Karima Berger : « L’islam reste une terre à explorer »

ENTRETIEN. Dans « hégires » (Actes Sud), l’écrivaine franco-algérienne fait se croiser l’exil du prophète Mohamed avec d’autres exils, dont les siens. Explications.

 

Les mots coulent en fluidité, longue psalmodie que Karima Berger dévide, mots-soie qui tissent ensuite la subtile toile d’hégires. Hégire, en arabe Hijra, désigne le départ de Mahomet de La Mecque vers Médine, en 622. Cette date, qui marque aussi un « exil », une rupture, sera pourtant choisie comme portant sur les fonts baptismaux le troisième monothéisme, comme marqué ainsi par la séparation.

Karima Berger parle, elle, d’« hégires », avec un petit « h », mais en pluriel de majesté. De l’exil de Mohamed, mais aussi d’Abraham qui entendra le « Lekh, lekha » (« Va vers toi »), celui aussi de Hajar (ou Agar), la servante de Sarah si détestée. Elle y mêle aussi ses exils. Intérieurs d’abord, celle d’une jeune fille algérienne d’un milieu lettré dans les années 70 qui sent l’enfermement poindre déjà. Exil extérieur ensuite, puisque suivra un départ vers la France afin d’y préparer une thèse en sciences politiques et pour rêver de Cuba et de diplomatie. « Ne me demande pas pourquoi je suis partie, je serais capable de répondre : pour fuir l’enfermement », écrit-elle. Depuis, Karima Berger écrit, met en mots sa réflexion sur l’Algérie sous forme de roman (Mektouba) ou d’essai sur l’islam (Éclats d’islam), convoque les figures d’Etty Hillesum ou de l’émir Abdelkader. Un souffle spirituel plane sur le tohu-bohu des exils de Karima Berger, en évidence. Hégires en est l’une des belles créations. Rencontre.

Le Point Afrique : hégires sonne comme une longue psalmodie, un souffle aussi. Comment écrivez-vous ?

Karima Berger : J’écris à l’œil, mais aussi à l’oreille. J’écoute ce que j’écris, car, comme une nappe qui s’étend, chaque mot écrit est porteur d’autres choses. C’est un flux à tenir. D’entendre ce que je viens d’écrire m’oblige à me demander où je vais, dans quelle direction. Puis je dis les phrases à haute voix. Comme un fil ténu, mais qui se tient. C’est ce que j’ai voulu montrer à travers cette notion d’exil : on trace sa route et on s’y tient, mais on est sans cesse tenté par les diversions. Comment se tient-on en soi-même pour accomplir cet exil dans lequel on s’est engagé ? Je tiens à cette maîtrise intérieure, qui n’est pas contrôle, orgueil ou supériorité, mais aller vers ce qu’on a désiré et ne pas se trahir soi-même. Car, au fond, on veut tous « aller trafiquer dans l’inconnu », comme dit Rimbaud.

Quelle différence faites-vous entre l’exil et le voyage ?

L’exil est un voyage, mais tout voyage n’est pas exil. L’exil est, physiquement, un départ d’un point vers un autre. Mais il est d’abord un voyage intérieur qui vous déporte. Qui vous sort de vous-même, qui vous questionne, qui vous déchire et vous réunit aussi. L’exil verticalise et est aussi vertical quand le voyage est un mouvement horizontal. L’exil va plus loin que découvrir une autre terre. On peut s’exiler vers le ciel, mais aussi en descente vers l’enfer, enfer dont on reviendra reconstitué. L’exil est aussi l’injonction faite à Abraham : « Va vers toi ! »

Comment éviter de parler de l’exil de façon positive alors que le drame des réfugiés est si terrible ?

