Faouzia Charfi : « L’islam politique refuse l’histoire de la Tunisie anté-islamique »

ENTRETIEN. Intellectuelle, féministe progressiste, passionnée par les liens entre islam et sciences, Faouzia Charfi s’est confié au Point Afrique.

Universitaire, professeur de physique et femme politique, Faouzia Charfi est tunisienne. Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique du 17 janvier au 2 mars 2011, au sein du gouvernement de Mohamed Ghannouchi, puis dans celui de Béji Caïd Essebsi, elle a dénoncé à plusieurs reprises l’imbrication de mouvements politiques islamistes dans la sphère civile. Auteur de La Science voilée, ouvrage publié en 2013, elle est revenue avec Sacrées questions pour un islam d’aujourd’hui. Elle a accepté de répondre aux questions du Point Afrique.
Le Point Afrique : Vous êtes l’une des plus grandes intellectuelles du monde arabe. À contre-courant, vous avez publié Sacrées questions pour un islam d’aujourd’hui , un titre très parlant et actuel. Comment vous définissez-vous ?

Je suis scientifique et militante des droits de l’homme. J’ai toujours considéré qu’à côté de la science et de la recherche, il y a aussi mon engagement en tant que Tunisienne, dans un pays qui se construit depuis l’indépendance. C’était important pour moi, en tant qu’enseignante à la faculté des sciences de Tunis, de réagir à certaines dérives et déviations que j’ai constatées à la fin des années 1970, à travers la réaction de mes étudiants. Aujourd’hui, face aux terribles attentats, à cette violence, à cette intolérance, j’avais besoin de parler de mon expérience et ressenti le besoin de partager ma conception personnelle de l’islam en tant que femme tunisienne, attachée à la modernité, à la liberté et au respect de l’autre. Cette manière de concevoir un islam conforme aux principes de liberté et de démocratie, on ne la connaît pas vraiment… Certains préfèrent ne pas savoir qu’il y a des défenseurs de cet islam où la liberté et la démocratie sont au cœur de la conception du religieux.

Vous êtes une intellectuelle engagée, vous avez milité dans les années 1970 dans un mouvement de gauche, marxiste, alors que la Tunisie était dans un idéal progressiste. Que gardez-vous de ces années de militantisme ? Et des années Bourguiba ?

J’étais engagée dans un mouvement progressiste, dans les années 1960 juste après l’indépendance. Mon mari avait créé un parti d’opposition qui s’appelait Perspectives et je m’y suis engagée tout de suite. En septembre 1968, il y eut un grand procès : la plupart des condamnés étaient des jeunes étudiants ou des enseignants. J’ai moi-même été condamnée à une peine de prison en sursis et empêchée de travailler pendant un an à la suite de cette condamnation.

Après le Printemps arabe, n’avez-vous pas envie de vous ré-engager pour appuyer politiquement cette jeunesse qui a changé le cours d’une certaine histoire ?

Ce que je garde de ces années de militantisme, c’est qu’il faut agir pour la liberté, que le vrai combat de la liberté est de la défendre et de la prendre, de ne pas attendre qu’on vous la donne, sans trop penser aux conséquences. Dans ce contexte, Bourguiba ne voulait pas des esprits libres et turbulents et, malheureusement, le culte de la personnalité est très vite arrivé après les premières années de l’indépendance où il avait mis en place une Tunisie moderne avec le Code de la famille, la priorité pour l’éducation et la santé, l’IVG autorisée en 1973.

Quels sont les événements qui vous ont poussé à écrire ce livre Sacrées questions… la remise en cause de faits scientifiques par le premier mouvement des islamistes dans les années 1980 a été un déclencheur ?

Oui, en effet, ce fut un déclencheur, et j’avais envie d’aller plus loin par rapport au constat que j’avais fait. Je sentais que ce qu’il y avait derrière ce refus et ce blocage par rapport à la science était directement lié à l’emprise de l’islam politique sur les étudiants. C’était important de montrer à quel point pour les islamistes, la première cible est « l’éducation », à tous les niveaux, primaire, secondaire, supérieur. L’islam politique est un danger pour nos sociétés actuelles, pour la formation des jeunes et nous devons faire face à leur intention de formater les esprits.

Vous avez fait revivre les plus grands scientifiques arabes dans votre livre pour faire taire les intégristes religieux qui condamnent le rationalisme scientifique le taxant d’occidentaliste et, par extension, ennemi de l’islam…

J’ai placé ce problème dans un cadre plus large : l’idéologie de l’islam politique qui refuse la pensée occidentale, l’apport de l’Occident dans tous les domaines pas seulement dans le domaine de la science. Les tenants de l’islam politique considèrent que ceux qui refusent leur vision ont quitté leur propre culture. Par conséquent, c’est un endoctrinement très sérieux, qui culpabilise le citoyen d’être tenté par cette autre culture. Ce qui est important, c’est de montrer que nous sommes attachés aux valeurs universelles, aux libertés fondamentales et au respect de l’autre. De plus, il est important d’affirmer que la Tunisie est un pays de culture musulmane mais aussi, riche d’une civilisation bien antérieure au VIIe siècle. L’islam politique refuse l’histoire de la Tunisie antéislamique, les défenseurs de l’islam rigoriste allant jusqu’à avancer que « la Tunisie avant l’Islam était un pays barbare ».
PROPOS RECUEILLIS PAR GHIZLAINE BADRI –  Le Point Afrique  –

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