Guerre Hybride en Afrique subsaharienne. La position stratégique du Malawi et de la Zambie

Les pays enclavés du Malawi et de la Zambie sont peu connus du reste du monde, mais ils occupent des positions très stratégiques dans les projets d’interconnectivité continentale et les projections de la guerre hybride. La Zambie est située au centre des couloirs nord-sud et est-ouest, tandis que le Malawi – malgré sa pauvreté et son sous-développement – se trouve encore dans un espace stratégique entre les futurs géants gaziers, la Tanzanie et le Mozambique et la future puissance logistique qu’est la Zambie. En raison de l’histoire partagée du Malawi et de la Zambie comme colonies britanniques séparées et en même temps parties de la Fédération de Rhodésie et du Nyassaland, ainsi que leur statut de pays voisins et sans littoral, il convient de discuter des deux dans le même chapitre de la guerre hybride.

Contrairement à la plupart des examens entrepris précédemment, celui-ci sera comparativement plus court en raison de l’absence relative d’informations détaillées sur ces pays. Cela ne devrait cependant pas être interprété comme un indice de leur moindre importance par rapport aux autres États étudiés jusqu’ici. Le Malawi et la Zambie ne sont peut-être pas au centre des préoccupations régionales, mais la tendance a connecter le continent indique qu’ils joueront un rôle stratégique beaucoup plus important à l’avenir, et cela pour deux raisons. La Zambie sera le lieu de transit essentiel entre les couloirs de transport qui s’entrecroisent, tandis que le Malawi restera toujours le perturbateur vulnérable en Afrique australe qui risquerait de gâcher l’ensemble de l’arrangement régional si sa stabilité était remise en cause. Si ce pays reste relativement stable dans l’avenir, il pourrait jouer le rôle de garant géopolitique en empêchant qu’une explosion d’armes de migration de masse fasse dérailler ces projets multipolaires.

La recherche commencera par examiner la position du Malawi entre la Tanzanie, la Zambie et le Mozambique, avant de décrire certains de ses facteurs nationaux et historiques qui pourraient un jour être exploités pour miner sa stabilité. Ensuite, les travaux traiteront de la Zambie et du rôle crucial d’interconnexion qu’elle joue dans le rapprochement des projets de mobilité nord-sud et est-ouest en Afrique. Comme dans le cas du Malawi, la Zambie est également vulnérable à un important scénario de déstabilisation, même si celui-ci risque d’infliger des dégâts encore plus importants que ceux de son voisin et de réduire sérieusement les projets d’intégration transcontinentaux qui devraient traverser le goulet d’étranglement que représente son territoire.

Donner un sens à la géographie du Malawi

Contradictions régionales

Le Malawi pourrait sembler à beaucoup n’être qu’une bande de terre sur la côte occidentale du lac Malawi / Nyasa (s’ils avaient même une vague idée d’où se trouvait le pays), mais il occupe effectivement une position avantageuse au carrefour de trois États très importants. Comme cela a été expliqué dans l’introduction du chapitre, la Tanzanie et le Mozambique sont deux des géants énergétiques les plus prometteurs au monde, tandis que la Zambie est l’emplacement des réseaux de logistique intercontinentale planifiés. Même si le Malawi n’est directement lié à aucun d’entre eux, il est cependant assez proche pour que toute déstabilisation humanitaire dans le pays puisse provoquer une sortie débilitante d’armes de migration de masse qui pourraient interférer avec la viabilité de ces projets en perturbant l’équilibre intérieur de chaque État.

On s’attend à ce que les défis socio-économiques augmentent sensiblement dans cette nation densément peuplée, car sa population devrait exploser, passant de 16 millions de personnes actuellement à 43 millions en 2050 puis à 87 millions au tournant du prochain siècle. Sa minorité musulmane actuelle, concentrée dans le sud, environ 13% de la population, augmentera proportionnellement à cette situation, évidemment, et pourrait même gagner un certain terrain pendant l’accélération démographique du pays. Cela pourrait encourager une rhétorique irresponsable et branlante au sujet d’un « choc des civilisations », et tous les scénarios de conflit qui en découlent. Si l’on se concentre davantage sur cette question du boom démographique du Malawi, il est absolument impossible de prédire comment le pays pourra rester viable même dans son état déjà profondément appauvri. Il ne faut pas non plus oublier que des problèmes humanitaires naturels pourraient se développer, une famine ou des catastrophes naturelles qui mèneraient à un exode massif des Malawiens chez leurs voisins. Selon les scénarios possibles, il pourrait même y avoir des migrations internes entre les régions du Nord, du Centre et du Sud si la population ne quittait pas directement le pays en masse (ou en était incapable parce que les frontières seraient bloquées).

Cela pourrait perturber l’équilibre entre les trois régions. Actuellement les trois régions sont dominées au Centre par Lilongwe, la capitale et plus grande ville du pays, au Sud par Blantyre, la plaque tournante méridionale et deuxième ville du pays, et au Nord par Mzuzu, troisième plus grande ville du Malawi. Il convient de préciser à ce stade que les régions du Centre et du Sud sont les plus peuplées et que, d’une certaine façon, le Nord est situé en périphérie lointaine de ce pays. De plus, Blantyre est reliée aux ports mozambicains de Beira et de Nacala (comme décrit ci-dessous), alors que la capitale nationale de Lilongwe dépend de son homologue régional du sud pour accéder au commerce qui traverse ces routes. Cet état de choses fait de Blantyre la capitale économique du pays et de Lilongwe sa capitale politico-administrative, et la rivalité entre les deux régions et leurs centres-villes pourrait devenir le principal point de discorde en cas de crises humanitaires ou de politiques futures.

