Hervé Morin : « La Tunisie devrait être l’obsession de l’Europe »

ENTRETIEN. De son observation de la complexe réalité tunisienne, le président de la région Normandie tire des réflexions et des pistes d’actions concrètes.

Le 6 juin 1944, le débarquement des Alliés sur les plages de Normandie avait changé la face de la Seconde Guerre mondiale. En février 2017, le voyage des plus hautes autorités de cette région en Tunisie va-t-il changer, ou du moins contribuer à améliorer, le destin de ce pays symbole de la démocratie dans le monde arabe ? C’est en tout cas ce que souhaite Hervé Morin, président de la région Normandie, qui a fait le déplacement de la start-up démocratie du 22 au 25 février 2017. En compagnie de François-Xavier Priollaud, vice-président de la région et maire de Louviers, de Patrick Tesseire, adjoint au maire du Havre et conseiller départemental de la Seine-Maritime, de représentants d’établissements de formation et du secteur de la pêche maritime ainsi que de hauts responsables d’entreprises comme Orange, Suez ou encore EDF, Hervé Morin a mis en œuvre sa volonté d’accompagner la Tunisie sur le chemin de la paix, de la démocratie et d’un développement plus harmonieux.

Pour ce faire, rien n’a été négligé, à la fois du côté normand comme du côté tunisien. Après s’être enquis des opportunités offertes en Tunisie par le plan de développement 2016-2020, Hervé Morin a multiplié les rencontres au plus haut niveau. D’abord avec le chef du gouvernement, Youssef Chahed, et d’autres membres de l’exécutif, dont Fadhel Abdelkéfi, ministre de la Coopération internationale. Ensuite avec la présidente du patronat tunisien (Union tunisienne pour l’industrie, le commerce et l’artisanat – Utica) et le Prix Nobel de la paix 2015, Widad Bouchamaoui. Au-delà des accords de coopération qui ont été signés, une visite a été organisée au musée du Bardo, lieu de l’attentat du 18 mars 2015, avec dépôt de gerbes de fleurs sur la stèle avec le nom des 24 victimes. Autre moment fort : la cérémonie organisée en hommage aux vétérans et aux anciens combattants tunisiens de la Seconde Guerre mondiale, l’occasion d’évoquer le combat de la France contre les nazis et le débarquement historique des Alliés sur les plages de Normandie en 1944.

Dans l’optique d’un engagement plus fort aux côtés des Tunisiens, Hervé Morin a répondu aux questions du Point Afrique.
Le Point Afrique : La Normandie a choisi de s’inscrire dans une stratégie de défense à l’international de la démocratie et de la paix. Pourquoi avez-vous choisi la Tunisie aujourd’hui ?

Hervé Morin : La Tunisie est le pays de cœur de Pierre Mendès France, acteur majeur de la décolonisation et ancien maire de Louviers, dont le haut magistrat aujourd’hui, François-Xavier Priollaud, est avec nous dans ce voyage en attendant de se présenter dans quelques semaines aux élections législatives en France. En compagnie d’une délégation d’une dizaine de chefs d’entreprises français, nous avons choisi de venir en Tunisie pour différentes raisons.

En ces temps de renouveau, il se joue quelque chose de très important pour la Tunisie, pour l’Afrique du Nord et pour l’Europe. Dans cette transition démocratique de la Tunisie, nombre d’acteurs de la société civile et d’hommes politiques s’accordent à dire que ce pays est sur la bonne voie. Toutefois il reste fragile. Je le crois profondément et je me désole de la frilosité européenne quant au devenir de la Tunisie. Nul besoin de souligner que la démocratie et la liberté sont les socles d’une paix durable, surtout dans ce contexte où les libertés fondamentales sont bafouées et où l’on considère que l’islam et la démocratie ne peuvent pas cohabiter ensemble. Malgré les engagements de l’Union européenne, ceux du FMI, et les initiatives françaises, les avancées ne sont pas suffisantes au regard de ce qu’elles devraient être à ce jour. Or, la Tunisie n’est pas un immense pays. Les résultats des actions dont elle pourrait bénéficier seraient visibles à court terme. Le PIB du pays est de 40 milliards d’euros, et la dette, de 20 milliards d’euros, ce qui à l’échelle du PIB européen est minime. Il suffirait donc d’un minimum de moyens et d’investissement pour participer au redécollage de la Tunisie, un pays qui supporte la lutte contre le terrorisme, l’insécurité à ses frontières ainsi que la reconstruction de son armée.

