 

Objectif : la diversification de l’économie par le secteur privé, le soutien à la formation professionnelle, la lutte contre l’insécurité alimentaire et le développement des infrastructures de base. Fin juin 2016, le Fonds Monétaire International (FMI) a annoncé que le deuxième producteur de pétrole d’Afrique a interrompu le processus de demande d’aide financière, sollicitée par le pays 3 mois auparavant, alors qu’un pré-accord sur un prêt d’environ 4,5 milliards de dollars était déjà conclu. Etant donné que ce prêt devait servir à accompagner ces efforts, les opérateurs économiques et l’opposition avaient estimé que la non-intervention du FMI signifie un manque de transparence et d’engagement dans les réformes…

 

Côte d’Ivoire, le bon élève…

Petit producteur de pétrole comparativement aux autres pays de la région (45 000 barils par jour en décembre 2016), la Côte d’Ivoire a un sous-sol riche en minerai (or, fer, le nickel, manganèse). Toutefois, un seul gisement, géré par la Société des mines d’Ity (SMI) est en exploitation industrielle. Il n’en demeure pas moins que le pays demeure principalement dépendant du marché du bois et du cacao. Il reste tout de même l’un des pays qui ont fait le plus de progrès lors de la dernière décennie en matière d’amélioration des infrastructures et services de base (électrification, approvisionnement en eau, services) est l’un des pays les plus attractifs d’Afrique.

 

Les ambitions du pays de Alassane Ouattara ne s’arrêtent pas là. Il lance la deuxième phase de son Programme national de développement (PND 2016-2020). Celui-ci affiche comme objectif de renforcer les institutions et la gouvernance, de développer le capital humain, et de doper l’industrialisation du pays.

 

La Guinée équatoriale s’en remet au secteur privé

La Guinée équatoriale fait aussi partie de ces pays qui ont durement ressenti la baisse des cours du pétrole. L’économie du troisième producteur subsaharien est majoritairement (90 %) dépendante de cette ressource énergétique, du coup, il reste à la merci des fluctuations du marché. Pour se diversifier, l’Etat compte sur le secteur privé et sur les investisseurs étrangers. Parallèlement, le classement du pays dans le rapport Doing Business de la Banque mondiale ne donne pas une image susceptible de séduire les investisseurs internationaux.

 

Dans la version 2017 du classement, le pays est 163ème  sur 190 pays, soit pire que le Mali en proie au djihadisme dans le nord (141), le Burundi (157) en proie à la guerre civile, le Pakistan(144) ou le Zimbabwe de Mugabé (161). Le pays tente toutefois de lancer des zones économiques spéciales pour attirer les investisseurs. La Guinée Equatoriale essaie de se positionner dans les services financiers, le tourisme, la pétrochimie, les secteurs de la pêche et de l’agriculture. D’ailleurs, le gouvernement équato-guinéen essaie également de multiplier les partenariats public-privé.

 

Congo, le plus pauvre des pays «riches»

Avec une population d’environ 4,5 millions d’habitants, le Congo est le quatrième producteur de pétrole en Afrique. L’Or noir s’accapare plus de 70% de l’économie du pays et 80% des recettes de l’Etat. Après une décennie de prix élevés du pétrole, qui avait franchi la barre des 120 dollars le baril en 2014, en plus de la radiation de la plupart de ses dettes extérieures dans le cadre de l’initiative de la communauté internationale en faveur des pays pauvres fortement endettés en 2010, la République du Congo a pu lancer une série de projets d’infrastructure.

 

Le pays de Denis Sassou Nguesso n’a pas eu beaucoup de mal à trouver le soutien financier pour lancer la diversification économique du pays. L’Agence Française de Développement, la Banque Européenne d’Investissement et l’Union européenne ont financé plusieurs de projets d’infrastructure afin de connecter toutes les régions du pays. Mais il faut dire que le pays n’a pas pu bénéficier de la manne financière que lui ont procuré les exportations de pétrole. Plus de 40% des citoyens congolais vivent avec moins de 1,25 euro par jour.

 

L’Algérie en quête d’ouverture économique

L’Algérie est un poids lourd des hydrocarbures. Le pays est le 3e producteur de pétrole en Afrique derrière le Nigeria et l’Angola, 11e exportateur à l’échelle mondiale, 1er producteur africain de gaz (avec plus de 50 % de la production du continent) et 10e au niveau mondial. Au vu de ce tableau, il est facile de comprendre la dépendance algérienne aux hydrocarbures. Les ventes du secteur énergétique représentent encore plus de 95 % de ses recettes extérieures et 60 % du budget de l’État. Ce dernier a fini par comprendre l’urgence de diversifier son économie. Pas plus tard que novembre dernier, Alger a obtenu une ligne de crédit de 990 millions de dollars de la Banque Africaine de Développement pour financer son Programme d’Appui à la Compétitivité Industrielle et Energétique, renouant ainsi avec l’endettement. Celui-ci a pour objectif justement de lancer l’industrie qui produit moins de 5 % du PIB.

 

Le pays de Abdelaziz Bouteflika veut améliorer le climat des affaires afin d’attirer les IDE. Une première pour ce pays qui se met sur les rails de l’ouverture économique. Ceci a été notamment réalisé à travers la mise en place, en juin dernier, sous le régime de la loi de finance du droit de préemption à la règle 51/49. Ce qui signifie que cette mesure qui a longtemps fait figure d’épouvantail pour les investisseurs étrangers pourra être supprimée au cas par cas.

 

Zambie, une nation à «revenu intermédiaire» d’ici 2030

Après avoir passé une décennie (2004-2014) avec une croissance moyenne de 7,4 %, la Zambie a été fortement impactée par la baisse des cours des matières premières. L’économie dépend fortement de l’exploitation minière, qui représente 77% des exportations. Avec un sous-sol riche en minéraux, dont surtout le cuivre et le cobalt, l’économie du pays a ralenti à moins de 3% en 2015. Comme pour d’autres pays du continent, la croissance n’a pas bénéficié aux populations. La pauvreté reste obstinément élevée avec un taux moyen de 54% et même 77 % dans le monde rural. Pour faire face à cette situation, le gouvernement a adopté en 2006 une stratégie pour diversifier son économie à l’horizon 2030.

 

Cette « vision » définit les buts et les objectifs de la Zambie pour devenir « une nation prospère à revenu intermédiaire » d’ici cet horizon. Dans son scénario optimal, la stratégie prévoit l’augmentation progressive des taux annuels de croissance économique de 6 à 10% sur la quainzaine d’années à venir. Elle vise notamment à développer l’agriculture, source de subsistance pour près de 90% de la population rurale de Zambie, ainsi que l’introduction des énergies renouvelables dans son mix énergétique.

Par Mehdi Lahdidi  –  La Tribune Afrique –