Dépendance au Mozambique

Le Malawi n’est pas stratégique uniquement en raison de son potentiel très réel d’effondrement interne, mais c’est certainement une grande partie de son intérêt pour les acteurs étrangers, soit pour renforcer la stabilité de leurs projets régionaux en aidant l’État soit pour gagner de l’influence en le déstabilisant potentiellement afin d’entraîner le reste de ses voisins dans le processus. S’appuyant sur un point de vue positif et multipolaire, le Malawi pourrait également contribuer activement à la connectivité régionale en raison de son emplacement avantageux entre ces pays, à condition bien sûr que cette possibilité soit identifiée et poursuivie par ses partenaires.

La rivière Shire, dans la partie sud du Malawi, relie le Zambèze et Beira, le deuxième port du Mozambique, tandis que les routes internationales sont adjacentes à ce corridor. L’autre vecteur du Malawi pour le commerce international et l’interaction générale avec le monde extérieur vient par le nord-est et le port mozambicain de Nacala, également relié au pays par les routes. Les deux itinéraires pourraient également desservir du fret ferroviaire, mais le réseau domestique du Mozambique a été détruit pendant la guerre civile et est donc incapable de se relier au système ferroviaire Centre Est du Malawi.

Aujourd’hui, le Malawi est totalement tributaire des corridors de transport du Mozambique dans tous les sens du terme et sa vulnérabilité stratégique a été révélé par les récentes offensives de la RENAMO contre le gouvernement mozambicain. Pour rappeler le chapitre précédent sur ce pays et la carte qui a été incluse dans la recherche, la RENAMO revendique tout le territoire par lequel les marchandises malawites doivent transiter sur leur chemin vers le reste du monde. Cela signifie que l’agent non étatique a vraiment la possibilité de tenir un État tout entier en otage s’il décide de cibler ses camionneurs ou si la situation militaire dans ces provinces devient si critique que la plupart des échanges du Malawi doivent être stoppés en conséquence. En tout état de cause, la dépendance du Malawi à l’égard des réseaux d’infrastructure trans-mozambicains fait indirectement du pays un membre de la communauté économique élargie de l’océan Indien et montre ainsi l’importance primordiale, pour Lilongwe, de cet accès à la haute mer pour son commerce international dominé par l’agriculture.

Différend avec la Tanzanie

Bien que sa frontière nord soit située très près du TAZARA, le Malawi ne veut pas ou ne peut pas en profiter, en raison des problèmes territoriaux qu’elle a avec la Tanzanie. Les deux pays sont engagés dans un différend sur leur frontière internationale sur le lac Malawi / Nyasa. Lilongwe revendique l’intégralité de la partie nord-est du plan d’eau jusqu’au littoral tanzanien, tandis que Dodoma soutient que la frontière internationale devrait être répartie uniformément au milieu. Ce désaccord a pris de plus en plus d’importance ces dernières années après la prospection de gisements de pétrole sous le lit d’eau, ce qui signifie que quiconque a le contrôle de ce territoire en surface récoltera les recettes qui en résultent. Le Malawi est beaucoup plus pauvre que la Tanzanie et a une population plus petite, de seulement 16 millions de personnes. Les bénéfices énergétiques à venir pourraient donc être promis à un usage plus concentré et plus efficace par Lilongwe que par Dodoma, même si cela ne veut pas dire que la Tanzanie devrait être automatiquement écartée de toute recette financière.

La question est encore en cours de négociation, bien que pour la raison expliquée ci-dessus, il soit difficile de comprendre pourquoi le Malawi céderait à aucune des revendications ou accepterait de respecter tout arbitrage international qui le priverait de sa part de cette vache à lait potentielle. Du point de vue inverse, une Tanzanie bien plus puissante a toutes les raisons de continuer à appuyer ses revendications, d’autant plus que le corridor de développement Mtwara financé par la Chine va transformer les rives du lac Malawi / Nyasa de Dodoma en un nouveau centre d’affaires et ainsi accroître l’attractivité de la périphérie pour le centre national. Comme les deux parties restent tenaces dans leurs revendications et que les tensions maritimes internationales sont en train de bouillir, il reste une possibilité que la situation puisse exploser en un conflit armé si l’un des deux côtés s’engageait dans une provocation, qui dans ce contexte, pourrait très probablement être mise en scène par les Tanzaniens comme ils ont tout à y gagner, alors que les Malawiens ont tout à perdre si les deux pays devaient s’affronter. C’est probablement en raison de ces tensions frémissantes que le Malawi ne voit pas la Tanzanie comme un partenaire de transit fiable pour diversifier ses itinéraires commerciaux internationaux en plus des ports mozambicains de Beira et de Nacala influencés potentiellement par la RENAMO. Lilongwe continuera donc probablement à dépendre de son voisin oriental dans un avenir prévisible tant que le différend tanzanien ne sera pas résolu.

Le détour zambien ou le détour par la Zambie ?

