Haïti : « Notre demande d’adhésion à l’UA est basée sur la proximité culturelle, mais également sur une justification historique »

Le Maroc n’est pas l’unique pays à attendre une réponse à sa demande d’adhésion à l’Union Africaine. L’Etat caribéen d’Haïti a également fait la même demande en 2012. Une évidence pour Laurent Lamothe, ex-Premier ministre du pays (2012-2014), qui continue à jouer le VRP de luxe pour le compte de Port Au Prince à travers le continent. De passage à Tanger, pour le forum international Medays, l’ex-chef de gouvernement haïtien livre pour La Tribune Afrique, sa vision de l’Afrique de 2017.

LTA : Vous avez lors de votre mandat de Premier ministre déposé une demande pour intégrer l’Union Africaine. Une manière de rejoindre votre « famille africaine » et d’annuler les milliers de kilomètres qui sépare votre pays de ces racines. Comment cette demande assez « atypique » a été accueillie par la communauté des Etats africains et qu’en est-il aujourd’hui ?

Laurent Lamothe : Nous avons demandé notre adhésion comme membre à part entière à l’Union africaine en 2012, aujourd’hui nous sommes membres observateurs. Pour nous l’Afrique c’est la famille, c’est le retour à nos racines et origines. Une demande qui est absolument normale pour nous en tant qu’haïtiens. Bien que notre démarche ait été bien reçue lors de mon passage à la tête du gouvernement, aujourd’hui il existe une certaine réticence de la part de la présidence de l’Union africaine et une question de statuts qu’il va falloir corriger. Il n’empêche que nous sommes très fiers d’être africains, certains avancent même qu’Haïti est beaucoup plus fière d’être africaine que nombres de pays d’Afrique ! Il y’a aucune différence entre nombre de villes haïtiennes et certaines parties de la RDC ou encore Brazzaville. Notre demande d’adhésion est basée sur cette proximité culturelle, mais également sur une justification historique. Nous sommes la 1ère république noire du monde, la 1ère et dernière révolte d’esclave ayant réussie. La balle est dans le camps des responsables politiques africains d’accélérer l’adhésion d’Haïti et du Maroc également.

L’année 2017 sera marquée par un certain nombre d’élections présidentielles en Afrique. Pensez-vous que cela pourrait contribuer à l’émergence d’une nouvelle classe dirigeante continentale ?

– Tous les indicateurs montrent que oui ! Aujourd’hui, cette tendance est palpable à travers le monde et notamment en Afrique. Prenons l’élection du Bénin, où les jeunes veulent avoir leurs mots à dire dans la présidentielle qui se prépare. Ils optent pour des outsiders des personnes qui ont un autre discours et qui sont en dehors de la politique traditionnelle. Si ces profils arrivent à s’insérer dans la carte politiques, ils apporteront certainement un changement de paradigme, d’approche, de vision ou encore de gouvernance, qui aidera à rentrer dans la grande famille technologique du monde. Vu que pour qu’un pays se développe, il doit compter sur ses propres sources de financement d’un côté et de l’autre il lui est nécessaire d’adopter le principe que la technologie permet à un Etat de sauter des étapes, pour pouvoir arriver au même niveau que les pays développés. Ce que l’on peut définir comme un effet Leapfrog. Aujourd’hui, il y’a différents types de technologies qui se développent, notamment un nouveau sorte d’Internet, le Blockchain. En clair, ce que l’Internet d’aujourd’hui représente, à savoir principalement de l’échange d’information, demain sera un Internet pour les transactions financières. La fonction de ce réseau sera la sécurisation et le maintien de la transparence des flux financiers. Le Blockchain sera également un instrument de lutte contre la corruption, mais l’on souhaite que ça ne soit pas fait d’une manière hypocrite et ciblée, mais de manière transparente et équilibrée pour ne pas désavantager les plus faibles. Je reste quand même très optimiste pour l’année 2017, notamment pour les pays émergents qui sont sur la bonne voie.

