Finance islamique : l’Afrique veut sa part du gâteau

Le marché mondial de la finance islamique a connu une croissance de 7% pour se porter à 2000 milliards de dollars fin 2015, selon le rapport rendu public à la Conférence mondiale de la finance islamique (WIBC) qui s’est tenue début décembre au Bahreïn. La part de l’Afrique, d’environ 1% seulement, y reste encore très faible. Mais les différents acteurs à travers le continent n’ont encore dit leur dernier mot.

La croissance de la finance islamique en Afrique cette année semble certaine. Et c’est au nord du continent, plus précisément au Maroc, que les dernières nouvelles confortent cette idée. La banque centrale marocaine (Bank Al Maghrib) a (enfin!) officialisé, lundi 2 janvier, l’autorisation dans le pays des activités de finance islamique. Un ouf de soulagement pour les nombreux opérateurs du Golfe qui, ayant déjà noué des partenariats avec les groupes bancaires locaux, n’attendaient que ce feu vert des autorités chérifiennes. Ce qui devrait se traduire par une multiplication des investissements et des actions de vulgarisation des services financiers conformes à la charia au sein de la population.

Le seul petit « nota bene » à retenir, c’est qu’au Royaume chérifien, ces établissements dédiés seront désignés « banques participatives », plutôt que « banques islamiques ». Une nuance qui, cependant, ne différencie en rien l’activité dans son fond, par rapport à ce qui se fait ailleurs. Ce pays d’Afrique du Nord qui autorisait déjà certains produits financiers islamiques emboite ainsi le pas à plusieurs autres pays d’Afrique où les banques islamiques exercent en toute légalité depuis plusieurs années, notamment la Tunisie voisine, l’Afrique du Sud, le Nigéria, l’Ouganda, le Sénégal, Mali, Niger, Guinée ou plus récemment le Bénin, pour ne citer que ceux-là.

L’Afrique de l’Est en mouvement

Cette année 2017, les pays africains entendent mettre les bouchées doubles pour faire émerger ce secteur dans leur économie. En première ligne, le Kenya qui a rejoint à la mi-décembre le Conseil du bureau des services financiers islamiques (IFSB), un organe international basé en Malaisie. Nairobi vient également d’adopter une nouvelle loi permettant d’élargir les activités de finance islamique sur le plan national, notamment en matière d’assurance halal. Objectif : positionner le pays d’Uhuru Kenyatta comme un centre financier islamique de premier plan sur le continent. Et il semble bien avancer dans ce sens. La capitale kényane accueillera, les 7 et 8 avril prochain, la deuxième édition du Sommet de l’économie islamique d’Afrique de l’Est, un événement d’envergure autour de l’industrie halal où la finance islamique occupera une place de choix avec la participation active, entre autre, du Rwanda, la Tanzanie, l’Érythrée, l’Ouganda ou encore l’Ethiopie.

« L’Afrique orientale comme le reste du continent fait face à un déficit d’infrastructure sévère, avec les budgets des gouvernements qui sont sous pression, en raison de la chute des prix des produits de base et l’évolution de la géopolitique des partenaires traditionnels de développement et d’investissement de la sous-région en Europe et en Amérique. [les instruments financiers islamiques] sont une alternative pour financer les projets en Afrique de l’est », a déclaré Agnes Gitau, directrice Afrique de l’Est de la société britannique de conseil GBS.

La microfinance islamique, l’autre perle?

D’ailleurs, l’Ouganda et l’Ethiopie s’activent eux-aussi sur le plan national. En effet, Kampala a procédé en 2016 à l’amendement de la loi régissant l’activité financière pour permettre l’exercice légal des établissements de microfinance islamique, dans le but d’améliorer les revenus ruraux. Et la mesure devrait, en principe, prendre effet dès la mi-2017. En Ethiopie, la Banque centrale veut faire de la finance islamique un moyen de développement de l’inclusion financière, mais aussi de diversification économique. Une étude est en cours afin de déterminer le niveau de la demande des produits financiers islamiques à travers le pays. Et alors que la microfinance devient une arme des gouvernements et investisseurs à travers le continent pour développer l’inclusion financière, il ne serait pas étonnant que la microfinance islamique occupe une place privilégiée dans la stratégie d’Addis-Abeba.

Au Sénégal, Ahmed Karim Cissé, président Afrique de l’Ouest de Charia Finance, milite avec toute une équipe, depuis quelques années pour la vulgarisation de la microfinance islamique.