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L’opportunité la plus prometteuse que le Malawi a pour atténuer sa dépendance à l’égard du Mozambique est d’étendre son réseau ferroviaire vers la Zambie et l’un des nombreux projets d’infrastructure qui traversent le pays. La première étape dans cette direction a déjà été forgée en 2010 avec la mise en service du chemin de fer Chipata-Mchinji entre les deux États. Jusqu’à présent, le potentiel de cet axe n’a pas été aussi performant que prévu car la plus grande partie du commerce du Malawi est toujours menée par le Mozambique via les ports de Beira et de Nacala. Au lieu d’utiliser le chemin de fer pour diversifier le commerce international du Malawi avec le Mozambique, cela pourrait inversement avoir pour effet d’accroître sa dépendance en raison de la grande stratégie de diversification infra-structurelle de la Zambie.

Lusaka veut se positionner comme le carrefour central du commerce sud-centre africain et, ce faisant, a l’intention d’étendre ses propres réseaux ferroviaires à travers le Malawi et, à partir de là, jusqu’à Nacala. Le problème actuel est que la ligne de chemin de fer pertinente du Mozambique vers ce port n’est plus opérationnelle depuis des décennies. C’est la raison pour laquelle la Banque africaine de développement a approuvé un prêt à long terme de 300 millions de dollars en février pour la restauration de cette voie. Si l’itinéraire est achevé et si la RENAMO ne se comporte pas comme une force obstructive pour inhiber la viabilité économique du corridor, le chemin de fer ZaMM (Zambie-Malawi-Mozambique) pourrait fonctionner comme une route de la soie complémentaire en s’appariant avec la partie tanzanienne en Zambie et en permettant l’existence d’un terminal secondaire dans l’océan Indien pour la Route trans-africaine du Sud (STAR). Il s’agirait donc de relier Nacala au TAZARA, qui à son tour pourrait être relié à la ligne angolaise de Benguela par l’intermédiaire du chemin de fer du nord-ouest qui pourrait bientôt être construit en Zambie.

ZaMM serait un ajout bienvenue au réseau de projets d’infrastructure transnationaux multipolaires si jamais il devait voir la lumière, bien que ce serait tout à fait ironique pour le Malawi étant donné que ses plans pour un détour zambien loin du Mozambique seraient finalement détournés par le propre détour de la Zambie par le Mozambique et la double dépendance du Malawi à l’égard de son voisin.

Des révolutions colorées et des coups d’États le long du lac Malawi / Côte de Nyasa

Les pressions démographiques, « civilisationnelles » et intra-régionales représentent les scénarios de conflits les plus « naturels » pour le Malawi et, comme mentionné ci-dessus, cela pourrait conduire à une sortie d’armes de migration de masse dans les trois États environnants. Cela dit, il existe aussi deux scénarios de déstabilisation beaucoup plus artificiellement construits susceptibles d’éclater au Malawi à tout moment. Ce sont une révolution de couleur et un coup d’État, qui ont tous deux une histoire récente de tentative de déploiement dans le pays. Les spécificités situationnelles de toute répétition future de tentatives d’imposer ces schémas politiques pourraient changer, mais l’idée générale du changement de régime appuyé par l’étranger resterait la même.

Échec de la révolution de couleur

Le Malawi a été secoué par une tentative ratée de révolution de couleur en juillet 2011 qui a finalement couté la vie à une poignée de personnes et a confirmé que le pays, du fait de son orientation vers la Chine, était sur la liste des cibles de changement de régime de l’Amérique. Avant les événements, le Président Bingu wa Mutharika avait reconnu Pékin comme le gouvernement officiel de la Chine en 2008, après quoi les relations bilatérales ont décollé et les deux ont commencé à se rapprocher. Les investissements chinois sont entrés dans le pays et l’influence de Pékin s’est finalement fait sentir dans l’un des rares coins du monde où la Chine avait été absente au cours des dernières décennies. Le renversement de la politique de Mutharika vers la Chine a été significatif parce que le Malawi avait été auparavant totalement aligné sur les politiques occidentales depuis son indépendance en 1964 et la guerre froide, sous le Président Hastings Banda. Le dirigeant du Malawi a essayé d’imiter l’establishment occidental et il a même parfois débordé ses donneurs d’ordre, par exemple lorsque son pays – le seul pays africain entretenant des relations diplomatiques avec l’Afrique du Sud pendant l’apartheid – a continué à négocier avec Pretoria malgré le fait que la majorité de ses partenaires européens et américains l’ait sanctionné à partir de 1986 et jusqu’à son retrait en 1994. C’est pourquoi la volte-face de Mutharika a tellement surpris, puisqu’il a rompu totalement avec la politique stricte de ses prédécesseurs de reconnaissance de Taïwan.

À la veille de la Révolution de couleur, le gouvernement a expulsé le Haut commissaire du Royaume-Uni en avril 2011, qui avait qualifié le président d’« autocrate », d’« agressif »et d’« intolérant aux critiques » – qualificatifs régulièrement utilisés dans une campagne d’information contre un dirigeant étranger. On ne sera pas trop surpris de découvrir qu’un mouvement de protestation a éclaté quelques mois plus tard, en juillet. Suite aux mesures défensives du gouvernement pour la restauration de l’ordre public, le Royaume Uni et les États-Unis ont suspendu leur aide à ce pays dépendant des pays donateurs en punition du succès de son président à repousser l’opération de changement de régime. Le timing suspect entre les menaces anti-gouvernementales implicites du Royaume Uni et le déclenchement d’une révolution de couleur peu de temps après suffisent à se demander si tout ce gâchis était géré par l’ancien occupant colonial du Malawi, tout comme la coordination étroite entre Londres et Washington pour couper les aides peut laisser penser que les États-Unis pourraient aussi y avoir eu quelque chose à voir. Mutharika n’a pas accusé directement l’un ou l’autre de ces pays d’être derrière cette agitation mortelle, mais il a pointé son doigt début 2012 vers des pays donateurs non identifiés qui travaillaient avec des ONG du pays pour organiser des manifestations contre lui.

