Les fonds d’investissement ou la bonne recette de l’africapitalisme

Que de chemin parcouru en moins de 15 ans ! Il suffit de regarder en arrière alors que la 14e conférence annuelle de l’African Venture Capital Association (AVCA) se déroule à Abidjan pour s’en convaincre. Partie de zéro, l’activité des fonds d’investissement sur le continent est de nouveau en croissance et renoue progressivement avec les niveaux atteints avant la crise financière de 2008, mais avec une qualité dans les performances et une diversité dans les secteurs investis qui permettent d’affirmer que nous assistons à un puissant mouvement de montée en gamme des économies africaines.
Il y a une quinzaine d’années, le constat était unanime : les entreprises africaines capables de répondre à la demande des marchés intérieurs à fort potentiel étaient peu nombreuses, sous-capitalisées et mal structurées en termes de management. C’était éventuellement une aubaine pour les groupes internationaux en situation dominante mais certainement pas une situation bénéfique pour le continent, incapable de s’approprier ses moyens de production et d’initier une diversification de ses économies dépendantes des matières premières. Aujourd’hui, nous sommes autorisés à parler de l’émergence d’un authentique « africapitalisme » porteur de croissance, créateur d’emplois et donc vecteur de développement. Les fonds d’investissements jouent toute leur part dans cette trajectoire bénéfique.

L’Afrique, un nouveau marché prometteur
En 2016, les prises de participation dans des entreprises ont totalisé en valeur 3,8 milliards de dollars contre 2,5 milliards en 2015[1], avec un nombre élevé de transactions et une palette sectorielle étendue (consommation, finance, énergie, industrie, santé, nouvelles technologies…). Nous sommes bien loin de la situation du début des années 2000 dominées par des deals peu nombreux mais volumineux dans les télécoms ou les matières premières. L’autre aspect concerne l’Afrique de l’Ouest qui arrive en tête avec 27 % des opérations. Sur les levées de fonds, les chiffres à 2,7 milliards de dollars par an en moyenne depuis 2011 confortent la position de plus en plus attractive et séduisante de l’Afrique pour les investisseurs internationaux à la recherche de nouvelles destinations parmi les pays émergents. L’Afrique est un nouveau marché prometteur.

Ces « convictions de pionnier », nous les avions lorsque nous avons créé Emerging Capital Partners (ECP) en 2000. Depuis, ECP a collecté plus de 2,7 milliards de dollars, dont 850 millions de dollars ces cinq dernières années, investis dans plus d’une soixantaine de sociétés africaines. Avec 70% de nos équipes vivant et travaillant dans six pays à travers l’Afrique, nous avons par ailleurs effectué une quarantaine de sorties dont récemment l’assureur ouest-africain NSIA, confortant ainsi notre modèle et notre vision du métier du private equity. Nous sommes beaucoup plus que des actionnaires, nous sommes des accélérateurs de croissance et des initiateurs de champions régionaux.

Plusieurs facteurs essentiels nous ont aidés à prospérer sur ce secteur de plus en plus concurrentiel. Ces bonnes méthodes sont autant de recettes pour atteindre l’objectif essentiel de l’africapitalisme : la création de valeur partagée. Le private equity peut jouer un rôle fondamental à la condition qu’il respecte plusieurs règles : solliciter les ressources locales, faire monter des talents africains, monter des plateformes régionales ou panafricaines, parier sur les secteurs intégrés au cœur des économies et servir les nouvelles classes de consommateurs.

Le choix des partenaires, enjeu fondamental
Le choix des partenaires est essentiel, à commencer par ceux qui nous confient leurs capitaux pour le déployer. Compter une part importante d’investisseurs africains revient à utiliser des ressources locales pour un investissement de proximité. L’Afrique a les moyens de financer son développement en recyclant l’épargne et les capitaux disponibles chez les investisseurs institutionnels afin de les réinvestir dans les entreprises du continent. C’est la meilleure recette pour créer une dynamique endogène avec à la clé une adhésion des populations et un développement de l’actionnariat populaire.

La notion d’accompagnement des entreprises investies est tout aussi fondamentale pour structurer, organiser, investir, croitre, déployer… et donc créer de la valeur. Au niveau de ECP, nous avons de nombreux exemples qui confirment les vertus de ce « compagnonnage » entre l’investisseur et le manager. Le groupe industriel panafricain Eranove que nous accompagnons depuis 2008 est devenu leader dans les secteurs de l’eau et de l’électricité en Côte d’Ivoire et au Sénégal, et mène des projets dans plusieurs pays (Mali, Gabon, Madagascar…). Idem avec IHS, l’opérateur de tours télécoms, qui en comptait 700 en 2012 et 22 000 aujourd’hui au fur et à mesure d’un développement financé en partenariat avec de grands noms de l’investissement international, de Wendel à Goldman Sachs. Quand nous avons racheté Financial Bank devenue Oragroup, en 2009, la banque n’était présente que dans cinq pays contre douze aujourd’hui tandis que le total de bilan a été multiplié par sept sur la période. Ces croissances ont demandé des capitaux bien entendu, mais aussi une présence, des conseils, de l’engagement et une proximité.

Ces trois investissements partagent une autre caractéristique commune : leur bonne santé repose avant tout sur une dynamique locale et des besoins domestiques identifiés et non pas sur un quelconque marché de matières premières dont les cours sont déterminés à des milliers de kilomètres. Les entreprises dans lesquelles nous investissons sont insérées dans les villes et les territoires, et apportent un service ou un produit aux populations : accès à l’eau et l’électricité, connectivité, inclusion financière et soutien au secteur privé… À contrario, les récentes déconvenues sur un grand nombre de matières premières devraient inciter les investisseurs à renouveler leur vision de l’Afrique.

Vers l’émergence de champions africains
Depuis que le private equity est arrivé en Afrique au début des années 2000, les acteurs se sont à la fois, multipliés, diversifiés et localisés. Animé essentiellement au début par les institutions financières d’aide au développement (DFI) traditionnelles, le marché a vu arriver ces dernières années des privés de taille internationale. C’est positif parce que cela prouve que la frontière africaine n’est plus considérée comme marginale. Nous sommes néanmoins persuadés que les acteurs panafricains et locaux sont appelés à conserver une position de leader sous peu qu’ils conservent leurs spécificités adaptées aux économies africaines et leurs connaissances de marchés à la fois atomisés et en voie d’intégration. C’est à ces conditions que les champions africains seront de plus en plus nombreux.

[1] 2016 Annual African Private Equity Data Tracker

Par Hurley Doddy et Vincent Le Guennou, fondateurs et co-CEO du fonds d’investissement panafricain Emerging Capital Partners (ECP).

 

– LTA  –

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