Lotfi Zitoun : « La Tunisie doit préserver les libertés individuelles »

ENTRETIEN. Le conseiller politique du leader islamiste Rached Ghannouchi prône la dépénalisation des drogues douces, la sacralisation de l’espace privé, et s’inquiète du désespoir de la jeunesse tunisienne.

Un atypique. Dans la galaxie islamiste, Lotfi Zitoun incarne un personnage en décalage avec les idées reçues. Il cite Thatcher, partage un poème de Verlaine sur sa page Facebook, n’évoque jamais la religion, lui préférant la politique stricto sensu. Il se décrit comme un structuraliste. Son calme filet de voix dévide une analyse implacable de la situation périlleuse que traverse son pays. Sanglé dans un costume noir, col roulé assorti, il fait partie des « londoniens », le surnom donné aux membres du parti Ennahda qui étaient en exil au Royaume-Uni durant la dictature Ben Ali. Il met son pas dans celui qu’il appelle le Cheikh (« le sage »). En janvier dernier, il était à Davos avec Rached Ghannouchi. Puis à Alger pour une rencontre avec le président Bouteflika. En février 2013, en désaccord avec le gouvernement dirigé par un leader historique d’Ennahda, Hamadi Jebali, il démissionnait. Pour l’heure, dans l’ombre du « Cheikh », Lotfi Zitoun développe sa vision sociale et économique. Rencontre avec un homme méticuleux dans ses propos, peu porté sur l’esbroufe et qui pense, raisonne, vit politique. Son credo ? Si les élites tunisiennes persistent à ne pas prendre en compte le désespoir de la jeunesse, la tempête approchera à vive allure.

Le Point Afrique : voilà deux ans que Nidaa Tounès gouverne avec votre parti. Les résultats économiques ne sont pas au rendez-vous.

Lofti Zitoun : le modèle économique a été construit durant soixante ans et il a de très puissants gardiens. L’UGTT (le puissant syndicat qui revendique 700 000 adhérents) est un des gardiens de ce modèle, qui est basé sur le secteur public, l’élargissement de l’administration et de la bureaucratie pour absorber le plus grand nombre de chômeurs, sur la caisse de compensations… Pour créer un nouveau modèle économique, il faut du courage politique. Il n’y en a pas. Et une légitimité robuste que vous ne pouvez pas trouver dans un gouvernement de coalition. Nous sommes dans la situation de la IVe république. Il y a des progrès politiques, mais pas économiques.

Les tensions entre Nidaa Tounès et Ennahda semblent de plus en plus marquées.

Nidaa Tounès est divisé parce que c’est un parti qui s’est construit sur une base négative. Les gens de différentes familles se sont réunis contre Ennahda. Mais les résultats des élections ne lui ont pas permis de gouverner tout seul. Ceux qui ont pensé le code électoral prévoyait que la Tunisie devait être gouvernée par une coalition durant les dix-quinze prochaines années. Avec notre système électoral, aucun parti ne peut gouverner seul. Aucun. Nous sommes une démocratie participative, inclusive.

Ennahda a-t-il encore sa place au gouvernement ? Quels sont les points d’accord avec Nidaa Tounès ?

Ennahda est au gouvernement. Avec Nidaa, nous avons le même programme économique qui travaille pour préserver le statu quo et privilégie des réformes lentes pour ne pas brusquer la transition démocratique. Il y a des dangers de dissensions dans de nombreux partis. Même au sein d’Ennahda. Avant le dixième congrès, il y avait une ambition de réformer le mouvement. Durant ses quarante premières années, Ennahda a été en confrontation avec l’État. Il se présentait comme une alternative à l’État. Il s’est formé à l’image de l’État. Comme un « Shadow Etat ». Ennahda était l’État du marginal.

Quand Ghannouchi quittera ses fonctions, Ennahdha peut-il se diviser ?