« Coup constitutionnel »

Mutharika est décédé subitement en avril 2012 à l’âge de 78 ans, provoquant une brève crise constitutionnelle concernant l’identité de son successeur légal. Par la Constitution, le pouvoir devait être transféré du président au vice-président au moment du décès du premier. Mais la situation est devenue délicate car Mutharika avait désavoué son successeur un an auparavant. Joyce Banda avait affronté Mutharika et avait été renvoyée du parti au pouvoir en 2010, juste un an après qu’il l’eut choisie pour devenir sa co-listière lors des élections de 2009. Banda n’aurait pas soutenu les plans de Bingu pour que son frère et ministre des Affaires étrangères Peter Mutharika lui succède à l’avenir, et ce différend est à l’origine de son renvoi de fait. Le problème, cependant, était que Banda a choisi de ne pas démissionner de son poste et qu’elle est restée obstinément la vice-présidente légale tout au long du reste du mandat de Bingu. Le Parti progressiste démocratique au pouvoir a été fractionné par la controverse et Bingu n’a pas eu assez d’influence au sein de son propre parti pour obtenir son éviction. Par conséquent, quand il est mort brusquement début avril, elle est légalement devenue son successeur, bien qu’il y ait eu une courte période de deux jours où le gouvernement s’est rencontré sans elle et a conspiré pour passer le témoin au frère de Bingu, Peter. L’intrigue n’a pas réussi parce que les militaires n’étaient pas derrière et donc Banda est devenu la première femme présidente du Malawi.

Ce qui est intéressant dans cet épisode, c’est que Banda n’appartenait même pas au parti au pouvoir à ce moment-là, en ayant été expulsée en 2010. Elle a créé son propre « People’s Party » en mai 2011, deux mois avant la révolution de couleur. Cela a évidemment été fait en coordination tactique avec le Royaume-Uni et les États-Unis, qui ont jeté leur poids derrière elle comme ils avaient essayé de renverser Mutharika. Il est révélateur que quelques mois après l’investiture de Banda, les États-Unis aient annulé leur ancienne suspension de l’aide et renouvelé leurs dons au pays, en récompense pour la victoire de leur leader par procuration lors du « coup constitutionnel ». Encore plus curieusement, la revue Forbes, basée aux États-Unis et mondialement connue, a inclus Banda dans la liste des femmes les plus puissantes du monde de 2012 à 2014, lui offrant cette année-là un incroyable classement en 40e position en dépit de l’insignifiance des résultats obtenus dans sa carrière. Il ne faut pas grand-chose pour se rendre compte que ce n’était là qu’une récompense plus personnelle pour la politicienne en échange du retour de l’influence occidentale dans le pays, même si elle n’a jamais été au bout d’un retournement de la reconnaissance de Pékin de son prédécesseur. En dépit de sa « popularité » dans Forbes et du « pouvoir » que l’élite occidentale a soutenu qu’elle avait, Banda a perdu sa première élection en 2014 et a été remplacée par le frère de Bingu, Peter Mutharika, l’empêchant ainsi d’accomplir complètement les politiques envisagées / ordonnées.

Peurs de coup d’État

La présidence de Peter Mutharika a été marquée par un équilibre entre les partenaires traditionnels occidentaux fournissant de l’aide et la Chine, même si cette approche pragmatique à l’égard de Pékin semble avoir déclenché des alarmes dans les capitales occidentales. L’enquête elle-même est toujours en cours, mais le gouvernement affirme avoir déjoué un complot de coup d’État en février de cette année. Selon des informations, l’ambassadeur américain a rencontré le leader de l’opposition, Lazarus Chakwera, lors de sa visite aux États-Unis, et il y a eu un complot de coup d’État qui aurait également été organisé avec d’autres conspirateurs grâce à l’application téléphonique WhatsApp. Les détails précis sur la façon dont les putschistes avaient prévu de prendre le pouvoir n’ayant pas été rendus publics (du moins pas à la connaissance de l’auteur), il est donc difficile de savoir si ce devait être un coup militaire, un coup constitutionnel ou un coup via une révolution de couleur. Dans ce qui pourrait être un événement sans rapport, mais qui pourrait aussi avoir quelque chose à voir avec ce scandale, le président a renvoyé le chef de l’armée fin juillet. Selon un reportage paru dans la presse, c’est parce que le chef du renseignement du pays l’a relié à un coup planifié qui, si c’est vrai, confirmerait que les conspirateurs originaux de février (les États-Unis et leur réseau sur le terrain de représentants politiques et d’ONG) ont renoncé à leur mission de renverser Mutharika.

