FCFA : « La vraie question est celle de la libération des banques centrales africaines de la tutelle française »

En préférant l’austérité à la dévaluation du Franc Cfa, les Etats de la CEMAC ont déjoué les pronostics de plusieurs analystes qui considéraient l’ajustement monétaire comme incontournable dans le contexte économique difficile qui prévaut actuellement en Afrique centrale. Dans un entretien avec La Tribune Afrique, l’économiste camerounais Babissakana revient sur cette question. Estimant la transformation économique comme prioritaire pour la sous-région, il regrette que la question de la tutelle française sur les banques centrales africaines, fondamentale en ce qui concerne le Fcfa, ne soit toujours pas abordée. Explications.

La Tribune Afrique : La situation économique de la zone CEMAC est source de souci dans la sous-région au point d’avoir déclenché un sommet des chefs d’Etats à Yaoundé la semaine dernière. Quelle analyse en faites-vous ?

 

Babissakana : De façon globale, on ne peut pas vraiment dire que l’Afrique centrale est en crise, parce que la crise suppose que l’ensemble de la région entre en récession et à l’heure actuelle il n’est pas encore question de récession en zone CEMAC. Le taux de croissance de 2016 dépasse les 2% pour la majorité des pays, à l’exception de la Guinée équatoriale [qui devrait afficher -9,9% de croissance en 2016, ndlr]. Du point de vue des difficultés des avoirs extérieurs, selon les chiffres que j’ai, (la BEAC) la CEMAC a 450 milliards de Fcfa d’avoirs extérieurs bruts, dont 1800 milliards dans le système d’opération du trésor français. Il y a certes un déficit au niveau budgétaire, mais je ne pense pas que ce soit des déséquilibres complètement à l’écart du maîtrisable. Le Cameroun, par contre, est en croissance avec un taux supérieur à la croissance africaine. C’est la principale économie d’Afrique centrale au regard de la structure du PIB. Le Tchad n’est pas en récession, mais il est sous programme financé par le FMI depuis 2014, jusqu’à fin 2017. Donc il n’y a pas d’enjeu par rapport au Tchad. La RCA également bénéficie d’un programme avec le FMI puisqu’elle sort de crise, mais elle aussi a un taux de croissance positif. Le Gabon a, quant à lui, un taux de croissance positif, des réserves à un niveau acceptable, tandis que son endettement est assez faible.

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La Guinée équatoriale en revanche est en récession depuis 2013, mais elle a un taux d’endettement très faible autour de 20% du PIB, ainsi que beaucoup de réserves. Donc le seul pays qui est un peu plus en crise c’est le Congo Brazzaville qui a un déficit budgétaire de presque 18% en 2015 et un taux d’endettement qui de presque 70%. C’est le seul pays qui besoin d’un ajustement assez important, mais cela n’exige pas que tous les chefs d’Etats se réunissent. Et au vu de cette situation générale de la CEMAC, je ne crois pas qu’il est question de dire qu’on évolue vers une catastrophe. D’autant plus que le pétrole compte énormément dans l’économie des pays de la sous-région, en dehors du Cameroun où l’or noir n’est pas prépondérant dans son économie un peu diversifiée. Donc les cinq autres pays ou les quatre producteurs de pétroles [Congo, Gabon, Guinée Equatoriale, Tchad] ont vu leur économie plombée par le pétrole.

 

Mais en 2016, le cours du Brent a grimpé de 47% et le 30 novembre l’Opep a pris une décision historique pour soutenir les prix du pétrole, donc le contre-choc pétrolier est intervenu avec cette décision importante de l’Opep qui va forcément contribuer à l’équilibre du marché à l’avenir. Du coup en termes de timing, l’Afrique centrale se dirige plutôt vers une tendance d’évolution positive, d’autant plus que la plupart des matières premières ont connu une évolution à la hausse en 2016.

 

Vous rompez avec les thèses alarmistes qui dominent récemment. Certes les pays de la CEMAC affichent majoritairement des taux de croissance positifs, mais l’observation de l’évolution sur ces trois dernières années témoigne du fossé qui s’est creusé. Le Gabon à titre d’exemple est passé de presque 7% de croissance en 2010 à moins de 3% cette année. N’est-ce pas préoccupant?