Au-delà du renouvellement potentiel des dirigeants africains, quelles seraient, à votre sens, les priorités que ces derniers doivent mettre en tête de leurs agendas pour opérer un véritable changement dans la gouvernance de leurs pays ?

– Le plus important reste d’être à l’écoute de la population, de travailler pour cette population notamment les plus vulnérables et défavorisées. Il faut également lutter contre la pauvreté sous toutes ses formes et le meilleur moyen pour y arriver est d’être à l’écoute. Il est nécessaire de comprendre les besoins, de ne pas gouverner d’un bureau climatisé toute la journée, mais d’aller sur le terrain, de comprendre, d’écouter…. D’un autre côté, il faut avoir les moyens de sa politique, travailler à développer des ressources naturelles, à l’image de ce que font les grandes économies industrielles. Bien négocier ces ressources permettra également de faire bénéficier ces populations. Il y’a des pays qui bénéficient d’énormément de ressources, mais qui négocient mal. Du coup, le gros du gâteau reste à l’étranger ! Il faut recourir à des formules simples, privilégier les professionnels, clarifier et définir les responsabilités de chacun. Il serait également intéressant de favoriser la coopération Sud-Sud, de manière à partager entre les différents Etats, les solutions de négociation. Ce qui donnerait naissance à un canal de communication entre ces pays pour mieux appréhender et optimiser la préparation aux discussions portant sur l’exploitation des ressources naturelles.

-Quels sont, selon vous, les secteurs qui devraient connaître une inflexion décisive durant l’année à venir ?

– Le financement innovant est également une carte à jouer. C’est un principe qui m’est très chère, vu que le financement innovant permet aux Etats de bénéficier de la globalisation des échanges pour développer leurs pays et par ricochet des secteurs stratégiques. Ce qui englobe le système éducatif et la santé publique budgétivores de nature, alors que les budgets nationaux connaissent souvent des déficits entravant leur financement. Ce qui se répercute sur le budget alloué à la construction et la mise à niveau d’écoles, d’hôpitaux, au programmes de protection sociale. Il faut nécessairement trouver les sources de financement, pour assurer ce genre de programmes essentielles pour calmer et éduquer la population, pour avoir un lendemain meilleur. Tout passe par l’éducation, qui nécessite un effort financier, qui a son tour requiert une créativité et chercher des moyens innovants. Une nécessité aujourd’hui sachant que tous les pays même les plus développés sont aujourd’hui en quête de financement, même les Etats Unis qui rappelons-le traînent une dette de 20 trillions de dollars. Il est nécessaire d’élaborer des stratégies innovantes pour développer son pays, tout en regardant vers l’extérieur.

Quels sont les prérequis d’une diversification réussie des économies africaines ? Pour quel modèle de développement ?

– Comme tout autre pôle de développement, il faut se diversifier et se servir des ressources naturelles pour étendre son spectre industriel et ne plus se limiter à un produit. Une diversification qui nécessite d’investir dans la recherche, dans le capital humain, continuer à trouver d’autres sources de recettes pour l’Etat ou encore d’engager le secteur privé à investir réellement dans leurs propres économies. Il est vrai que trop souvent les opérateurs privés brassent énormément d’argent dans leurs pays respectifs et n’y investissent pas et par conséquent n’ont aucun apport en termes de valeur ajoutée pour leurs pays. Cependant l’on voit que les prix du baril commencent doucement à remonter.

Le secteur des télécommunications est l’un des plus florissants en Afrique. Ce dernier commence même à marcher sur les plates-bandes d’autres secteurs comme celui des banques à travers le m-banking. Faut-il voir une opportunité pour une plus vaste inclusion financière sur le continent ou plutôt un risque de concentration dangereux ?

