Japon-Afrique : les dessous d’une coopération discrète

ENTRETIEN. Ambassadeur pour le Japon de la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD), Yoshifumi Okamura s’est confié au Point Afrique.

Mentionner un pays asiatique qui a resserré ses liens avec le continent africain est chose aisée. Chine, Inde, Malaisie, Singapour, Indonésie, voire Turquie et Émirats arabes unis si l’on prend en compte l’ensemble de l’Asie… La liste n’a cessé de s’allonger depuis les années 2000 avec l’accélération de la croissance africaine. Plus rarement cité, et moins populaire en Afrique que les géants chinois et indiens qui y écoulent leurs produits à bas coûts, le Japon n’en est pas moins présent.

Ses entreprises s’y établissent dans un contexte de forte hausse des investissements directs étrangers japonais en Afrique (ils sont passés de 758 millions de dollars en 2000 à 10,5 milliards de dollars en 2014) ; la part de son aide publique au développement dédiée au continent a doublé entre les périodes 2003-2008 et 2008-2013 (le Japon est le cinquième donateur mondial en matière d’aide bilatérale en Afrique) ; le Premier ministre Shinzo Abe s’y est rendu à deux reprises depuis 2014 et s’est engagé en 2013 à soutenir la croissance africaine à hauteur de 32 milliards de dollars sur cinq ans ; le Japon compte enfin 35 ambassades sur le continent. Dans une publication consacrée à la politique africaine de Tokyo, Alain Antil, responsable du programme Afrique subsaharienne de l’Ifri (Institut français des relations internationales) rappelle que le pays ne disposait que de quatre représentations diplomatiques en Afrique en 1961, quand le ministère japonais des Affaires étrangères a décidé de créer une division africaine.

Autre domaine dans lequel l’archipel s’est investi en Afrique : la sécurité. « Ces dernières décennies, la contribution du Japon à la sécurité en Afrique s’est intensifiée avec la participation des forces japonaises d’autodéfense (FJA) aux opérations internationales de lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden (depuis 2009), l’établissement de sa première base militaire outre-mer à Djibouti (2011) et la plus longue participation des FJA dans une opération onusienne de maintien de la paix, au Soudan du Sud (2012-mai 2017) », note Céline Pajon, chercheuse spécialiste du Japon à l’Ifri.

À l’occasion d’une conférence tenue en ce début de juillet 2017 à l’Ifri et intitulée « La coopération franco-japonaise en Afrique : les dimensions économiques et sécuritaires », Le Point Afrique a rencontré Yoshifumi Okamura, représentant du gouvernement japonais pour la paix et la stabilité internationales, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire. Il est aussi ambassadeur pour le Japon de la TICAD, la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique. Cette conférence sert de cadre à la politique africaine japonaise. Sa particularité est d’impliquer des organisations internationales (ONU, Union africaine, Banque mondiale), mais aussi d’autres pays que le Japon. En témoigne le plan franco-japonais pour l’Afrique initié en 2015 par les Premiers ministres Shinzo Abe et Manuel Valls, qui prévoit des collaborations entre les deux pays en matière de développement durable, de santé et de sécurité.

Mais la singularité de l’approche japonaise en matière de coopération avec l’Afrique réside aussi dans ces principes sur lesquels s’appuie la TICAD pour tisser ses liens avec les pays africains. Entretien exclusif.

La TICAD a été lancée en 1993. Comment cette conférence a-t-elle évolué en plus de deux décennies ?

La première Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD) a eu lieu en 1993. Il s’agissait d’un sommet qui réunissait notamment des chefs d’État et de gouvernement africains, et qui n’avait pas vocation au départ à être reconduit. À cette époque, l’attention des organisations internationales et de l’aide au développement était dirigée vers les pays d’Europe de l’Est, et certains dirigeants africains avaient le sentiment d’être négligés. Ils ont apprécié la tenue de cette conférence et nous ont demandé d’en organiser une autre. Ce que le Japon a fait en 1998, puis en 2003. La TICAD s’est ainsi inscrite dans une régularité, et nous en sommes aujourd’hui à la 6e édition, laquelle s’est tenue en août 2016 à Nairobi, au Kenya.