Effectivement, parler de l’exil avec ce drame humain est très délicat. J’ai connu l’exil, mais volontaire. Je suis partie d’Algérie, mon pays était en paix. C’était en 1975, et si on sentait venir le danger, ce n’était pas encore la guerre civile. Je ne voudrais pas que cet exil que je décris soit un exil de luxe. Et pourtant, je dis que celui qui part, même pour des raisons économiques, est porté par autre chose. Pourquoi partira-t-il, lui, et pas un autre ? Bien sûr, la faim, la peur, le poussent et pourtant, oui, certains partent et d’autres non. Le « va vers toi » est aussi un appel à la dignité, « va vers toi, toi, en dignité humaine ». Tous les migrants disent : « Je pars pour mes enfants, pour leur avenir, pour les protéger. » Ils vont vers cette dignité précisément.

Vous évoquez votre propre exil et dites que vous ne savez toujours pas pourquoi vous êtes partie. Est-ce une question que vous évitez de vous poser ou n’en avez-vous vraiment pas la réponse ?

Je suis dans une interrogation constante. J’étais en Algérie pour une série de conférences, il y a un mois de cela, et je me suis reposé cette question. J’ai observé des gens qui ont l’âge que j’avais quand je suis partie, mais eux n’ont pas ce désir. J’étais heureuse de cette algérianité entière qui les faisait se tenir dans leur dignité. Suis-je partie parce que je faisais encore partie des deux mondes, et non d’un seul. J’avais envie de voir cet autre monde (occidental), qui avait « occupé » mon enfance et qui n’était plus là. Mais, au fond, je ne sais pas pourquoi je suis partie. Je pense que je voulais voir l’ailleurs et que je sentais, déjà en 1975, quelque chose qui était en train de se refermer, on appelait toute voix dissidente « les harkis intellectuels ».

L’avez-vous jamais regretté, ce départ ?

Ce que j’ai regretté n’est pas le départ. J’ai regretté un impossible : n’avoir jamais connu l’Autre, l’étranger. J’ai pu rêver de vivre comme les femmes de ma famille que j’observais enfant. Elles étaient celles du « dedans », de l’intérieur et de l’intériorité. Elles n’avaient pas connu l’Autre et étaient donc dans un ordre cohérent, homogène. Elles avaient le pouvoir à l’intérieur, les hommes à l’extérieur. Certes, elles paraissaient soumises, mais quel pouvoir elles avaient en réalité ? C’est un regret presque métaphysique d’avoir dû être confrontée à l’Autre. Ne pas l’avoir connu était comme une promesse de paix, d’ordre, d’unité, quelque chose d’ancestral. Mais cela est irréel, impossible ! L’Autre est perturbateur, il ouvre sur des désirs interdits. L’Autre bouleverse, il oblige. Mais si j’avais 20 ans aujourd’hui, je ne partirais pas. Venir en France, c’était venir dans le pays qui avait martyrisé le mien. C’était trahir. Je rêvais plutôt de Cuba. Mais, en même temps, cet exil a permis le plus beau retour vers l’Algérie que j’ai pu vivre ! C’est en France que j’ai appris l’arabe, c’est en France que j’ai redécouvert mon islam, mon histoire, l’émir Abdelkader. Ce fut un exil qui m’a ramenée à moi, ce décentrement m’a recentrée aussi. Ce départ m’a aussi réorientée, retrouver mon Orient, mon pôle propre. Car, oui, l’Algérie est en France, et les Français ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir. Comme la France est en Algérie aussi.

Vous notez avec justesse que l’islam se choisit comme début une date qui marque un exil, l’hégire. Qu’est-ce que cela a imprimé à cette religion et civilisation ?

J’ai trouvé cela très beau que la fondation d’une religion s’inscrive dans une date de départ, un exil, une séparation, une « fuite vers Dieu »… C’est un geste puissant qui pour l’identité de l’islam même reste à penser. Jacques Berque disait : « Ce n’est pas l’islam qui est sous-développé, c’est l’étude de l’islam qui l’est. » L’acte de naissance de l’islam est de l’ordre de la promesse. Nous sommes encore devant quelque chose à venir. L’islam reste une terre à explorer.

Vous écrivez « Lire Mon Coran », vous dites de Mohamed « Mon Prophète » aussi. Y a-t-il autant de Coran que de lecteurs ?

