Gabon : les drôles de procès-verbaux de la province litigieuse/ Séraphin Moundounga: »Ali Bongo a triché, j’en ai la preuve »

EXCLUSIF – Le JDD s’est procuré 45 procès-verbaux électoraux des bureaux de vote de la province du Haut-Ogooué, fief familial du président Ali Bongo, dont la réélection à l’élection présidentielle gabonaise du 27 août est toujours contestée par l’opposition. Plusieurs PV relèvent d’ »évidentes anomalies », selon la formule de la députée européenne Mariya Gabriel, chef de la mission d’observation de l’Union européenne.

Le président gabonais sortant, Ali Bongo Ondimba, a-t-il triché dans son fief familial pour être réélu à la présidentielle du 27 août? Selon les résultats officiels publiés le 31 août, « ABO » l’emporte avec 49,80% des suffrages, contre 48,23% pour le candidat de l’opposition, Jean Ping. Problème : dès l’annonce de ces résultats, des soupçons se portent sur la province du Haut-Ogooué, fief de la famille Bongo, frontalière du Congo. La participation y atteint 99,93% (contre 59,46% au niveau national), avec 95,46% des suffrages pour le candidat Bongo…

Des doutes sont alors émis publiquement par les observateurs de l’Union européenne, corroborés par les documents que nous nous sommes procurés. « Les résultats n’ont pas été annoncés publiquement dans cette province, privant ainsi les parties prenantes de la transparence requise par la loi, déclare ainsi l’observatrice en chef de l’UE, Mariya Gabriel. L’intégrité des résultats provisoires dans cette province est remise en cause. » En privé, ces observateurs écoutés par les services secrets d’Ali Bongo – une information du JDD – s’inquiètent aussi : « Ils sont en train de chercher comment tricher et que ça ne se voie pas trop. »

Deux vrais-faux représentants de Ping pour une même chaise

Selon la loi électorale gabonaise, chaque bureau de vote est chargé de réaliser un PV manuscrit des résultats. Celui-ci est composé d’une première page présentant la composition du bureau avec les représentants des candidats, d’une seconde page faisant état des suffrages obtenus en voix et en pourcentage. Et, parfois, d’une troisième page destinée aux observations, dont certaines sont pour le moins troublantes.

Au bureau Ongali n°1, un des assesseurs écrit : « Le représentant de Jean Ping que je suis a constaté qu’il y avait chevauchement entre le vice-président de l’opposition désigné par Jean Ping, et celui trouvé dans le bureau, représentant aussi Jean Ping. Aussitôt le coordinateur général de campagne du candidat Ping a été alerté, différent qu’ils ont tenté de résoudre rapidement ayant soupçonné la non-concordance entre la carte d’électeur et la pièce d’identité de certains électeurs. J’ai demandé tout de suite à confronter ces deux différentes pièces, chose qui m’a été radicalement refusé par le président, prétextant que je ne disposais d’aucune prérogative pour le faire. Il m’a clairement dit qu’il risquait de m’exclure définitivement du bureau de vote. J’ai contacté des observateurs de l’Union européenne (…), d’où la rédaction de ce procès-verbal pour faire valoir ce que de droit. »

Des PV sans le nombre de voix

Dans le bureau Moanda Onkoula, où Ali Bongo l’emporte avec 91,60% des voix, les assesseurs ont eu des invités surprise : le PV fait état d’une « liste additive dressée pour la circonstance pour les agents des forces de l’ordre, dont le nombre était cinq agents, que nous avons additionné à notre suffrage exprimé lors des calculs des pourcentages des candidats ». Ainsi, « 217 suffrages et 5 additifs » – les cinq représentants des forces de l’ordre – ont été enregistrés, soit 222 au total. Dans celui de Moukondjoka, le PV rapporte qu’il n’y avait qu’ »un seul représentant, celui du candidat de la majorité, Ali Bongo Ondimba ».

Dans le centre de vote n°1 de Kessala, autre problème : seuls les pourcentages sont inscrits, mais pas le nombre de votes, la colonne restant totalement vide. Ali Bongo y obtient 97,21% des suffrages, contre 2,43% pour Jean Ping, mais sans chiffres pour l’étayer… Le bureau de vote Centre Ville, lui, « n’a pas eu de contrôleur de la CENAP [la Commission nationale électorale autonome et permanente] ni de secrétaire ». « Aussi, les lumières nous ont lâché à 16h », ajoute le commentaire. Dans le bureau Cité Ambie, les incidents ont, semble-t-il, été résolu sans témoins extérieurs. « Il y a eu certaines petites divergences qui ont trouvé solution dans l’ensemble par consensus des membres du bureau », explique le PV.

