L’expert – Présidentielle américaine: quels chantiers pour Donald Trump?

INTERVIEW Vincent Michelot, professeur des Universités à Sciences Po Lyon et spécialiste de l’histoire politique des États-Unis, juge que Donald Trump, le nouveau président des États-Unis, devra régler rapidement les questions de la nomination d’un neuvième juge à la Cour suprême et de la régularisation des immigrés.

Quelles seront les marges de manœuvre de Donald Trump?

 

Trump va avoir un mandat beaucoup plus fort que si Clinton avait gagné car il a vaincu le système alors que la démocrate, si elle avait gagnait, aurait été considérée comme une gagnante par défaut. Il faut aussi dire que le Sénat et la Chambre des Représentants sont à majorité républicaine donc Trump a potentiellement de vraies marges de manoeuvre. Potentiellement, car on ne sait pas comment va réagir le Parti Républicain qui l’a soutenu d’assez loin durant la campagne. En tout cas, sur le papier, il est dans la situation de Barack Obama en 2008 qui avait avec lui le Congrès. Mais j’insiste, on ne peut absolument pas prédire la réaction du Grand Old Party et notamment de l’establishment républicain envers Trump.

 

Quel va être le principal chantier de la présidence Trump?

 

Déjà, il va falloir rapidement nommer un neuvième juge à la Cour suprême qui depuis la mort d’Antonin Scalia n’est composée que de huit juges, quatre conservateurs et quatre progressistes. La situation est donc bloquée même si la règle veut qu’en cas d’absence de majorité, le jugement de la juridiction inférieure est confirmé.

 

Il y a aussi d’autres chantiers comme la question de l’immigration qui a été centrale tout au long de cette campagne. Les précédents présidents n’ont pas réussi à la régler. Le Congrès s’est d’ailleurs opposé au projet sur l’immigration de Barack Obama en décembre 2010. C’est un enjeu fondamental car 11 millions d’étrangers sont en situation irrégulière aux États-Unis.

 

Quels seront ses grands chantiers en politique étrangère?

 

Il y a bien sûr le dossier syrien. Les États-Unis vont devoir prouver leur capacité à trouver une solution. Donald Trump va dans ce cadre devoir renouer le lien avec la Russie à un moment où la relation n’a jamais été aussi glaciale. Et puis il y a aussi la question des relations commerciales et militaires avec la Chine qui va se poser, encore plus maintenant que Trump est élu. Le milliardaire a notamment accusé Pékin de manipuler sa monnaie et d’être responsable du déséquilibre de la balance commerciale des États-Unis. Comment va-t-il réagir face au gouvernement chinois qui construit de plus en plus d’îlots artificiels pour étendre son empire?

 

Comment va-t-il gérer la réforme de l’Obamacare?

 

Avec Trump, c’est la fin assurée de l’Obamacare. Mais le mérite de cette réforme est d’exister. Le Congrès ne peut pas abroger cette loi sans la remplacer par quelque chose d’autre. Une disposition capitale de cette réforme stipule que les « pathologies préexistantes » (diabète, hypertension…) doivent être prises en charge par l’assureur. Les Républicains devront proposer une mesure de substitution.

 

Comment Trump peut-il s’attaquer à la hausse constante des inégalités?

 

Selon un adage politique: les inégalités se creusent sous les présidences républicaines et restent stables sous les présidences démocrates. Mais sous les deux mandats de Barack Obama, on constate qu’elles ont augmenté. Cela s’explique surtout par la crise de 2008. La reprise a ensuite bien eu lieu, elle est réelle, mais elle ne profite pas à tous de la même manière. Ce sont surtout les Américains diplômés de l’enseignement supérieur qui s’en sortent. Les minorités ont plus de difficultés.

 

La démocratie américaine est-elle assez résiliente pour faire face à cette victoire de Donald Trump?

 

Sa capacité de résilience est très importante. Cette élection va de toute façon déboucher sur une profonde division dans le pays et provoquera une crise majeure chez les Républicains et les Démocrates. Trump et Clinton ont entre 60 et 70% d’opinions négatives, c’est du jamais vu. Leur image est tellement désastreuse dans l’opinion publique que selon un sondage du New York Times: 80% des Américains se déclarent dégoûtés de cette élection. Il y aura des conséquences.

 

Mais il faut aussi rappeler que cette élection était normalement imperdable pour les Républicains. Depuis 1945, un seul président a effectué deux mandats et a eu un successeur issu du même parti que lui. C’était Ronald Reagan avant que George Bush senior lui succède en 1989.

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