Aujourd’hui, le « Cheikh » entame son dernier mandat, qui s’achèvera en 2020. La ligne de consensus prônée par la direction du parti a provoqué une fracture. Pour le prochain congrès, qui choisira un successeur à Rached Ghannouchi, je propose un système de primaires à la française, avec le vote des sympathisants et des membres du mouvement. Être élu avec 50 000 à 100 000 voix donne une légitimité. Le « Cheikh » ne gouverne pas parce que huit cents congressistes l’ont élu, mais parce que sa stature à l’international, son parcours, son autorité, ce sont autant d’éléments qui le rendent légitime.

Vous avez pris position contre la loi 52 qui punit d’emprisonnement les consommateurs de drogues douces. Êtes-vous minoritaire au sein de votre parti ?

Je crois que les gens ne comprennent pas les enjeux du problème. Premièrement, c’est une question de libertés individuelles. Au sein d’un parti islamiste ou d’un parti conservateur, vous ne trouverez pas grand monde qui soit « supporteur » d’un laisser-faire en la matière. On retrouve cette tendance de vouloir intervenir dans l’espace privé des gens au sein de la société. Les libertés individuelles ne sont pas très ancrées dans notre société et dans notre vie. Parce que j’ai vécu à Londres longtemps, je crois que l’espace privé est sacré. La chose la plus sacrée, c’est l’espace privé. Au sein de leurs croyances, de leurs comportements, de leurs choix de vie. C’est primordial pour qu’une démocratie survive. Pour avoir une société ouverte et démocratique, il faut deux éléments : la prospérité économique et les libertés individuelles. Sans ces deux facteurs, je ne vois pas comment notre transition démocratique ira loin. Les drogues dures, ce sont des crimes. Pour le cannabis, l’étendue de la consommation fait réfléchir : 3 millions et demi de Tunisiens sont concernés, 77 % des jeunes. Un fléau de cette ampleur ne se traite pas par la punition, la criminalisation, la prison, mais par l’éducation.

Cette loi est utilisée par la police avec d’autres objectifs que la lutte contre le cannabis…

En 1992, cette loi était un moyen de tenir les gens sous le joug de la dictature. Et ça perdure. Moi, je m’intéresse au politique. Maintenant, nous avons un parlement indépendant qui doit légiférer sur le problème.

Concrètement, demandez-vous l’abrogation de la loi ?

Oui. Mais les opinions sont divisées au sein des partis. Que ce soit Ennahda ou Nidaa Tounès. Béji Caïd Essebsi s’est prononcé contre les peines de prison. Rached Ghannouchi me l’a également dit.

Que dit l’islam à ce sujet ?

(Un silence.) L’Islam interdit les substances qui font perdre le contrôle de son état normal. Ma position n’est pas religieuse, mais sociale. Tant que cette consommation ne pousse pas les jeunes à la violence. C’est un principe : ce que font les gens de leur corps dans leur espace privé est sacré.

Et sur l’homosexualité, qui est punie par la prison, quelle est votre position ?

Même réponse. Je suis contre l’article 230 (NDLR : qui punit l’homosexualité d’un à trois ans de prison). On n’a pas à intervenir dans l’espace privé. Il y a l’espace public où l’État fait appliquer la loi. Je suis contre les tests qui violent le corps des gens, qu’on leur fait subir contre leur volonté. Qu’on teste les gens pour l’alcoolémie au volant, c’est normal, c’est l’espace public. Maintenant, dans les quartiers populaires, les jeunes passent la nuit sur les toits pour éviter la police. Et il n’y a rien dans ces cités. Pas de bibliothèques ni de piscines. Les boîtes de nuit ne sont accessibles qu’à ceux qui ont de l’argent. Il y a des centaines de milliers de jeunes dans les quartiers populaires qui doivent rentrer à 20 heures, car il n’y a rien à faire. Avec une télévision qui ne s’occupe jamais des jeunes. Qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent ? Et après, on les met en prison pour des raisons futiles. La « zatla », c’est la drogue des pauvres, c’est moins cher que l’alcool. Les statistiques disent que 80 % des adolescents veulent essayer le cannabis. Pourquoi ? Parce que c’est interdit. Dans les années 70 et 80, nous voulions essayer les cigarettes parce que c’était socialement interdit. Tous les adolescents voulaient fumer en cachette. Aujourd’hui, c’est le cannabis. Il consommé à très grande échelle et l’État ne contrôle pas la qualité des produits consommés. Les institutions ne sont pas solides. On ne peut pas traiter des problèmes de cette ampleur avec des mesurettes. L’État ne sait que proposer des mesures très simplistes. Il n’y avait que deux centres de soins, l’un a été fermé.