Tout comme avec son frère Bingu, Peter Mutharika est visé à cause de la décision de son gouvernement de poursuivre les relations de Lilongwe avec Pékin. Banda a été incapable de couper les liens du Malawi avec la Chine parce qu’ils étaient tout simplement trop avantageux pour son pays, comme on l’a vu lorsqu’elle a signé un accord sur la fourniture d’électricité pour 667 millions de dollars avec la banque China’s Export-Import Bank en 2013. On ignore pourquoi elle le ferait sauf à passer pour un modèle de « serpillère »occidentale, mais elle a pu se sentir assez confiante que les États-Unis et le Royaume-Uni ne lui en tiendraient pas rigueur, d’autant plus qu’ils avaient déjà investi pour l’aider à gagner le pouvoir d’abord. Le fait que Banda continue à maintenir les relations du Malawi avec la Chine, alors qu’elle est elle-même un proxy occidental, témoigne de l’importance de la Chine dans le pays depuis moins d’une décennie, depuis que les relations bilatérales ont été établies. Peter, quant à lui, est allé encore plus loin et a récemment accueilli un Forum sur l’investissement entre la Chine et le Malawi où il a invité la Chine à participer à un large éventail de projets dans les domaines de l’agriculture, de l’agro-traitement, de l’énergie, des mines, des TIC, du tourisme, d’industries manufacturières, entre autres. Il a proposé d’ouvrir tout le pays aux  capitaux chinois en échange du développement que cela apporterait et, dans cette optique, il est raisonnable de prédire que les deux derniers complots pro-américains ne seront certainement pas les derniers tentés.

Démystifier la Zambie

Avec la situation stratégique du Malawi et ses vulnérabilités à la guerre hybride, il est maintenant temps de relier la recherche à la Zambie voisine, le pays mystérieux en Afrique Sud-Centrale dont les observateurs occasionnels ne savent absolument rien. Pour donner au lecteur un cours intensif sur les bases de l’importance de la Zambie, il faut commencer par parler de l’ancien président Kenneth Kaunda, l’homme qui est réellement le « père de la nation ». À bien des égards, il était à la Zambie ce que son ami proche et allié Julius Nyerere était à la  Tanzanie, un leader pragmatique, stable, qui a présidé son pays pendant des décennies tout au long de la guerre froide. Tout comme la Tanzanie, la Zambie était un État en première ligne de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud et les gouvernements coloniaux subsistant en Angola, au Mozambique et en Rhodésie. Le pays était un sanctuaire pour les groupes rebelles qui combattaient dans ces conflits voisins. Bien qu’il y ait eu plusieurs incursions importantes sur son territoire – surtout lorsque le gouvernement rhodésien y a attaqué certains insurgés à la fin des années 1970– la Zambie n’a jamais été officiellement impliquée dans une guerre conventionnelle (pas même dans la « guerre mondiale africaine » des années 1990 au Congo). Elle est donc demeurée largement intacte, loin des conflits qui ont ravagé l’Afrique au cours du dernier demi-siècle.

Cela mérite d’être commenté plus avant parce que, comme la Tanzanie, il est très inhabituel qu’un État composé d’autant d’identités puisse échapper à des conflits nationaux et internationaux pendant si longtemps alors que ses homologues semblaient inévitablement devoir s’y prendre les pieds. La Zambie compte 73 groupes ethniques et linguistiques à l’intérieur de ses frontières, ce qui la rend moins diversifiée que la Tanzanie, mais encore relativement éclectique selon toute autre norme (en particulier européenne). Les groupes les plus importants sont les Bembas et les Tongas, composant 21% et 13,6% de la population et concentrés principalement dans le nord et le sud. Il est intéressant de constater que l’ancien président Kaunda est né dans le nord de la Zambie, dans la province de Bemba, de parents Tonga venant du Malawi. Ce statut de « minorité d’une minorité » aurait pu jouer un rôle dans la promotion du tribalisme pendant son règne. Son assimilation et son intégration en tant qu‘« outsider » dans la société locale faisaient partie de son éducation personnelle, et cette expérience pourrait être la source de l’influence qu’il a exercée sur une identité nationale inclusive qui mettait l’accent sur le patriotisme d’État plutôt que sur l’affiliation tribale. Cela a également contribué dans une large mesure à ce que Kaunda soit un anti-impérialiste pacifique et un socialiste robuste, deux matrices idéologiques interconnectées qui ont évidemment eu une forte influence sur ses vues. Bien qu’il soit possible pour un partisan de ces idées d’être aussi un tribaliste paroissial, ce n’était pas le cas avec Kaunda, qui a pratiqué ce qu’il a prêché et l’a mis à l’épreuve en forgeant une identité zambienne unifiée.