Il est essentiel de s’approprier les textes. Lire le Coran comme qu’il « était adressé à moi seule » pour reprendre la formule du philosophe Sohrawardi. Mon islam est le fruit de ma façon à moi de le lire. C’est mon Coran, car je le lis avec ce que je suis et me féconde en même temps. Il ne me parle pas comme une parole théologique ou légale ou réglementaire, mais comme une parole intime. Ma lecture n’est pas historique non plus. L’injonction « Lis ! » faite au Prophète, chacun doit l’accueillir personnellement. Je le lis sans doute de façon non pas islamique mais musulmane. « Musulmane » signifie se mettre en état d’abandon pour recevoir cette parole intime, à bas bruit, se « soumettre » au sens noble du terme. Je ne peux pas imaginer qu’on puisse hurler le Coran. C’est en se prosternant qu’on dit Allah est le plus grand (« Allahou Akbar »). « Islamique » relève davantage du registre du code dominant, de l’histoire.

Vous faites aussi remarquer que l’Algérie, « la-Djazaïr » est un pluriel et signifie « îles ». Selon vous, l’Algérie a abandonné ce pluriel pour lui préférer la règle de l’Un. Comment s’est traduit cet abandon ?

J’ai senti, avant mon départ, ce « Un » se constituer et se durcir. Pourtant, l’Algérie est une terre de passage, de culture, si diverse. L’Un, c’est le règne du même, de l’enfermement, du monochrome, du Tous semblables. L’exil, l’ouverture, l’Autre font partie de l’ADN des pays de la rive de la Méditerranée, mais aussi, on le voit dans mon livre, de l’histoire du monothéisme. L’Algérie a perdu – et renié – sa diversité, même si elle commence doucement à reconnaître sa pluralité. Mais il reste tant à reconnaître en elle ! Elle a le ventre plein de possibles, cette Algérie. Tout est encore à venir dans ce pluriel et ses promesses.

Avez-vous vous réconcilié ce pluriel en vous ?

Mon père était un fin lettré qui nous avait appris le français. Il comptait sur l’école de l’État algérien pour nous apprendre l’arabe. À l’indépendance, je ne parlais pas cette langue arabe qu’on a voulu nous imposer. Je m’interrogeais sur mon identité lorsque je découvrais cet arabe « classique » étranger à ma famille et à mon enfance. Cette dualité fait partie de moi, je l’assume désormais et je lui trouve une force qui me ravit chaque jour. Je suis deux, je suis toujours entre-deux. Je ne sais pas s’il y a une synthèse. Je suis porteuse de plusieurs mondes. Je suis une sorte de bricolage, un être fait de plusieurs morceaux. Et cet étranger en moi me donne la joie aussi de pouvoir entendre encore d’autres mondes, bien au-delà de la France et de l’Algérie.

Vous dites que les tensions qui traversent le monde musulman indiquent que l’islam est en train d’accoucher de sa propre modernité. Nous sommes donc en pleine douleur de cet enfantement ?

L’islam qui joue sur la scène aujourd’hui est bien trop voyant pour être vraiment de l’ordre du spirituel. Ce serait plutôt de l’idéologie. C’est comme si cette furie qui s’est emparée du monde musulman était une façon de brûler les scories pour enfin ne garder que l’essentiel. On observe un retour des musulmans à leur Livre. Ils vont, d’eux-mêmes, chercher la vérité de ce qu’on leur raconte. Moi-même, j’ai commencé ainsi, je suis allée vérifier les écrits. Cette phase critique dans laquelle nous sommes permet de brûler les dernières illusions d’une religion idéologique. Alors, ce qui en restera sera le meilleur, l’essence même, le cœur, le noyau de la Révélation. J’ai l’espoir d’un avenir qui réoriente chaque sujet de l’islam, chaque être dans son intimité, tout particulièrement lorsqu’il a connu l’épreuve de l’exil, du déplacement comme aujourd’hui, pour moi, cette source qui abreuve mon travail, écrivant non pas sur l’islam, mais dans l’islam. Ces textes, qui sont, pour moi, l’origine même de la poésie et viennent nourrir, « ensourcer » mon écriture.
PROPOS RECUEILLIS PAR HASSINA MECHAÏ – | Le Point Afrique

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