Depuis la révolution, la jeunesse attend un avenir meilleur. L’expérience politique en Tunisie est très courte. Nous avons une classe politique très faible. L’information ne parle que du basique. Elle ne va pas en profondeur. Quand on parle du problème économique, on résume à ce que les gens mangent et boivent. On ne parle jamais de l’amélioration de la vie des gens. La fonction essentielle d’un politicien, c’est d’améliorer le quotidien. Manger et boire, c’est du ressort du chef de famille, qu’il soit femme ou homme. Celui qui est au pouvoir doit se concentrer sur une vie meilleure. Des piscines, des bibliothèques, des jardins publics, des terrains de sport pour encourager les gens à en faire. Ça, on ne s’en occupe pas.

Il n’y a que douze salles de cinéma en Tunisie. Toutes à Tunis.

On n’a que vingt-six librairies en Tunisie. C’est très rare de trouver une bibliothèque et, dans les quartiers populaires où vivent des millions de gens, il n’y en a pas. La Bibliothèque nationale ferme à 15 h 30. Elle fermait à 14 h 30, la nouvelle directrice en a prolongé l’horaire. À Londres, toutes les bibliothèques travaillent 24 heures sur 24, elles sont ouvertes le jour de l’an.

À quand un plan de développement culturel ?

On a besoin d’un peu de temps pour que l’état d’esprit se propage au sein de la classe politique. Le problème de l’école est également préoccupant. Il y a une absence complète de discipline. On a fait élargir la branche commune et éliminer l’éducation professionnelle. Il y a une décadence. Le niveau est très bas. En Tunisie, il y a un parallélisme entre grandeur et décadence. Vous trouverez des gens très brillants dans de nombreux domaines, la Tunisie brille dans le monde entier par son exemple de consensus, sa transition démocratique unique dans le monde arabe. En même temps, il y a cette décadence du système éducatif, des institutions locales, la saleté est partout dans les rues…

Pourquoi cela n’avance-t-il pas ?

Parce qu’il y a une très grande bureaucratie. Pendant la très longue période de la dictature, les commis de l’État ont perdu tout esprit d’initiative, car une initiative pouvait coûter très cher. Depuis la révolution, au lieu de libérer ces gens, à défaut de pouvoir Ben Ali, on s’est acharné sur les gens de l’administration. Presque douze mille ont des dossiers ouverts à la justice, en attente d’une décision depuis six ans. Alors, leurs collègues ne veulent plus prendre la moindre initiative.

L’administration a-t-elle saboté les années durant lesquelles vous gouverniez, de 2012 à 2014 ?

Non. Je ne crois pas à ce concept « d’État profond ». La faiblesse, c’est le manque d’expérience, de connaissance, et l’atmosphère générale. Les gens étaient très impatients. On n’aurait pas dû prendre le pouvoir, c’est tout ! On aurait dû faire un gouvernement indépendant, on avait un mandat d’un an pour rédiger une nouvelle Constitution. Ça a pris trois ans. La balance des forces au sein du pays a changé, de nouveaux partis se sont créés, les gens de l’ancien régime se sont organisés. Si on avait tenu des élections fin 2012, la situation serait différente. C’est la responsabilité de ceux qui ont laissé faire… Je l’ai écrit en 2012 : puisqu’on a failli à notre promesse d’écrire la Constitution en un an, on va en payer le prix ! Le pays ne pourra plus être gouverné de la même manière. J’ai proposé qu’on change de système politique, qu’on revienne au système présidentiel, mais avec un Conseil d’État composé de cinq sages (Béji Caïd Essebsi, Rached Ghannouchi, Mustapha Ben Jaâfar, Moncef Marzouki et Ahmed Nejib Chebbi) qui aurait été chargé des décisions politiques. En parallèle, on aurait formé un gouvernement de technocrates pour s’occuper de l’économie. Ma proposition a été refusée, j’ai démissionné. C’était la décision la plus sage de toute ma carrière.