Quels sont les outils que vous comptez utiliser pour concrétiser l’accompagnement de la Tunisie dans sa transition démocratique ?

Dans le cadre de notre stratégie d’attractivité, nous avons pour vocation de faire de la Normandie la terre de la paix et de la liberté. Nous souhaitons bâtir un « Davos pour la Paix » ou les grands de ce monde viendront évoquer les questions de sécurité, de géostratégie, de stabilité et de développement durable. Nous avons pensé qu’il fallait une coopération qui soit utile pour la démocratie, un trésor en Afrique du Nord. Nous souhaitons soutenir autant que possible, à notre modeste niveau, cette belle histoire du seul pays de la région qui réussit à concilier la démocratie et l’islam.

 

Il y a tout d’abord cet accord de gouvernorat avec la province de « Médenine », qui n’est pas la plus développée de Tunisie. Cette province a des besoins importants dans les secteurs de la logistique, l’agroalimentaire et du digital. Ces thèmes ont été évoqués avec les représentants locaux et des échanges sont prévus entre des entreprises normandes et tunisiennes. Cette région, qui est à la frontière de la Libye, a porté une partie du fardeau de la crise libyenne avec plusieurs centaines de milliers de réfugiés. Par ailleurs, en tant que responsable politique national, il me semble opportun de porter l’idée que l’Europe devrait faire de la Tunisie l’une de ses priorités. Elle devrait être l’obsession de l’Europe, car il s’y joue des événements majeurs qui participent clairement à l’équilibre de cette région d’Afrique du Nord.

Lors de ma rencontre avec le chef du gouvernement tunisien, Youssef Chahed, j’ai évoqué la nécessité ainsi que l’urgence pour les Tunisiens de profiter des enjeux des élections françaises et allemandes pour faire en sorte que la France et l’Allemagne, à travers cette campagne électorale, s’engagent à venir en Tunisie pour participer concrètement à sa transition démocratique. On voit bien que l’Europe est un carrefour, que la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne permettra son indispensable relance sur la scène internationale. Dans le cas contraire, le pays se dirigera indubitablement vers une déflagration. Dans ce dessein, la Tunisie a la capacité de porter sa voix et de se faire entendre auprès des principaux candidats susceptibles de gagner l’élection présidentielle française et allemande.

Vous avez évoqué la démobilisation de l’Europe envers la Tunisie. Comment l’expliquez-vous ?

Il faut rappeler que l’Europe, ces dernières années, traverse une crise très importante qui l’oblige à se recentrer sur ses priorités. Je pense que les Tunisiens sont très à l’écoute de ce qui se passe dans le monde et vont régulièrement à la rencontre des Européens. Mais je pense aussi qu’il faut choisir le moment opportun pour accrocher l’intérêt de politiques afin de faire passer des messages. C’est le cas actuellement avec les échéances électorales dont j’ai parlé. Les Européens ont beaucoup d’affection pour les Tunisiens. Il n’y a donc pas d’obstacles à franchir.

 

Quelles sont les actions que vous comptez mettre en œuvre dans les régions normandes pour accueillir vos partenaires tunisiens ?

Au niveau de la région de la Normandie, nous sommes engagés dans une démarche de construction d’une stratégie d’attractivité qui va donner lieu à toute une série d’actions diverses et variées, ainsi qu’au développement d’un écosystème lié à une marque. Nous avons décidé de faire de la liberté et de la paix des marqueurs de la Normandie, une terre de la liberté recouvrée pour l’Europe en 1944.

