Le Mai 68 de la jeunesse sud-coréenne

Le parlement sud-coréen a adopté vendredi 9 décembre par 234 voix contre 56 une motion de destitution contre la présidente Park Geun-Hye accusée d’avoir « trahi la constitution » et impliquée dans un scandale de corruption.

Depuis sept semaines, chaque samedi, des millions de Coréens manifestent pour demander le départ de la présidente, dans un mouvement massif jamais connu dans l’histoire contemporaine du pays.

Au cœur de ce vaste mouvement de protestation, la jeunesse coréenne joue un rôle majeur, refusant d’obéir aux ordres d’un pouvoir qu’ils jugent archaïque et déconnecté de la réalité coréenne.

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La mobilisation des jeunes

Manifestante de la première heure, Magdalena Kim, 60 ans, n’en revient pas. « Depuis la première manifestation, le 29 octobre, j’ai remarqué la très forte présence des jeunes dans la foule. J’ai été très surprise et heureuse, car en 2012, ils étaient tellement dépolitisés et passifs qu’ils n’avaient même pas voté. C’est une des raisons pour lesquelles la présidente Park avait gagné ».

Vieille militante de l’Action catholique ouvrière qui a participé à de multiples grèves dans son usine textile dans les années 1980, épouse d’un syndicaliste arrêté et envoyé en camp de rééducation à la même époque, Magdalena a le sentiment d’avoir passé le témoin à la jeune génération.

« Nous avons beaucoup parlé avec eux dans les cortèges pour les encourager à protester et voter l’an prochain, dit-elle avec un immense sourire. Cela m’encourage de les voir s’engager, il faut toujours garder l’espoir ».

Une présidente pointée pour trafic d’influence

Depuis les premières révélations impliquant la présidente Park et les trafics d’influence de son amie et confidente Choi Soon-sil, mi-gourou mi-chamane, l’étonnement a laissé la place à la colère.

La vague de protestation n’a cessé de grossir de semaine en semaine, ramenant à elle une opinion publique de plus en plus mobilisée et déterminée, au point de rassembler plus de deux millions de manifestants, la semaine dernière, dans tout le pays.

Une protestation populaire qui enfle

« L’ampleur et la persistance de notre mouvement depuis plus d’un mois ne cessent de me surprendre, reconnaît Hahn, 24 ans, diplômé en Relations internationales à l’Université Yonsei. À la première manifestation, nous n’étions que quelques milliers, mais nous voyons aujourd’hui un phénomène massif qui dépasse la simple revendication politique. Il exprime un ras-le-bol d’une société qui dysfonctionne en profondeur. La société coréenne va mal ! »

Réputée individualiste et enfermée dans ses jeux virtuels sur Internet du matin au soir, la jeunesse sud-coréenne a subi un électrochoc ces dernières semaines. « Nous sommes tous écœurés,analyse Ji Won, 23 ans, qui étudie l’hindi à l’Institut des langues étrangères de l’Université Hankuk. Au-delà des affaires récentes de corruption, ce sont quatre ans de colère rentrée contre la présidente Park qui explosent, sa politique contre les syndicats, les médias, le droit des femmes et surtout le naufrage du Sewol et la mort de 300 lycéens enfermés dans leur cabine, sans que la présidente ne réagisse ».

Le drame déclencheur du naufrage du Sewol

De nombreux témoignages confirment ce constat. Au-delà des familles de victimes, ce drame de la mer, le 16 avril 2014, a touché toute la nation, les parents comme les jeunes, qui se sont facilement identifiés aux victimes. Le silence de la présidente durant sept longues heures a allumé la mèche de la colère.

Minji Ma, 23 ans, qui travaille dans une société de production, a compris à ce moment-là que les lycéens avaient aveuglément obéi aux ordres des professeurs leur ordonnant de rester dans leur cabine alors que le navire sombrait. « Voilà le résultat de notre éducation oppressive où on nous apprend à écouter le prof sans jamais poser de questions et, surtout, à ne pas le contredire. Seuls les lycéens qui ont désobéi à leurs professeurs sur le Sewol ont été sauvés… Cela nous a tous fait réfléchir, et nous avons pris conscience que nous pouvions nous aussi penser, critiquer, analyser et faire avancer la société ».

Une autorité oppressante

Son amie Lee Bora, 24 ans, confirme l’oppressante autorité parentale dans leur enfance avec tous les interdits associés. « Mais depuis plus d’un mois, nous n’avons pas peur de manifester, de crier, de protester en demandant la démission de Park », lâche-t-elle.

