Héroïne, cocaïne, radiographie d’un trafic de plus en plus rentable

Parallèlement à des réseaux disposant de ramifications internationales, de nombreux trafiquants d’envergure locale se livrent à l’importation transfrontalière d’héroïne en transportant rarement plus de 1 ou 2 kilos à la fois. Ci-dessus, le résultat d’une saisie à Tourcoing en 2014.

Depuis une vingtaine d’années, ces drogues dures sont accessibles au plus grand nombre. Mais de nouveaux modes de consommation, une production en hausse et des réseaux de plus en plus structurés ont considérablement accru le danger.

Aux Etats-Unis, le phénomène s’est imposé au coeur des débats de la campagne présidentielle ; en France, malgré les alertes récurrentes des spécialistes, il reste encore largement méconnu… : la cocaïne et l’héroïne, ces drogues dites « dures », ne sont plus réservées à quelques élites en mal de sensations fortes ou à la recherche d’addictions stimulantes ou hypnotiques. Après avoir touché tous les milieux sociaux et culturels, leur marché est en pleine expansion. Outre-Atlantique on parle même d’« épidémie » à propos de l’héroïne. Entre baisse des prix, évolution des routes de trafic, et nouveaux modes de consommation, la menace grandit. D’autant plus que les cartels se comportent davantage comme des entrepreneurs, ayant une vision de plus en plus « économique » du marché,.

 

Dès septembre 2015, Hillary Clinton a annoncé un plan de 10 milliards de dollars pour endiguer la montée de l’utilisation de l’héroïne dans les campagnes américaines. Et Donald Trump, en lançant sa candidature avant l’été, a violemment dénoncé le Mexique, accusé de propager des drogues sur le territoire américain. A 10 dollars (environ 9 euros) la dose aux Etats-Unis, la consommation d’héroïne explose. En 2013, plus de 500.000 Américains ont déclaré avoir utilisé de l’héroïne dans les dernières années, soit une augmentation de 150 % en six ans selon une étude publiée en juillet 2015 par le Centre américain de prévention et de contrôle des maladies (CDC). Une enquête parue le 24 septembre 2015 dans le « Washington Post » détaille ainsi comment les cartels de l’héroïne mexicains ciblent les petites villes américaines. Le quotidien retrace l’itinéraire d’une « mule », un passeur qui va avaler 1 kilo de poudre emballée dans du film transparent « avec un peu de yogourt » pour le faire passer et transporter la marchandise en 37 heures seulement du centre du Mexique à l’est des Etats-Unis, à Dayton, une ville moyenne de l’Ohio d’environ 150.000 habitants.

 

En France, sans atteindre cette ampleur le phénomène inquiète de plus en plus et les villes moyennes ne sont pas plus à l’abri d’un développement des trafics d’héroïne. Des groupes criminels extrêmement structurés ont implanté des relais logistiques sur le tracé d’acheminement est-ouest de la drogue – l’héroïne consommée en France vient en effet du pavot, surtout cultivé en Afghanistan. Parallèlement à ces réseaux disposant de ramifications internationales, de nombreux trafiquants d’envergure locale se livrent à l’importation transfrontalière d’héroïne dans le cadre d’une activité que les policiers et gendarmes qualifient de « trafic de fourmis », car ces petits dealers, souvent aussi consommateurs, transportent rarement plus de 1 ou 2 kilos d’héroïne. Comme aux Etats-Unis, le trafic est « dispersé entre des myriades de petites structures diffusant des quantités réduites de produit », confirme l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) dans une étude de 2015. « Le trafic est dense mais largement morcelé. Contrairement au niveau parfois important des saisies de cocaïne réalisées par les services à l’occasion de certaines interceptions, les importations d’héroïne portent, dans une majorité de cas, sur des quantités limitées, 67 % des saisies se révélant ainsi inférieures à 5 grammes », constate le lieutenant-colonel de gendarmerie Adrien Véron, chef de la Milad, la mission de lutte antidrogue du ministère de l’Intérieur. Rattachée au directeur général de la Police nationale, la Milad, qui coordonne la politique de lutte contre l’usage et le trafic de stupéfiants pour la Police et la Gendarmerie nationales est en première ligne pour analyser cette évolution.

 

Didier Drevet, commandant de police et ancien officier de liaison stupéfiants en Afghanistan, est rattaché à ce service : « Le départ du contingent international d’Afghanistan a permis aux talibans, qui financent leurs opérations grâce aux revenus générés par le trafic, de regagner du terrain », explique-t-il. L’Afghanistan fournit à lui seul 85 % de l’héroïne consommée sur la planète, et la production augmente. « Cela s’explique notamment par une progression des surfaces cultivées et un accroissement du rendement à l’hectare grâce à l’hybridation de différentes variétés de plants », complète Adrien Véron.

 

L’acheminement de ces volumes importants depuis l’Afghanistan est facilité par la diversité des itinéraires possibles et par la densité importante du réseau routier. « C’est une des difficultés de la lutte contre le trafic d’héroïne, qui diffère de ce point de vue du trafic de cocaïne. Cette dernière, arrivant d’Amérique du Sud, doit transiter le plus souvent par des aéroports ou ports. Ces plates-formes stratégiques forment alors des goulets d’étranglement qui rendent les risques d’interception plus élevés pour les trafiquants, et leur imposent de disposer de relais logistiques et de complicités internes. C’est nettement moins souvent le cas de l’héroïne, qui arrive majoritairement de l’Est par la route des Balkans. Ce trafic repose en effet en grande partie sur le transport terrestre et la dissimulation dans des voitures ou des camions. Et les groupes criminels turcophones ou albanophones très structurés ont su très vite mettre à profit la diminution des contrôles aux frontières intracommunautaires induite par le dispositif Schengen pour acheminer ce produit », détaille Adrien Véron. Sur le trajet, côté français, une ville comme Annecy est ainsi particulièrement exposée au trafic d’héroïne depuis quelques années.