La stabilité louable de la Zambie est également due à son alliance avec la Tanzanie et à son étroit partenariat avec la Chine. Sous la domination impériale britannique, tous les projets d’infrastructure connexe de la Zambie ont été construits selon une logique « nord-sud », rendant ainsi le pays entièrement dépendant de la Rhodésie (plus tard le Zimbabwe) et de l’apartheid sud-africain pour sa connexion au reste du marché international. C’est devenu une vulnérabilité majeure après l’indépendance du pays en 1964, lorsque Kaunda a pratiqué activement sa politique anti-impérialiste et a commencé à former et accueillir des groupes rebelles de toute la région. Afin de conserver la souplesse stratégique et empêcher la Zambie de permettre à ses voisins de la faire chanter, elle a regardé vers l’est en direction de la Tanzanie, idéologiquement proche, pour une alternative désespérément nécessaire pour un accès au monde. En 1968, le pipeline TAZAMA, qui reliait les deux pays, a été achevé, suivi par le chemin de fer TAZARA financé par la Chine, le long de la même route en 1975. Ensemble, les projets d’infrastructure liés à la Tanzanie ont permis à la Zambie de pratiquer son anti-impérialisme et le chemin de fer a été particulièrement important dans l’exportation des copieux dépôts de cuivre du pays après que le chemin de fer angolais de Benguela est devenu inopérant pendant la guerre civile post-indépendance du pays en 1975. Lusaka a opté pour la diversification de sa dépendance antérieure en termes d’exportation, loin de la Rhodésie. Sans les options de sauvegarde par la Tanzanie pour l’accès aux marchés des produits énergétiques et des produits de base, la Zambie serait restée entièrement dépendante des États impérialistes et de l’apartheid et aurait donc été bridée au niveau de son influence et de son contrôle sur la région dans le temps.

Zigzag à travers l’espace pivot sud-centrafricain

En ce qui concerne les projets d’infrastructure en zigzag à travers la Zambie, il est évident que le pays sert de jonction de connectivité pour l’ensemble du réseau de transport sous-équatorial en cours d’implantation dans toute la région. Pour cette raison, la Zambie peut être décrite comme l’État pivot de ce vaste espace et un objet de convoitise inestimable dans la Nouvelle Guerre froide :

 

La carte ci-dessus représente visuellement l’importance géostratégique de la Zambie en Afrique à travers la perspective de la connectivité de la Route de la Soie. Ce pays est au centre d’une multitude de projets d’infrastructure qui se croisent et il a le potentiel de les relier tous pour forger un système de transit sous-équatorial intégré entres les deux côtes dans cette partie de l’Afrique. En outre, si une voie d’interconnexion devait être établie entre le TAZARA de la Tanzanie et le corridor LAPSSET du Kenya (c’est-à-dire reliant Dar es Salaam et Lamu via Mombasa), il serait concevable de joindre le marché éthiopien de près de 100 millions d’habitants et le chemin de fer Addis-Abeba / Djibouti à cette ligne transcontinentale de transport. En dépit de l’expansion de ce réseau au-delà de l’équateur et dans la Corne de l’Afrique, la matrice ferroviaire sous-équatoriale en intersection dans la Zambie fait de ce pays du Centre-Sud l’un des espaces pivots les plus influents du continent et, une victime toute désignée de la guerre hybride.

Couper le nœud zambien

La Zambie est la composante clé du grand projet transcontinental d’interconnectivité de la Route de la Soie qui prend forme en Afrique sous-équatoriale et lie tous les projets en un tout intégré. Si la Zambie devait être déstabilisée de manière significative, cela risquerait immédiatement de compromettre cette vision multipolaire, soit en la perturbant partiellement ou totalement, soit en permettant à un État tiers (c’est-à-dire aux États-Unis) d’acquérir une influence ou un contrôle sur l’ensemble de la structure. Pour cette raison, il est essentiel pour la Zambie d’adhérer strictement à ses traditionnelles politiques complémentaires d’indépendance et de stabilité, car toute déviation majeure de l’une ou de l’autre pourrait créer des problèmes pour le reste du réseau international qui traverse le pays. Si on évalue les menaces de guerre hybride pesant sur la Zambie, quatre se détachent en particulier, incluant les scénarios général et « conventionnel » et ceux qui sont plus spécifiques et asymétriques.

Il faut garder à l’esprit en tout temps que les États-Unis sont connus pour leur approche progressive et adaptative à la déstabilisation des pays ciblés, et qu’ils ne visent pas toujours à changer de régime strictement parlant. Parfois, on espère seulement que certains événements (quel que soit le contrôle exercé directement par les États-Unis sur eux) peuvent entraîner une pression suffisante pour que le gouvernement visé ajuste ses politiques conformément aux intérêts des États-Unis. D’autres fois, les USA veulent faire plus que renverser le gouvernement et visent réellement un « redémarrage du régime », ou dans ce cas, un reformatage national complet du pays passant d’une république unifiée à une fédération divisée. Quel que soit le résultat final, la motivation est toujours de perturber, de contrôler ou d’influencer les projets multipolaires transnationaux d’infrastructure connexe en question, dans ce cas les cinq qui traversent la Zambie.

Révolution de couleur

Il était évident que la Zambie était menacée d’une révolution de couleur naissante, même avant que l’élection de l’été 2016 n’aboutisse à une courte victoire pour le parti au pouvoir. Le gouvernement a été forcé de fermer le principal journal d’opposition après que celui-ci avait accumulé des millions de dollars en arriérés d’impôts, le propriétaire bafouant évidemment la loi avec l’espoir que le gouvernement n’oserait pas aller contre lui par crainte d’être accusé d’une « répression anti-démocratique »The Post a très mal jugé les autorités et a été fermé un peu plus d’un mois avant les élections du 11 août. Peu de temps après, des affrontements menés par l’opposition ont tué une personne et en ont blessé plusieurs autres, après quoi le gouvernement a temporairement suspendu la campagne afin de permettre aux deux parties de se calmer et de faire baisser les tensions entre elles.