Contrairement à la génération précédente, pour qui les manifestations contre la dictature et les militaires étaient synonymes de « violence, arrestations et risque de mort », la jeunesse ne se laisse plus manipuler par les discours officiels, les mensonges et les manœuvres. « La propagande officielle ne fonctionne plus,explique Gyeong Yeong Choi, journaliste vétéran à Newstapa, nouveau média d’informations numérique fondé en 2013 pour « réellement informer ».

Les informations circulent

Renvoyé comme beaucoup de confrères de la chaîne publique KBS car ils n’étaient pas dans la ligne, Choi a la sensation de faire son métier aujourd’hui. « Tous les jeunes nous suivent car ils savent que nos informations ne sont pas manipulées, assure-t-il. C’est fini le temps du message de la Maison Bleue (équivalent de la Maison-Blanche) que personne ne pouvait contester. Fini. Tous les jeunes sont tellement connectés qu’ils peuvent juger par eux-mêmes en lisant d’autres informations ».

« La présidente, qui se voulait « une mère » pour le pays, nous a considérés comme des enfants qui devaient encore écouter sans rien dire, ajoute Joo Ny, diplômé de Sciences politiques. « Elle s’assimilait à son père dictateur dans les années 1970. Elle est pareille que lui, entourée d’anciens conseillers, vieux, dans un autre monde, qui ne voient pas que les jeunes aujourd’hui ont du mal à trouver un travail, qu’ils font seulement de l’intérim. Le taux de suicide est très élevé parmi nous ».

Un pouvoir « déconnecté de la réalité »

Depuis l’ouverture de la boîte de Pandore, il y a plusieurs semaines, un flot ininterrompu de révélations, scandales, mensonges, manœuvres, impliquant les plus grandes sociétés du pays, est venu gonfler la frustration vis-à-vis d’un mandat raté. « Tout le monde savait bien que la corruption existait entre les politiques et les grands conglomérats, explique Hahn, ça faisait partie du système. Mais cela expliquait aussi notre dégoût de la politique. Cette récente déferlante de révélations digne d’une mauvaise comédie est bien réelle dans notre pays, et elle nous a fait honte ».

Kim Chol a lui aussi a manifesté ces dernières semaines, avec de nombreux collègues. Pour ce professeur de sociologie à l’Université de Séoul, pas de doute, c’est « le couvercle du confucianisme qui impose le respect envers les parents et l’autorité, qui a explosé d’un coup. Un pouvoir enraciné dans le passé et déconnecté de la réalité se voit confronté à une jeunesse coréenne ultra-connectée et à qui on ne peut plus mentir. Elle a pris sa liberté. À l’encontre de tous les codes confucéens ».

La lucidité de la jeunesse

L’avenir des jeunes est en jeu. Le contexte économique est sombre pour eux. Ils sont lucides, ne rêvent pas de « lendemains qui chantent » mais s’imposent désormais dans le panorama social et politique de la Corée du Sud en pleine métamorphose.

« Une page de notre histoire se tourne, assure Jéro Yun, brillant cinéaste de 36 ans. Et si le parlement vote la destitution de la présidente ce vendredi, nous fêterons à nouveau demain cette première victoire dans les rues, sachant que la route est encore longue, les manœuvres toujours possibles et les intrigues récurrentes. Mais nous avons compris que nous pouvons penser par nous-même et faire changer les choses. Le prochain président devra en être conscient ».

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LE CONFUCIANISME CORÉEN

■ La pensée confucianiste a été importée de Chine sur la péninsule coréenne par la dynastie des Yi, en 1392, en réaction à la précédente dynastie Goryo, décadente et rongée par la corruption. Le roi des Yi voulait reconstruire la société sur des bases saines.

■ Alors libérale pour les mœurs et corrompue pour les affaires, la société coréenne a été profondément transformée et a évolué vers un puritanisme sévère, mais pas seulement au niveau des élites. Du sommet à la base, les relations familiales, l’éducation, les rites, l’héritage, les liens entre les individus ont été codifiés de façon stricte.

■ Dans cette société confucéenne, chacun a une place bien définie, y joue un rôle et doit s’y tenir. Le respect de l’autorité de l’État et des professeurs s’applique à tous. Les femmes doivent respecter leur père, leurs frères, leur mari et plus tard leurs fils. Cette culture s’est intégrée au plus profond de l’intimité des Coréens jusqu’à nos jours.

DORIAN MALOVIC (à Séoul)    – La Croix –