« Avec l’essor des services financiers de proximité, la population à 65% analphabète et très attachée à des valeurs culturelles et religieuses. On pense que le Sénégal pourrait arriver au taux de bancarisation universel en incitant les gans à se tourner vers la microfinance islamique », explique-t-il dans un entretien avec La Tribune Afrique.

En 2015, le Sénégal a fait un pas en avant en votant une loi sur le Waqf, un don en droit islamique fait à perpétuité par un particulier à une œuvre d’utilité publique ou à des individus. En octobre 2016, la Banque islamique du Sénégal a annoncé la préparation de la mise en place de cet instrument financier halal ainsi que la création prochaine d’une institution de microfinance islamique dans le pays.

Un engouement du pays de Macky Sall pour la finance islamique qui s’est traduit par deux émissions de sukuk réussies en 2014 et en 2016, lui permettant de lever au total 300 milliards de Fcfa. Et à cet exercice, les gouvernements d’Afrique de l’Ouest se prête de plus en plus pour combler leur besoin en financement. C’est le cas de la Côte d’Ivoire qui, après avoir levé 150 milliards de Fcfa en sukuk début 2016, a récemment lancé une deuxième opération pour le même montant. Le Togo aussi s’est prêté à l’exercice pour la première en juillet dernier, tandis que le Niger aussi l’a en projet.

Les entreprises privées en quête d’éligibilité

A côté de l’engouement des gouvernements, les grands établissements bancaires du continent ne sont pas en reste. Le groupe panafricain Ecobank a multiplié ses services de finance islamique dans plusieurs pays l’année dernière, notamment au Cameroun où il a démarré en février dernier. De même, après Yaoundé en février 2015, la banque camerounaise Afriland First Bank a ouvert à Abidjan en octobre dernier sa deuxième agence de finance islamique et plusieurs autres devraient bientôt voir le jour cette année à travers le réseau de ce groupe bancaire.

La deuxième édition du forum africain de la finance islamique qui s’est tenu à Abidjan en octobre dernier était encore l’occasion pour les entreprises du secteur privé de militer pour obtenir le droit légal de se financer via les instruments islamiques à l’instar des sukuks émises par les gouvernements africains.

Autant de projets qui témoignent de la volonté de l’Afrique de se tailler une plus grande part sur le juteux marché de la finance islamique mondiale. Le secteur, qui a connu une croissance globale de 7% à 2 000 milliards $ en 2015, d’après le rapport présenté début décembre à la Conférence mondiale de la finance islamique (WIBC) au Bahreïn, pourrait peser jusqu’à 3 000 milliards $ d’ici 2020, selon les estimations des agences de notations internationales.

Avec 1,6 milliard de consommateurs, soit 23,4% de la population mondiale, le marché de la finance islamique affiche un fort potentiel dont l’Afrique peine encore à tirer profit. En effet, le continent dispose d’un taux de pénétration d’à peine 1%. Pourtant, l’Afrique subsaharienne, à elle seule, compte environ 234 millions de musulmans (2010). Ce qui représente un marché non négligeable et qui devient assez important en y rajoutant l’Afrique du Nord majoritairement musulmane.

Réglementation et formation, les défis

Mais avant d’y parvenir, les acteurs africains de la finance islamique devront préalablement relever quelques défis. Les plus urgents, la réglementation et la formation.

« Le cadre réglementaire de la finance islamique, que ce soit en Afrique de l’Ouest ou du Centre reste faible. Beaucoup d’aspects n’ont pas été clarifiés, tant sur le plan fiscal que régal. Ce qui rend les investisseurs frileux, hésitants. C’est un gros problème qui freine le développement de ce secteur », explique M. Ahmed Karim Cissé.

Aujourd’hui, porteurs de projets, investisseurs, juristes, entreprises, … plaident pour plus actions de la part des gouvernements afin d’asseoir la finance islamique dans l’économie du continent. Lors du Forum d’Abidjan, ils ont formulé une série de recommandations dont des travaux de réflexions sur l’intégration des spécificités des opérations financières islamiques dans le cadre comptable africain, pour garantir la fiabilité de l’information financière. La vulgarisation de la finance islamique auprès des populations africaines via des actions de sensibilisation, l’insertion des modules de finance islamique dans les programmes de formation initiale et continue sont autant de pistes qu’ils estiment salutaire pour l’éclosion d’une finance islamique africaine forte. Aux gouvernements d’agir !

Ristel Tchounand   – La Tribune Afrique –

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