Autant de faits laissant planer le doute sur une élection équitable au Gabon. Selon le tableau récapitulatif du bureau central de l’opposition, que s’est procuré le JDD, le candidat Bongo l’aurait emporté à 85,88% dans cette province (27.752 voix), contre 13,34% pour Jean Ping (4310 voix). Loin du pourcentage de 95,46% annoncé pour « ABO » le 31 août.     Camille Neveux  – leJDD.fr –

Gabon : « Ali Bongo a triché, j’en ai la preuve »

INTERVIEW – L’ancien garde des Sceaux du Gabon Séraphin Moundounga accuse le chef de l’État d’avoir falsifié les résultats de l’élection.

Deux mois après l’élection présidentielle gabonaise, l’opposition conteste toujours la victoire d’Ali Bongo déclaré vainqueur avec 50,66 % des voix. Alors que son adversaire, Jean Ping, arrivé en France vendredi, mobilise la diaspora, Séraphin Moundounga, ancien vice-Premier ministre et ex-garde des Sceaux en fuite, explique au JDD dans quelles conditions il a quitté le Gabon et pourquoi il a refusé de proclamer les résultats du scrutin.

Pourquoi avez-vous refusé de reconnaître les résultats de l’élection du 27 août?

Ces résultats ont donné lieu à des divergences profondes entre le président Ali Bongo Ondimba et moi-même, alors que j’étais ministre de la Justice. Le peuple ­gabonais a choisi le candidat de l’opposition, Jean Ping. Or, Bongo m’a demandé d’indiquer à la télévision qu’un ­hacker ivoirien avait inversé les résultats en faveur de l’opposition lors de leur transmission de l’intérieur du pays vers la capitale, Libreville. Je ne voulais pas jouer ce rôle puisque la transmission ne se fait pas par voie électronique : les résultats sont recensés bureau de vote par bureau de vote, sur des procès-verbaux remplis manuellement sur papier. Ces PV sont donnés de la main à la main, jusqu’au siège de la Commission nationale électorale et de la Cour constitutionnelle. Il ne pouvait donc pas y avoir de piratage informatique! Ali Bongo m’a aussi demandé de dire que j’avais donné des instructions au procureur de la République pour ouvrir une enquête sur cette affaire de hacking. J’ai refusé et je l’ai rendu public sur Facebook.

Vous affirmez que Jean Ping l’a emporté. Avez-vous des preuves?

Oui. Chaque candidat a aujourd’hui entre ses mains une copie originale papier du PV de chaque bureau de vote du pays. Je les ai aussi et je les ai numérisés. Les observateurs de l’Union européenne les détiennent également. Sur tout le territoire, Jean Ping l’a emporté avec 60% des voix contre 38% pour Ali Bongo et 2% pour les autres candidats. Bongo a donc triché. Il aurait fallu procéder à un comptage transparent devant les observateurs de l’Union européenne et de l’Union africaine. Jean Ping l’a accepté mais Ali Bongo a refusé… La Cour constitutionnelle et la Commission nationale électorale ont fait une grave erreur en ne répondant pas à cette demande. Cela a plongé le pays dans la guerre civile.

«Jean Ping l’a emporté avec 60% des voix contre 38% pour Ali Bongo et 2% pour les autres candidats»

Vous avez dû prendre la fuite…

J’ai démissionné de mes fonctions au gouvernement et au Parti démocratique gabonais [PDG, au pouvoir depuis 1968] le 6 septembre. En retour, j’ai subi des représailles : quatre tentatives d’assassinat et d’enlèvement en une semaine. Il fallait me mettre en sécurité pour continuer la lutte de l’extérieur, comme le général de Gaulle. J’ai obtenu un visa d’entrée en France pour quatre ans. Nous avons quitté Libreville avec plusieurs proches le 10 septembre, à bord de deux ULM qui nous ont déposés sur un aéroport de brousse au Cameroun. Nous avons ensuite rejoint la capitale, Yaoundé, puis Bruxelles et Paris deux jours plus tard. Je suis parti avec trois costumes dans une sacoche.

Vous rentrez de Strasbourg où vous avez rencontré des parlementaires européens. Que leur avez-vous dit?