Quelles sont les spécificités de l’approche japonaise en matière d’aide au développement de l’Afrique ?

L’Asie a accédé à la stabilité, à la démocratie et à la prospérité économique, mais pourquoi est-ce plus compliqué en Afrique ? C’est une question que les Japonais se posent. Notre ambition est d’appliquer sur ce continent ce qui a pu fonctionner chez nous. Notre démarche consiste aussi à faire participer d’autres pays asiatiques, que nous encourageons à nouer des accords de coopération avec des pays africains. L’Éthiopie, par exemple, apprend aujourd’hui beaucoup du Vietnam. L’ancien Premier ministre éthiopien Meles Zenawi (décédé en 2012, NDLR) considérait ce pays comme un modèle pour l’Éthiopie.

Sur quoi repose cette coopération entre le Japon et, a fortiori, d’autres pays asiatiques, et l’Afrique ?

Il s’agit de coopérations économique, politique, sécuritaire, d’octroi d’aides… Cependant, la particularité de TICAD est de s’appuyer sur des principes qui ont permis aux pays asiatiques d’émerger, mais aussi au Japon, dévasté après la Seconde Guerre mondiale, de développer son économie.

Il y a tout d’abord le Kaizen, un concept-clé. On attribue souvent la méthode de management Kaizen à Toyota. Mais en réalité, le Kaizen est une sorte de méthode, de philosophie, qui invite les travailleurs à développer l’esprit d’initiative. Dans de nombreux pays africains, on observe un système, hérité de la domination coloniale, selon lequel les employés doivent écouter attentivement puis exécuter les directives du chef. Chez nous, selon le Kaizen, un patron ne se comporte pas de la sorte, et les employés doivent faire des efforts et des propositions pour améliorer la qualité de ce qu’ils produisent. L’ancien Premier ministre éthiopien Meles Zenawi a été très inspiré par cette méthode, qu’il a adoptée. C’est ainsi que l’Ethiopia Kaizen Institute a été lancé en 2011 par le ministère éthiopien de l’Industrie.

Le concept d’appropriation marque une autre différence entre les approches japonaise et occidentale du développement. Les institutions internationales en parlent beaucoup depuis les années 2000, mais le Japon l’applique depuis longtemps. En général, un pays donateur dit : « Nous sommes riches, vous êtes pauvres, donc nous donnons. Nous avons la connaissance, donc nous vous apprenons. » C’est sûrement un acte très noble, mais au Japon, nous pensons qu’il n’est pas juste de seulement donner. Nous sommes plus exigeants. Si vous êtes prêt à fournir d’importants efforts pour vous aider vous-même, alors nous vous aidons. Mais si vous vous asseyez en attendant que l’argent tombe du ciel, alors nous n’aidons pas. Ce principe prévalait déjà quand nous avons soutenu les pays asiatiques dans leur développement économique. C’est un concept qui repose sur le « bottom-up », et qui est au cœur de la TICAD depuis près de 25 ans.