Cela a fonctionné en empêchant une autre éruption de violence pré-électorale, mais cela n’a pas atténué la grogne de l’opposition « anti-gouvernement » qui a fini par éclater à la suite du vote. Hakainde Hichilema, candidat du Parti pour le développement national (UPND), a allégué que le Front patriotique au pouvoir dirigé par le président sortant, Edgar Lungu, avait fraudé le scrutin et avait illégalement réclamé sa victoire. Il a demandéun nouveau comptage. Le gouvernement a refusé de céder à la pression et a insisté sur le fait que Lungu avait légitimement remporté l’élection avec 50,35% des voix, comparativement au 47,67% de Hichilema, ce qui a incité l’UPND à rejeter les chiffres officiels. La situation nationale reste très tendue à cause de cela, et il est possible que certains éléments de l ‘« opposition » puissent planifier une guerre hybride pour les aider à s’emparer du pouvoir.

Conflit tribal régional

Même si le drame actuel est résolu, il n’empêche que le pays est divisé presque également en deux camps politiques distincts pour la deuxième fois en peu d’années. Lors de l’élection extraordinaire de 2015 organisée en réponse à la mort inattendue du président sortant Sata, Lungu a battu Hichilema 48,33% à 46,67% avec une différence de seulement 27 000 voix et a donc eu le droit de finir le mandat de son prédécesseur avant les prochaines élections, qu’il a gagnées avec une marge un peu plus confortable (bien que toujours étroite). La nature géographique de cette division suit la répartition générale nord-sud entre les zones d’influence Bemba et Tonga, indiquant que le tribalisme pourrait être sur le point de devenir un facteur politique palpable.

Même s’il serait totalement déstabilisant pour l’harmonie sociale et politique traditionnelle du pays – et probablement annonciateur d’un conflit violent qui a été jusque-là un élément essentiel de l’histoire de la plupart des nations africaines – ce ne serait pas surprenant, puisque l’opposition a manifesté son intention de politiser l’identité tribale plus tôt cette année lorsque certains de ses plus hauts représentants ont proposé que la Zambie « choisisse des dirigeants sur la base d’une rotation tribale », ce qui équivaut à « exclure les Bembas et d’autres tribus d’accès à la présidence pour des raisons tribales ». Le Front patriotique au pouvoir a immédiatement réprimandé ses rivaux pour avoir flirté avec une idéologie aussi dangereuse et a averti de son côté « scandaleux et aussi éloigné des principes démocratiques établis sur lesquels notre bien-aimée Zambie est construite ».

De manière rétrospective et à en juger par les résultats de la dernière élection, ce scandale a pu être efficace pour renforcer la naissance d’une politique identitaire tribale régionale qui est pernicieusement en train de s’insinuer au premier plan de la politique zambienne. Si cette tendance se confirme, elle catalysera presque certainement un processus centrifuge plus important, accélérant la décadence du patriotisme zambien inclusif de l’ère socialiste pour devenir une dégénérescence post-moderne rapide et progressive en des identités régionalisées − tribalisées et peut-être même localisées − qui pourrait diviser le pays en deux et peut-être même davantage en un mélange multidimensionnel de variables militantes conflictuelles (« stéréotype de la guerre tribale africaine »). De manière plus que probable cependant, l’effet immédiat de la plongée de la Zambie dans des violences intérieures verrait la partie occidentale et méridionale du pays s’associer contre le nord et l’est. Cependant il se pourrait que ce ne soient pas les Bembas et les Tongas qui finissent par entamer une guerre pour le pouvoir politique, mais les Lozi dans le « Barotseland » qui lancent les hostilités pour leur indépendance ou un fédéralisme identitaire.

Séparatisme du « Barotseland » et fédéralisme identitaire

Les Lozis ne représentent que 5,7% environ des 15 millions d’habitants de la Zambie, mais ils sont éparpillés dans la plus grande partie de la vaste province occidentale et avaient un royaume historique représentant environ 44% du territoire entier du pays si l’on inclut leur empreinte pré-coloniale dans les provinces contemporaines du Nord-Ouest et du Sud. La patrie des Lozi du Bartoseland est devenue un protectorat du Royaume-Uni à la fin du XIXe siècle et a servi de base pour constituer la grande majorité de l’ancienne province du Barotseland-Nord-Ouest de la Rhodésie avant sa fusion avec son homologue de la Rhodésie du Nord-Est en 1911 pour former la Rhodésie, qui deviendra plus tard la Zambie après son indépendance de 1964.

C’est peu avant la libération du pays des Britanniques que la question du Barotseland est revenue sur la scène nationale, puisque toutes les parties ont accepté l’accord du Barotseland cette année-là, ce qui a donné à la région une large autonomie sur ses affaires civiles. Kaunda, cependant, a annulé cet accord en 1969 après un référendum constitutionnel qui a égalisé le statut de chaque province et a donc fini par changer le nom de Barotseland en Province occidentale (son territoire historique dans les provinces modernes du nord et du sud n’a jamais été incorporé administrativement dans son entité homonyme). Le sujet est par la suite resté un non-problème pendant des décennies jusqu’à ces dernières années, lorsque des activistes ont fait mousser une agitation sur ce sujet à plusieurs reprises. Ils ont fini en prison après leurs cascades pour attirer l’attention. Il y a même eu des émeutes dans la capitale régionale de Mungu en 2011 et 2013, mais celles-ci ont été rapidement réprimées par les autorités. Depuis lors, le Barotseland a été un problème frémissant qui menace de remonter à la surface dans le futur et il pourrait recevoir des encouragements de l’étranger en raison des implications géostratégiques.