– Le manque de bancarisation est un problème réel, qui apporte des soucis aux populations. Aujourd’hui, si quelqu’un a un téléphone portable et a la possibilité d’être bancarisé pourquoi pas ?  N’oublions pas le facteur concurrentiel dans tout ça. Personnellement, je ne crois pas au pré-carré. Cette notion bénéficie peut-être à une partie des populations, mais elle ne profite jamais à la majorité. Il faut toujours penser à la majorité et si par exemple, l’on a un fermier dans une petite ville au Kenya qui n’a pas accès au compte banque de quel droit n’aurait-il pas accès à un compte mobile. Ce n’est pas le débat, l’important est de savoir quelle régulation appliquer, comment éviter le blanchiment des avoirs et limiter le financement du terrorisme ou encore que l’Etat puisse avoir des outils lui permettant de suivre cette activité. Puis de là concevoir les taxes qui s’applique à ce secteur. Une façon pour le contribuable de participer, qu’il soit dépositaire d’avoirs chez un opérateur mobile où qu’il gère un business, l’Etat doit bénéficier de cette manne, pour financer les programmes à portée sociale de manière à aider les populations.

L’intégration économique continentale, malgré quelques avancées notables, est encore en dessous des espérances. L’année 2017 peut-elle être décisive en ce sens ?

– L’Afrique a beaucoup plus de potentiel que tous les autres continents. Simplement, parce qu’il y’a beaucoup à faire dans les pays africains. D’ailleurs, les régulations commencent à prendre forme. L’opportunité se trouve en Afrique et non dans des pays mûrs ou donneur de leçons. L’Afrique compte quand même 54 pays où tout est à faire. Le développement de la technologie montre qu’il y’a plusieurs produits d’Afrique, comme le Rwanda qui se développent principalement à travers les nouvelles technologies, alors qu’ils produisent très peu. Le côté abordable et le développement de cette technologie, permet à ces pays de se mettre au même niveau que les pays avancés. L’on ne peut pas rater cette opportunité, si nous ratons le coche se seront des générations futures qui en paieront le prix. Il est essentiel que les dirigeants comprennent l’enjeu de l’adaptation aux nouvelles technologies.

Faut-il croire aux vertus de l’e-démocratie pour notre continent ?

– Absolument, vu qu’Internet se base sur la transparence, le partage de connaissance et l’intégration. Aujourd’hui, un paysan à Haïti a grâce à un smartphone, le même niveau d’information que le président des Etats Unis, il y’a 25 ans. Ça montre l’importance et l’impact de cette technologie dans l’éducation des populations. Ce qui justifie l’effort financier accordée pour la pose de câbles, les investissements en infrastructure qui sont inévitables.

Pour finir, quels sont vos vœux pour l’année 2017 ?

– Il est nécessaire de continuer sur la voie tracée, depuis quelques années qui repose sur l’avancement de la technologie. Il faut arriver à une démocratisation de l’Internet, tout en contrôlant les coûts de certaines communications, notamment la VoIP qui sont « gratuits » et qui à la fin de la journée bénéficient aux fameux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et n’ont qu’un impact minime sur la trésorerie des opérateurs télécoms. Il va falloir défricher le terrain, de manière à adopter une réelle politique sur ce point précis. D’un autre côté, il faut persévérer dans les efforts consentis pour mettre en place des systèmes électoraux transparents, pour que les populations votent pour des mandants de leur choix. Pour y arriver, il est possible de recourir au vote électroniques ou à des méthodes qui collent plus à la réalité du terrain, comme ce fut le cas avec les billes en Gambie. L’Afrique doit se positionner de manière durable dans le développement du blockchain, qui sera essentiel dans la croissance mondiale, en plus de son apport technologique. Personnellement, j’attends beaucoup sur la technologie dans le développement du continent africain. Parallèlement à la consolidation des systèmes démocratiques ou encore d’accélérer les efforts d’inclusion des couches les plus pauvres.

 

Par Amine Ater         – La Tribune –