J’ai demandé au président de la délégation du Parlement, Jo Leinen, et à la présidente de la mission, Mariya Gabriel, de mettre en place des sanctions économiques contre un pays ayant violé deux clauses essentielles de l’accord de Cotonou, la démocratie et les droits de l’homme. Nous demandons aussi le vote d’une résolution au Conseil de sécurité des Nations unies autorisant les États membres à assurer par tous les moyens la protection du peuple gabonais en danger, à la hauteur des moyens militaires utilisés par Ali Bongo contre des civils non armés. Le Conseil a déjà fait voter une telle résolution sur la Libye, lorsque le dictateur Kadhafi menaçait son peuple. Or, les comportements de Bongo et de Kadhafi sont identiques! Ces États peuvent aussi appliquer des sanctions intelligentes, comme le gel des avoirs d’Ali Bongo et de son entourage en Europe et aux États-Unis, la mise sous séquestre de leurs biens immobiliers, l’interdiction d’entrer dans ces territoires et de survoler leur espace aérien. La seule façon de négocier avec tout dictateur, c’est d’instaurer une forte pression nationale et internationale, pour qu’il quitte paisiblement le territoire.

(Extrait d’un PV dans la province du Haut-Ogooué, là où les résultats ont été contestés)

Un émissaire de l’ambassade des États-Unis au Gabon le lui a déjà proposé…

Ali Bongo a exigé d’obtenir en échange plusieurs milliards de francs CFA et d’emmener avec lui 70 personnes à bord de plusieurs avions. On le lui a refusé.

Étiez-vous au courant des écoutes opérées par les services secrets d’Ali Bongo envers les membres de la mission d’observation de l’UE, révélées par le JDD?

J’étais probablement moi-même aussi sur écoute, car tout le monde l’est. Ces citoyens européens viennent dans le cadre d’une convention internationale. Les personnalités qui ont organisé de telles écoutes ne s’exposent-elles pas à des sanctions de la part de la Cour européenne des droits de l’homme?

«Bongo a placé partout des forces hautement militarisées qui intimident la population. Il s’agirait de mercenaires venus de Somalie, des shebabs»

Quelle situation décrivent vos contacts sur place?

Ali Bongo ne maîtrise pas la situation dans le pays : il est reclus dans le palais présidentiel depuis le 30 août, entouré par des chars assurant sa protection, comme ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire, lorsque Laurent Gbagbo s’est bunkérisé dans son palais. Bongo a placé partout des forces hautement militarisées qui intimident la population. Elles sont armées, habillées en tenue militaire, cagoulées pour qu’on ne voie pas leur visage. Mais les familles attaquées par ces escadrons de la mort témoignent que ces hommes ne parlent ni le français, ni une langue gabonaise, mais l’arabe ou l’anglais. Selon les premiers éléments dont nous disposons, il s’agirait de mercenaires venus de Somalie, des shebabs.

À votre départ du Gabon, vous avez créé une ONG, Unité, pour Union pour la nation, l’intégrité, le travail et l’égalité. Dans quel but?

Pendant plus d’une semaine, Bongo a fait usage d’avions et d’hélicoptères militaires survolant à basse altitude Libreville et l’intérieur du pays. Ils ont notamment bombardé le QG de l’opposition. Des dizaines d’habitants ont été enlevés chez eux ou exécutés. On recense 100 à 200 disparus. Ces massacres ont touché la quasi-totalité des quartiers de la capitale qui concentre 60 % de la population du pays, soit 600.000 habitants. L’ensemble de ces actes sont gravement attentatoires aux droits fondamentaux de la personne humaine. Nous voulons saisir les juridictions internationales et nationales compétentes – comme la Cour pénale internationale, celles de France, de Belgique, des États-Unis, dont des ressortissants figurent parmi les victimes – pour que leurs auteurs soient traduits devant la justice. Mon ONG, qui défend la démocratie et les droits de l’homme, a saisi à ce titre Mes Jean-Marc Fédida et Julie Fabreguettes à Paris, pour leur remettre tous les documents recueillis auprès des familles. J’en ai encore reçu ce matin [jeudi]. Jean Ping a également engagé un avocat en France pour saisir la CPI. Nous sommes d’ailleurs invités cette semaine à Washington. Le moment venu, toutes ces actions devront faire l’objet d’une jonction de procédure.

Video: http://www.dailymotion.com/video/x4ztblf_gabon-les-preuves-de-la-fraude-electorale_news

Camille Neveux – Le Journal du Dimanche

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