Dans ce registre, nous allons inviter en Normandie des représentants de l’État tunisien, des acteurs comme ceux qui ont obtenu le prix Nobel de la paix. L’objectif : mettre en place un « Davos pour la Paix » et échanger, sur les plages du Débarquement, sur des sujets de sécurité, de géostratégie, de stabilité, de liberté et de développement durable. Dans cette démarche, nous sommes accompagnés par des représentants de PME, comme nous l’avons fait en Iran et en Russie il y a quelques mois, pour faire en sorte que l’écosystème régional puisse trouver de nouveaux partenaires industriels et économiques. Nous avons rencontré le ministre chargé de l’Investissement ainsi que la présidente de l’Utica. Nous avons ensemble décidé de travailler sur trois pôles majeurs :

– Le premier concerne le digital. À ce titre, la Normandie possède un réel pôle de compétitivité avec une centaine d’entreprises spécialisées dans les nouvelles technologies liées au numérique. En septembre 2017, une délégation d’entreprises françaises œuvrant dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication seront en déplacement dans le pays pour tisser des liens avec leurs homologues tunisiens.

– Le second concerne la logistique. L’université du Havre développe des formations de qualité en matière de science et de logistique. Nous possédons l’un des plus grands ports maritimes avec Le Havre, qui bénéficie d’une réelle expertise en la matière.

– Le troisième concerne l’agroalimentaire, un pôle sur lequel nous allons travailler sur plusieurs volets. En juillet 2017, une trentaine de chefs d’entreprises tunisiens se déplaceront en Normandie. À ce propos, nous avons des demandes en matière de formation et des partenariats sont envisagés avec l’École supérieure de commerce de Rouen. À Médenine, nous avons signé des accords de coopération en matière de formation, d’économie et d’infrastructures.

Quels discours envisager de tenir aux politiques ?

La Tunisie a bâti par sa constitution une démocratie du nord de l’Europe, après avoir vécu plus de 50 ans sous un régime autoritaire. C’est un exercice qui peut être pris pour exemple par l’Europe, laquelle est actuellement très décevante, absorbée qu’elle est par son impuissance, une impuissance fabriquée par les États membres. L’Europe devrait faire de la Tunisie un point d’ancrage entre les deux rives de la Méditerranée. Actuellement, les Tunisiens travaillent à la reconstruction du pays avec l’installation d’une démocratie parlementaire, et un système judiciaire fondé sur l’indépendance. Par ailleurs, ils installent une décentralisation qui est un exercice de maturité démocratique. Ils créent un organisme destiné à lutter contre la corruption avec des lanceurs d’alerte. Pour la France, il y a des enjeux de démocratie et de stabilité à travers la réussite de la transition démocratique de la Tunisie ainsi que des enjeux géopolitiques. Car si la Tunisie s’effondre, ce sont des centaines de milliers de migrants qui vont traverser la frontière pour se retrouver aux portes de l’Europe.

Et la société civile, comment comptez-vous travailler avec elle ?

Nous avons rencontré les Nobels de la paix qui affirment que cette transition démocratique n’aurait pas pu avoir lieu sans cette mobilisation forte de la société civile. Cela assure une stabilité à un processus qui pourrait être mis en danger par les difficultés économiques du pays et par les femmes. Cette société civile va être mise en exergue en France lors des prochains événements, et notamment lors de notre prochain Davos en Normandie en mars prochain. Nous allons faire de la Tunisie notre invitée d’honneur.

 

Qu’en est-il du volet économique de cette stratégie de soutien à la démocratie et à la paix. Y a-t-il des formules particulières de partenariat que vous envisagez de mettre en œuvre ?