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Il est clairement établi que le ralentissement observé dans les économies d’Afrique centrale est dû au choc pétrolier. Cela a commencé en 2014. Et l’impact a été visible en 2015. D’un autre côté, les matières premières sont reparties à la hausse, ce ne sont pas les pays de la CEMAC qui ont modifié cette tendance, ce sont les conditions imposées par l’environnement international. Il s’agit donc là de variables qui ne dépendent des gouvernements. Cependant, l’enjeu majeur pour les pays d’Afrique centrale aujourd’hui est celui de la transformation systémique des économies. Et il ne s’agit pas d’une question conjoncturelle, mais plutôt structurelle. C’est cela la priorité. La transformation industrielle devrait être au centre des politiques gouvernementales dans la sous-région.

 

La diversification et la transformation de l’économie en Afrique est une question d’actualité qui ne requiert pas seulement des solutions d’ajustements conjoncturels, c’est-à-dire budgétaires et autres [comme décidé au Sommet de Yaoundé, ndlr]. Tout cela ne modifie pas les conditions de transformation économique dont nous avons besoin en Afrique centrale comme dans toute autre région du continent. Mettre les politiques industrielles au centre des politiques publiques ne viendrait pas avec les politiques des institutions comme le FMI ou autres.

 

Où placez-vous la question de l’ajustement monétaire dans tout cela, sachant que plusieurs économistes soulignent avec force l’ « inévitable » dévaluation du Fcfa qui devrait, selon eux, tirer les gouvernements d’affaire ?

 

Les critères qui servent à justifier l’ajustement monétaire doivent êtres des critères fondamentaux. Au regard juste les fruits en termes d’échanges extérieurs et de liquidité, il n’y a aucune utilité de parler de dévaluation, ni aucun justificatif. Et même si on veut parler de dévaluation, la structure de la zone Franc est une structure avec comité mixte et qui doit travailler de concert en cas de dévaluation. Ce n’est pas une question de la BEAC seule. Pour l’aborder, il faut réunir les 14 de la BCEAO et de la BEAC, vous ne pouvez pas réunir les six et dire qu’il y aura dévaluation en comité de la zone Franc, parce que la France a une politique unique en ce qui concerne la zone Franc.

 

Pour moi, la question de la dévaluation est un détournement de l’opinion des questions qui sont critiques, parce que à l’heure actuelle la zone Franc a une structure désuète et les institution financières étrangères ne vont pas avantager la transformation économique des pays d’Afrique ni du Centre ni de l’Ouest. C’est contraire à la logique d’intégration panafricaine, avec la création de la Banque centrale africaine

 

En fin de compte, je pense que le Sommet de Yaoundé n’a servi qu’à renforcer la solidarité et l’unité en Afrique centrale, surtout après les récents événements qui ont opposé le Cameroun à ses pairs. Je rappelle que l’accord de partenariat économique que le Cameroun a accepté de signer avec l’UE pourtant rejeté par les autres pays d’Afrique centrale a suscité une crise institutionnelle au niveau de la CEMAC. En consultant de près les résolutions contenues dans le communiqué post-Sommet, on voit bien que cette question de l’intégration en Afrique centrale n’a pas été abordé de façon concrète et pratique. Pourtant c’est bien là une question majeure. Je ne crois que ce soient uniquement les questions monétaires et budgétaires qui sont critiques.

 

La vraie question du Fcfa c’est celle de la libération des banques centrales de la tutelle française. C’est cela le sujet. Et si on ne veut pas le traiter, le problème structurel reste et il requiert des solutions.

En attendant que nos gouvernements veuillent bien se pencher sur cette question fondamentale du Fcfa, ils doivent -et pas seulement eux, mais l’Afrique toute entière- réfléchir fondamentalement dans la dynamique effective de l’intégration et de transformation économique. L’agenda 2063 adopté en 2015 par l’Union africaine met l’industrie au cœur des politiques publiques, parce que la transformation économique ne se fait pas avec la vente des matières premières, mais avec l’introduction de technologies et transformation, l’industrie manufacturière. On ne va pas réinventer la roue, c’est de cette façon que les autres pays ont développé leurs économies et ont sorti leurs populations de la pauvreté extrême. Donc l’Afrique centrale ne fera pas l’exception.

Par Ristel Tchounand  – La Tribune –