Vous dîtes que la transition démocratique est en danger…

Puisqu’il n’y a pas de réformes économiques réelles, puisqu’on n’écoute pas bien les jeunes, nous sommes en danger. Il y a une fracture très grande entre les générations. Pourquoi s’acharne-t-on sur les jeunes qui consomment du cannabis ? Parce que cela concerne des jeunes qui n’ont aucun pouvoir. Ceux qui ont le pouvoir économique, ils consomment d’autres substances… Il y a cette génération qui n’a rien, celle des 40 ans et moins, et l’autre qui a tout, la maison, le mariage, la voiture… Les divisions sociales et générationnelles deviennent identitaires. Il n’y a pas d’ascenseur social. Une révolution, normalement, c’est une redistribution du pouvoir et une redistribution de la fortune. Je ne dis pas qu’il faut prendre la fortune des riches, mais l’État, avec un secteur public très large, pourrait parvenir à donner aux jeunes un pouvoir économique.

Quelques clans puissants bloquent-ils l’évolution de la Tunisie ?

S’il y a des gens qui bloquent le progrès pour conserver leurs rentes, c’est le système qui le leur permet. On a besoin d’un grand mouvement de jeunes, fort et sage. Ce n’est pas par la violence qu’on règle les problèmes. On a besoin d’un programme qui permette aux jeunes d’accéder à la possession. L’État peut déléguer la propriété à des associations, des coopératives de jeunes, système qui serait encadré par les institutions, les banques. On peut évoquer une privatisation nationale. Transférer la propriété, des terres par exemple, aux jeunes pour leur donner de l’espoir. Ce manque d’espoir est très dangereux. Pourquoi cette consommation de drogues à très grande échelle ? Pourquoi ce grand nombre de jeunes Tunisiens qui vont à Daech ? Quand vous décidez d’aller dans des zones de guerre, vous avez la certitude de mourir. J’ai lu l’interview d’un migrant marocain. On lui dit : « Vous risquez de vous noyer. » Il répond : « Je suis déjà mort, alors que, si je traverse, j’ai un espoir, 50 % de chances de mourir mais aussi 50 % de chances de réussir. »

Une partie de la Tunisie n’est-elle pas dans le déni de la réalité ?

Il faudrait du temps pour comprendre la situation réelle. J’ai peur que nous n’ayons pas le temps nécessaire. Il y a un risque de chaos. On doit écouter les jeunes avant le déluge ! L’État doit trouver des solutions avec eux et pas pour eux. La capitale et les élites ont fait leur transition démocratique. Capitale qui s’étale sur les plateaux télé. Vous ne trouverez jamais un plateau qui traite du chômage, de la situation à l’intérieur du pays, du déséquilibre régional. Les gens sont en manque de patience. Même les membres de la gauche qui lèvent l’étendard de la justice sociale font de la surenchère politique. On doit écouter la classe ouvrière. On ne s’est pas occupé de changer le système et les lois en Tunisie. Je suis structuraliste. Les structures sont plus importantes que les individus. On n’est pas encore arrivé à un changement radical du système. Nous avons une Constitution très progressive, surtout au niveau des libertés publiques et individuelles, sur la division des pouvoirs, mais on doit la traduire par des lois. Mais cela se fait au grand ralenti. Et les jeunes ont perdu espoir.
BENOÎT DELMAS  – Le Point Afrique –

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