Libye. Les kadhafistes préparent leur retour

Fidèles au régime déchu de Kadhafi ou nostalgiques de la stabilité qui prévalait sous son règne, les partisans de l’idéologie kadhafiste refont surface dans le jeu politique.

La situation en Libye est si chaotique que le néologisme “libyanisation” est en train de s’imposer. Une combinaison fatale de balkanisation – division d’un État en zones autonomes – et de somalisation – défaillance d’un gouvernement au profit de milices. Actuellement, le pays compte trois gouvernements . Ces cinq dernières années, la Libye a connu deux élections générales [en juillet 2012 et juin 2014], l’arrivée du groupe État islamique [EI, qui se manifeste en octobre 2014 à Derna d’où il est chassé en juin 2015, et sur le point d’être vaincu dans son fief à Syrte] et des conflits ethniques de basse intensité. La déliquescence est telle que de plus en plus de Libyens réclament un retour de la Jamahiriya (État des masses) installé par Muammar Kadhafi.

Daech à la dérive à Syrte
“Nous voulons libérer la Jamahiriya qui a été victime d’un coup d’État mené par l’Otan [qui a soutenu en 2011 le soulèvement contre le régime de Kadhafi]”, assène d’emblée Franck Pucciarelli. Le Français, installé en Tunisie, est le porte-parole d’un groupe réunissant des partisans des comités révolutionnaires libyens et internationaux, qui faisaient office de courroie de transmission de l’idéologie kadhafiste. Il explique ainsi que les membres sont à l’œuvre depuis 2012 dans le pays et en dehors. L’organisation compterait 20 000 membres en Libye, et 15 à 20 000 anciens militaires exilés se tiendraient prêts à rentrer. “Nous sommes en capacité d’organiser un soulèvement populaire, et si le chaos s’est installé en Libye, c’est grâce à nos actions”, assure leur porte-parole.

Ahmed, un ancien cadre au ministère des Affaires étrangères aujourd’hui installé en Tunisie, se montre plus mesuré.

Nous avons profité de l’instabilité pour revenir mais nous n’y sommes pour rien. Les Libyens et la communauté internationale se rendent simplement compte que la Libye ne peut être bien gouvernée que sous la Jamahiriya.”

Les deux hommes se rejoignent pourtant sur l’organisation politique du pays après la reconquête du pouvoir : tenue d’un référendum – ou plutôt plébiscite – sur le retour de la Jamahiriya, avec présence de la communauté internationale pour superviser le scrutin. Un État des masses quelque peu modernisé avec un Sénat qui représenterait les tribus, une chambre basse et surtout une Constitution, absente sous Muammar Kadhafi.

Trois types de kadhafistes

Un scénario qui fait sourire Rachid Kechana, directeur du Centre maghrébin d’études sur la Libye, qui admet toutefois un renouveau durable de l’idéologie verte (couleur de la Jamahiriya) : “Le retour en grâce de l’ancien régime se comprend avant tout par l’échec de la transition postrévolutionnaire. Et c’est sur cet échec que s’appuient les idéologues kadhafistes pour revenir dans le jeu, et non sur une véritable adhésion populaire. Les kadhafistes ne reviendront jamais au pouvoir, mais ils auront un poids important, par des alliances stratégiques, dans la future Libye.”

Mattia Toaldo, spécialiste de la Libye au Conseil européen sur les relations internationales, distingue trois types de kadhafistes : les partisans de Saïf Al-Islam, le fils préféré de Kadhafi, détenu depuis 2011 dans la ville de Zintan, à l’ouest ; les soutiens du maréchal Khalifa Haftar, à l’est du pays ; et les orthodoxes de la Jamahiriya. Franck Pucciarelli et Ahmed représentent la dernière catégorie, la plus dure.

Le clan de Saïf Al-Islam

Ceux qui ont rejoint Haftar ont profité de la loi d’amnistie votée par le Parlement de Tobrouk [en juillet 2015] pour les auteurs de crimes durant le soulèvement de 2011. Un texte qui vise à faire revenir les exilés, qui seraient entre 1,5 et 3 millions dont une majorité de kadhafistes, réfugiés en Tunisie et en Égypte.

Le clan de Saïf Al-Islam est probablement le mieux structuré et rassemble une partie des orthodoxes. Bien que condamné à mort le 28 juillet 2015 par contumace à Tripoli, Saïf Al-Islam est toujours en vie à Zintan. Officiellement prisonnier des milices locales, il bénéficie de conditions de détention très lâches : il circulerait assez librement dans la ville et communiquerait énormément via l’application de téléphonie par Internet Viber.

Il ne s’agit pas pour Saïf Al-Islam de prendre le pouvoir en pleine lumière, du moins pour le moment, mais de pouvoir manœuvrer dans l’ombre la reconfiguration politique du pays. De nombreuses tribus à l’ouest craignent l’avancée de Haftar, soutenu par les tribus de l’est, à commencer par les habitants de Zintan, bien qu’officiellement les forces de cette ville soient alliées du maréchal.

Le gouvernement d’union autoproclame sa légitimité

Or, aujourd’hui, la Tripolitaine est divisée entre un groupe islamiste et un gouvernement d’union nationale [GNA] très faible malgré sa reconnaissance par la communauté internationale. Saïf Al-Islam pourrait jouer la figure d’unité face à une Cyrénaïque en plein essor grâce aux récentes victoires de Haftar. Sur le terrain, les signes positifs s’accumulent pour le fils de l’ancien guide.

En septembre 2015, l’autoproclamé Conseil suprême des tribus libyennes a d’ailleurs choisi Saïf Al-Islam comme le représentant légitime du pays. Ce conseil rassemble essentiellement les tribus restées fidèles à Kadhafi et n’a pas de poids institutionnel, mais la symbolique est forte.

Depuis le printemps, Ali Kana, l’ancien chef de l’armée de la zone sud sous Kadhafi, œuvre pour la constitution d’une armée du Fezzan dont l’effectif est difficile à chiffrer pour le moment. Ali Kana a d’ores et déjà annoncé que son groupe ne s’affilierait ni à Tripoli, ni à Tobrouk, mais seulement à un pouvoir qui reconnaîtrait la légitimité de la Jamahiriya.

Nostalgie rampante

En août, pour la première fois, l’ONU a invité des kadhafistes historiques, dont un ancien président du Congrès du peuple (équivalent d’une assemblée législative sous la Jamahiriya) à s’exprimer lors de discussions sur une solution politique et économique à la crise.

La population commence également à comparer le présent avec le passé, en faveur de ce dernier. À l’intérieur de la banque Jamhouriya à Tripoli, Mahmoud Abdelaziz, la quarantaine, attend depuis deux heures de pouvoir retirer les 500 dinars (327 euros) autorisés et ce, quelques jours par semaine.

Ce pays est devenu une blague : c’est la guerre civile partout, il n’y a pas d’argent et la meilleure carrière possible est d’intégrer une milice”

dénonce Mahmoud Abdelaziz, reconnaissant toutefois à la révolution la liberté de critiquer, ce qui aurait été impossible sous Kadhafi. Il avoue quand même que c’était mieux avant car “la sécurité est préférable à la liberté”. Les milices les plus révolutionnaires de Tripoli ont compris le danger potentiel de laisser cette nostalgie rampante se développer. En juin, elles ont assassiné à Tripoli douze loyalistes de la Jamahiriya qui venaient de finir leurs peines de prison pour des exactions commises en 2011.

Mathieu Galtier – Courrier International –

Lire l’article original