Nous avons l’École de management de Normandie, qui est l’une des trois meilleures écoles de commerce françaises post bac très tournées vers l’international. Nous avons la possibilité de développer des cycles de formation avec l’Utica, le patronat tunisien, qui nous a consultés afin de trouver des pistes de collaboration dans les filières logistiques. Dans cette perspective, l’université du Havre est mise à contribution afin de travailler avec le patronat tunisien sur ce sujet. À travers notre soutien aux entreprises normandes à l’export, mais également à travers nos initiatives comme celle de « L’accélérateur », qui est en capacité d’accueil des entreprises étrangères en Normandie. Nous allons envoyer une trentaine d’entreprises normandes spécialisées dans le numérique avec la norme French Tech pour travailler aux côtés d’entreprises tunisiennes sur des problématiques liées au numérique.

Avez-vous pensé aux régions de l’intérieur qui ont été souvent laissées pour compte en Tunisie ?

La région que nous avons choisie est Djerba. Décentralisée, elle a eu le sentiment depuis de nombreuses années d’être laissée pour compte. Nous avons également fait le choix d’une région côtière, pas seulement parce que cette région a été occupée par les Normands au XIIe siècle, mais parce qu’à travers cette région, près des côtes, nous avons la possibilité de créer les conditions d’un partenariat dans la pêche et l’aquaculture qui sont des secteurs majeurs en France.

Dans cette dynamique de recherche de paix et d’adhésion à la démocratie, la formation des jeunes joue un rôle très important, qu’avez-vous prévu à cet effet ?

Sur ce volet, les chantiers en cours vont se construire dans un schéma assez simple. Il s’agira de programmes que nous proposerons à des formateurs en Tunisie. Nous les inviterons à venir se former dans les écoles et les universités en Normandie et d’élever leur niveau en termes de qualification. Nous pourrons envisager ainsi, pour nos écoles, de bâtir des coopérations avec des instituts en Tunisie. Nous l’avons déjà fait en Iran où l’université de Normandie est désormais présente.

À partir de quand considérez-vous que votre stratégie internationale de défense de la paix et de soutien à la démocratie est une réussite ?

Le jour où le monde entier viendra en Normandie sur les plages du Débarquement pour parler de ces questions. Le jour également où l’on considérera que renouer le dialogue entre deux parties en confrontation se fera en Normandie. Et enfin, le jour où, dans les journaux, on évoquera les débats engagés dans notre Davos pour la Paix comme on le fait actuellement pour le forum de Davos en Suisse à propos des grands sujets de notre temps.

Hervé Morin : sa bio
Hervé Morin est né le 17 août 1961 à Pont-Audemer dans l’Eure. Diplômé de Sciences Po et de droit à Assas, il devient administrateur de l’Assemblée nationale en 1987. Conseiller municipal d’Épaignes en 1989, il en devient maire en 1995. Conseiller de François Léotard à partir de 1995, il est élu député dans la 3e circonscription de l’Eure en 1998 et prend la présidence de l’UDF à l’Assemblée nationale de 2002 à 2007. Soutien de François Bayrou lors des présidentielles de 2002 et 2007, il devient ministre de la Défense jusqu’en 2010. Il fonde parallèlement Le Nouveau Centre en 2007 afin de s’opposer au MoDem de François Bayrou. En 2012, il envisage de se présenter à l’élection présidentielle avant de se rétracter et de finalement soutenir la candidature de Nicolas Sarkozy. La même année, le Nouveau Centre intègre l’UDI sous l’impulsion de Jean-Louis Borloo. Fin juin 2014, il est candidat à la présidence de l’UDI mais échoue au second tour face à Jean-Christophe Lagarde. Tête de liste UDI/Les Républicains pour les régionales de 2015 en Normandie, il remporte le scrutin de justesse face au candidat PS Nicolas Mayer-Rossignol (36,43 % contre 36,08 %) à l’occasion d’une triangulaire au second tour impliquant aussi le candidat FN Nicolas Bay (27,50 %). Il soutient Bruno Le Maire à la primaire de la droite et du centre pour la présidentielle de 2017.

PROPOS RECUEILLIS À TUNIS PAR NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE, GHIZLAINE BADRI – Le Point Afrique –

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