 

La production en hausse s’accompagne logiquement d’une baisse des prix. Le gramme d’héroïne brune (la plus disponible en France) est passé de 60 euros au début 2000 à 45 euros en 2007-2008, pour chuter à 35 euros (prix médian depuis 2013). Cette baisse du prix au détail s’accompagne d’un changement dans les modes de consommation. Si le mode d’administration prédominant reste l’injection, les nouveaux consommateurs d’héroïne, plus intégrés dans la société, préfèrent généralement l’inhaler (sniffer) et la fumer. « Le sniff, pratique qui s’est notamment répandue dans les milieux festifs techno, constitue actuellement la voie d’entrée la plus fréquente des jeunes usagers dans la consommation d’héroïne », note encore l’OFDT, qui observe un « rebond des usages d’héroïne ». Parmi les 15-35 ans, la part de ses consommateurs dans l’année, si elle reste basse, a quasiment doublé en cinq ans, passant de 0,5 % à 0,9 %. Et le nombre de personnes (11-75 ans) ayant expérimenté au moins une fois cette drogue est passé de 500.000 en 2010 à 600.000 en 2014.

 

Résultat, « l’héroïne constitue le troisième marché des drogues en France, avec un chiffre moyen évalué pour l’année 2010 [estimation réalisée en 2015 par l’INHESJ à partir des données de 2010] à 265 millions d’euros, derrière le cannabis (plus de 1 milliard) et la cocaïne (900 millions) », note Adrien Veron. Et si l’opioïde n’atteint pas encore le degré inquiétant connu sur le territoire américain, « le marché des opiacés semble être plus dynamique et plus complexe » qu’auparavant écrivent les experts d’Europol dans leur rapport 2016 sur les drogues en Europe : « Le marché de l’héroïne dans l’UE, d’une valeur estimée à environ 6,8 milliards d’euros par an fait apparaître certains signaux inquiétants, comme l’augmentation du nombre de décès par overdose, et les très grosses saisies laissent craindre une augmentation de la disponibilité et de nouvelles flambées d’usage d’héroïne en Europe. »

 

Parallèlement, la consommation de cocaïne continue de s’étendre. Même si les experts tiennent à faire observer que l’histoire de cette drogue recherchée pour ses effets stimulants et ses routes d’acheminement sont très différentes de celles de l’héroïne, la montée en puissance de la cocaïne a emprunté la même « logique » de développement. Ainsi, dès le début des années 2000, face à la « saturation » du marché américain, les cartels latino-américains, principaux fournisseurs de la poudre blanche, ont décidé de viser le marché européen. Dès cette époque, différents rapports notent la forte augmentation des quantités de drogues envoyées d’Amérique du sud vers l’Europe. Et, pour inonder le marché, les prix avaient radicalement chuté. Le tarif du gramme avait ainsi été divisé par 3 en l’espace de quinze ans, passant de 150 euros en 1990 à moins de 40-50 euros aujourd’hui, devenant la deuxième drogue (après le cannabis et en dehors de l’alcool et du tabac) la plus consommée sur le territoire national. Selon les chiffres de l’OFDT, 5,6 % des personnes âgées de 18 à 64 ans ont expérimenté la cocaïne en 2014 et 1,1 % sont des usagers actuels. « Après avoir connu une hausse entre 2000 et 2008, l’expérimentation de cocaïne parmi les jeunes de 17 ans semble se stabiliser », mais « elle concerne désormais autant les garçons que les filles ». Cependant, le nombre de tonnes consommées en France est passé de 8 à 15 entre 2005 et 2010.

 

La diminution du prix s’est, de plus, accompagnée d’une diminution de produit actif au gramme. « Dans un gramme de cocaïne, il n’y a que de 2 à 5 % maximum de principe actif, le reste c’est tout ce qui peut être blanc : farine, plâtre, sucre… », observe un policier qui a fait beaucoup de terrain. Sur une production totale de 15 tonnes, près de 9 tonnes de produits seront ajoutées entre l’importation et la revente finale. Cela en fait pour les dealers un produit extrêmement « rentable ». Dès lors, « il y a de plus en plus une logique multiproduits de la part des réseaux », constate encore la police de terrain. Un rapport de l’OFDT décrit ainsi la cocaïne : « A Lille, elle serait proposée par des dealers vendant de l’héroïne ; à Rennes, Toulouse et Marseille, par ceux commercialisant le cannabis. »

 

Pour les observateurs, la vente multiproduit favoriserait clairement l’intégration et le développement de ces drogues dures dans les banlieues et les campagnes, avec une vente dans les rues du produit de plus en plus « facile ». A bien des égards, les ressorts de la démocratisation de ces drogues dures sont donc les mêmes de part et d’autre de l’Atlantique. « Le débat sur les drogues est en train de basculer. Il existe un vaste mouvement qui vise à organiser le marché, il faut donc le traiter de manière plus économique », conclut Etienne Apaire, magistrat et ancien président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt devenue Mildeca – Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives). Aux pouvoirs publics d’en tirer les conséquences.

 

Valérie de Senneville   – Les Echos.fr –

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