Maroc : top départ pour la finance islamique, mais sous conditions !

Le Maroc vient d’autoriser officiellement les activités de finances islamiques. Baptisé « banques participatives » par la banque centrale marocaine, ce segment sensé être conforme à la Charia aura une double tutelle : Bank Al-Maghrib pour le volet technique et le Conseil Supérieur des Oulémas pour le volet théologique. De ce fait, Rabat fait son entrée dans l’espace de la finance islamique qui ne cesse d’attirer les grandes banques, notamment chinoises aguichées par l’énorme marché que représentent les communautés musulmanes.

La banque centrale marocaine (Bank Al Maghrib) vient de donner le top de départ effectif aux banques islamiques, appelées banques participatives au Maroc. Un accord qui sous tend les différents partenariats conclus par les banques marocaines avec des acteurs étrangers, notamment la CIH Bank avec la Qatar International Islamic Bank, la BCME Bank of Africa avec le groupe saoudi/bahreini Dalla Al Baraka ou encore la Banque Centrale populaire qui s’est associée au groupe Saoudien Guidance (une entreprise spécialisée dans le financement immobilier). A ces regroupements s’ajoute, celui du Crédit Agricole du Maroc avec l’Islamic Corporation for The Development of the Private Sector (ICD) qui est une filiale de la Banque Islamique de Développement (BID).

 

Finance islamique à la marocaine

Bank Al Maghrib a également délivré la même autorisation au géant Attijariwafa Bank qui est toujours en discussion pour un futur partenariat. Crédit du Maroc et la Société générale ont aussi été autorisées à proposer à leurs clientèles respectives des produits bancaires participatifs ou islamiques. En plus du changement de nom, ce nouveau segment bancaire aura une autre particularité propre au Maroc. En effet, cette ouverture du champs banque/finance aux produits islamiques a été précédé d’un arrangement réglementaire. En clair, le législateur a modifié le Dahir (décret) régissant le Conseil Supérieur des Oulémas (clergé officiel) en introduisant en son sein une nouvelle structure, le Comité Charia pour la Finance Participative. Une instance qui sera la seule habilitée à émettre des « Fatwas » sur la conformité des produits de finance participative aux préceptes de l’islam officiel marocain.

 

Cet agrément fait rentrer le Maroc dans le club des pays africains ayant déjà autorisé les opérations de finance islamique. Un mode de financement qui existe déjà en Tunisie, en Mauritanie, au Niger, en Gambie, en Guinée, au Liberia, à Djibouti, au Kenya, en Tanzanie, en Afrique du Sud, à Maurice et au Sénégal…. Il n’empêche que le taux de pénétration de ce mode de financement reste assez faible au niveau continental. Preuve en est, le marché africain ne capte que 1% du volume mondial de la finance islamique. A ce niveau le Nord du Soudan représente une exception avec 22 établissements « 100% conformes à la Charia » en activité et qui représentent près de 2 tiers de l’activité financière islamique du continent.

 

Un secteur résilient aux soubresauts boursiers

Ce mode de financement remonte aux débuts des années 1990, mais il n’a attiré l’attention qu’avec la crise financière de 2008. En effet, la première phase du crack boursier a épargné les produits des banques islamiques, parce qu’elles appliquent les principes de la Charia et interdisent la spéculation. Là où ses établissements mettent en avant le travail et le partage des pertes et des profits, les banques classiques privilégient la recherche de bénéfices en prenant des risques. Les réserves de liquidités islamiques sont estimées par Standard & Poor’s à quelques 2.100 milliards de dollars, dont 822 milliards sont disposés dans 300 établissements bancaires et près de 200 milliards dans des sociétés d’assurances et autres structures financières.

 

Ces réserves seraient en attente de placements correspondant à la rigidité de leurs règles. Ayant leurs bases au Moyen-Orient, elles se sont répandues dans le monde, notamment en Europe et en Asie. La Grande- Bretagne a ouvert la voie. Dès 1996 la Citibank avait établi une filiale islamique à Bahreïn. Depuis, d’autres pays occidentaux et asiatiques (France, Allemagne, Japon, Hong Kong) ont fait de même et à l’inverse, plus d’une centaine d’établissements islamiques sont installés dans ces pays. Elles contournent la Charia par différents procédés. Elles ne prennent pas d’intérêt sur les prêts et se rémunèrent par une commission définie à l’avance avec le client et y ajoutent parfois des taxes.

 

La Chine en embuscade

Des réserves conséquentes qui ont rapidement convaincus les différents regroupements économiques à ouvrir leurs marchés à ces structures « 100% halal ». En témoigne, l’accord de principe conclu début 2016 entre la BCEAO et le SID portant sur un financement initial de 30 millions de dollars, qui a été relevé par la suite à quelques 100 millions de dollars. D’un autre côté, la Chine bien que déjà présente sur le continent a décidé de compléter son maillage de l’Afrique en créant ses propres fonds d’investissements islamiques. En effet, la Sichuan Development Financial Leasing Co a mobilisé quelques 300 millions de dollars via Silk Routes Capital, un fonds d’investissement domicilié à Singapour. Cette enveloppe a été transformé en Sukuk (certificat d’investissement conforme aux préceptes de la Charia). A termes, ce fonds devrait atteindre 1 milliard de dollars d’obligations islamiques.

 

Le Fonds de développement Chine-Afrique s’est également engouffré dans cette brèche fin 2016 en s’alliant à la Banque islamique de Développement. Un accord qui facilitera l’investissement islamique des banques chinoises, notamment la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB), ICBC et Bank of China. Les Japonais ont également montré de l’intérêt pour ce secteur, en témoigne les activités de la filiale dans le Golfe de la banque Tokyo Mistubishi qui propose un portefeuille de services financiers « Halal ».  Selon le cabinet Ernest & Young, 2017 devrait voir les émissions de Sukuk tripler pour atteindre près de 720 milliards de dollars.

 

 

Par Amine Ater  –   La Tribune Afrique-