Bien que le Barotseland n’englobe que la province occidentale, ses revendications historiques s’étendent vers le Nord-Ouest et jusqu’à la frontière de la RDC, ce qui pourrait théoriquement mettre l’entité séparatiste-fédéraliste au milieu du projet de chemin de fer du Nord-ouest vers Benguela en Angola. Cela couperait en son milieu la route sud-africaine trans-africaine (STAR) dite de l’alternative du « détour » par le Congo. La liaison ferroviaire zambienne-angolaise proposée est géopolitiquement beaucoup plus fiable que le couloir du Katanga, en raison de l’instabilité intrinsèque de la RDC et de sa prédisposition à des conflits perturbateurs à grande échelle. De ce fait, l’impossibilité de construire le chemin de fer du Nord-Ouest en raison d’une campagne sécessionniste du Barotseland porterait un gros coup à la sécurité stratégique à long terme du STAR.

De plus, même si un futur conflit dans le Barotseland avec l’Armée de libération de Barotseland nouvellement formée ou avec d’autres groupes n’interfère jamais directement avec le STAR, la configuration politique intérieure qui pourrait en résulter par l’octroi de l’autonomie pour la région ou même un statut fédéral pourrait produire un incontournable effet de contagion qui se répandrait dans tout le pays. Cela pourrait conduire à une déconcentration totale et à l’octroi d’un statut de quasi indépendance, autonomie ou fédéralisme, pour la province du Nord-Ouest. La Zambie donne déjà plus de pouvoir aux gouvernements provinciaux et locaux, conformément à la politique de décentralisation de 2013, et cette initiative pourrait être exploitée par des acteurs tribaux régionaux comme les Barotses ou même les Bembas et les Tongas en cas de catastrophes post-électorales entre eux, afin de favoriser une dévolution du pouvoir à l’échelle nationale qui ferait passer la Zambie d’État unitaire à une série d’États autonomes ou fédérés.

Quoi qu’il en soit, que les séparatistes du Barotseland suscitent ou non l’émergence de ce scénario à l’échelle nationale, ces États identitaires semi-indépendants contrôlant l’interruption, le contrôle et / ou l’influence sur les cinq projets d’infrastructure connexe multipolaires transnationaux distincts qui traversent la Zambie et relient l’ensemble de l’Afrique australe, pourraient désormais créer un cartel cartographique d’opportunités pour les États non régionaux comme les États-Unis pour diviser et régner sur ces corridors de transit vitaux.

Risque ultime : les armes de migration de masse

Il est difficile de prévoir si, ou quand, cela pourrait arriver, mais si une forme quelconque de conflit significatif éclate en RDC, au Malawi, au Zimbabwe, au Mozambique ou peut-être même en Angola ou en Tanzanie, la vague d’armes de migration de masse qui pourrait déferler sur l’État historiquement stable de la Zambie pourrait complètement renverser l’harmonie intérieure qui a régné dans le pays pendant des décennies et pousser le pays au bord de la guerre civile. La tension volontairement « créée » entre les Bembas et les Tongas, sans parler des désirs séparatistes d’un segment des Lozis au Barotseland qui se renforcent, pourrait être enflammée. Chaque groupe identitaire respectif pourrait y voir une précieuse fenêtre d’opportunité pour promouvoir son programme au milieu de la confusion et du désordre que pourrait engendrer un afflux migratoire à grande échelle.

Cela n’implique pas que l’arrivée de milliers de migrants entraînerait instantanément un renversement de l’ordre public dans le pays, mais que cela provoquerait une réaction de division entre les populations locales et entraînerait des pressions budgétaires, administratives et policières imprévues qui pourraient aggraver les tensions institutionnelles existantes. En fonction de l’intensité de l’assaut, cela pourrait rapidement submerger progressivement ces entités, ou au moins contribuer à la perception de la faiblesse de l’État. Les acteurs non étatiques opportunistes et les partis d’« opposition » pourraient être désireux d’en tirer profit. Malgré son emplacement au carrefour de l’Afrique centrale et du Sud, la Zambie n’a pas encore connu d’afflux massif de migrants / réfugiés de ses voisins. Pourtant, elle était beaucoup plus politiquement et socialement capable de cohésion face à une telle éventualité sous la présidence Kauna pendant la Guerre froide. La situation est radicalement différente de nos jours et, comme les élections le montrent clairement, le pays est fortement divisé en deux factions politiques rivales, dont le résultat pourrait être déstabilisé par l’introduction soudaine de cet élément tiers violent et ultra-imprévisible.

 Andrew Korybko

Article en anglais :

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Hybrid Wars in sub-Saharan Africa: The Strategic Position of Malawi and Zambia

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par M pour le Saker Francophone

Andrew Korybko est le commentateur politique américain qui travaille actuellement pour l’agence Sputnik. Il est en troisième cycle de l’Université MGIMO et auteur de la monographie « Guerres hybrides : l’approche adaptative indirecte pour un changement de régime » (2015). Ce texte sera inclus dans son prochain livre sur la théorie de la guerre hybride. Le livre est disponible en PDF gratuitement et à télécharger ici