Enfin, plus récemment, le secteur privé a été amené à jouer un rôle majeur dans le développement en Afrique. Le business peut-être parfois perçu de façon négative, mais notre expérience nous a montré en Asie du Sud-Est que les échanges commerciaux ont aussi conduit à favoriser le développement économique et l’émergence de classes moyennes. Cette implication du secteur privé dans le développement est devenue un enjeu majeur de la TICAD IV, qui s’est tenue en 2008 à Yokohama, près de Tokyo. Des représentants de sociétés japonaises étaient conviés, et ont rencontré des dirigeants africains. À la suite à cette édition, le Premier ministre japonais Shinzo Abe a fait part de son intérêt pour les enjeux de développement en Afrique. J’ai ainsi organisé son premier déplacement officiel sur le continent africain, qui a eu lieu en juin 2014, huit ans après la tournée africaine du Premier ministre Jun’ichirō Koizumi. Je l’ai emmené en Côte d’Ivoire, mon pays (Yoshifumi Okamura a été ambassadeur du Japon en Côte d’Ivoire de 2008 à 2011, NDLR), au Mozambique et en Éthiopie. Il était accompagné d’une délégation d’une soixantaine d’entreprises japonaises. Nombre d’entre elles étaient représentées par leurs PDG qui ont, à cette occasion, réalisé les potentialités de ce grand continent et de ses marchés émergents. Ils se sont aperçus qu’il était temps pour le Japon d’investir en Afrique.

La dimension économique occupe donc une place importante dans la coopération japonaise en Afrique ?

L’aspect économique est aujourd’hui le premier pilier de la TICAD. Il s’agit moins d’aide que d’investissements et d’échanges commerciaux. Le deuxième pilier renvoie au développement de la qualité de vie. Il s’agit d’encourager les efforts visant à rendre la société plus résiliente, et cela passe avant tout par la santé, mais aussi par l’éducation. Le troisième pilier concerne la promotion de la stabilité sociale et la consolidation de la paix. Il s’agit d’un processus long et compliqué.

Les enjeux de sécurité ont notamment été évoqués lors de la TICAD V à Yokohama en 2013, vous avez mis en avant l’importance de soutenir les efforts de paix au Sahel. Pourquoi ?

En 2013, la menace terroriste était déjà présente dans le Sahel. L’attaque survenue en janvier sur le site gazier d’In Amenas en Algérie a également été très choquante pour les Japonais (la prise d’otages survenue le 16 janvier 2013 dans ce complexe gazier a fait 10 victimes japonaises, NDLR). Ils ont commencé à s’interroger sur les raisons de ces violences qui touchaient leurs concitoyens à des milliers de kilomètres, et ont ouvert la carte de l’Afrique, pour comprendre ce qu’il se passait au Sahel. S’y impliquer est donc devenu plus important au sein de notre coopération avec l’Afrique.

Lors de votre intervention orale à l’Ifri, vous avez également souligné que le Japon était affecté par le trafic de drogue dans la zone sahélo-saharienne ?

Comparé aux États-Unis et à l’Europe, la société japonaise est beaucoup moins affectée par ce trafic de drogue, mais cela reste une menace importante pour notre société, que nous devons juguler. La police japonaise a déjà pu établir que des drogues circulant au Japon avaient transité par le Sahel puis par la Méditerranée.

Quels sont les axes de la coopération sécuritaire que vous avez engagée dans le Sahel ?

Quand on cherche à comprendre pourquoi le Mali est à ce point dévasté par les mouvements extrémistes, on se rend compte que l’État n’a pas été suffisamment engagé dans l’intégration des populations du Nord. Les terroristes ont profité de cette faiblesse pour se déployer dans les régions du Nord. Ils n’agissent pas au nom de la religion, mais pour des intérêts économiques, pour les fortunes qu’ils amassent à travers les trafics d’armes, de drogue, d’êtres humains, et les Maliens en sont les premières victimes. Aujourd’hui, nous devons faire de notre mieux pour contribuer à restaurer l’autorité de l’État du Mali dans le Nord, qu’il s’agisse de la police, du système judiciaire ou de l’administration.

Au Mali, le Japon a mis en place des programmes tels que la reconstruction de bâtiments et la fourniture d’équipements pour l’École nationale de police du Mali, et ce projet est réalisé en coordination avec l’Eucap Sahel Mali (mission européenne de renforcement des capacités). Nous pensons aussi qu’il est très important de soutenir les pays voisins, et nous avons mis en place un programme de renforcement de la capacité de contrôle des frontières au Burkina Faso et au Niger.

 

 

Propos recueillis par Agnès Faivre   -Le Point Afrique  –