Fallait-il tenir les élections communales au Mali ?

Après moult reports, les élections communales au Mali se sont tenues le 20 novembre 2016 au milieu d’une polémique dont le bruissement a traversé les rives du Djoliba. Pour un pays où la décentralisation est synonyme  du  « retour du pouvoir à la maison », procéder au renouvellement du personnel politique chargé des collectivités locales est en soi louable. Sauf qu’en sus du fait que le septentrion et le Centre sont en proie à toutes sortes de menaces sécuritaires, la campagne électorale s’est déroulée  dans une atmosphère où les populations n’ont pas été emballées par les meetings et autres opérations de séductions électorales. Dès lors,  ces nouveaux élus seront-ils plus légitimes que ceux dont le mandat est en jeu ?

 

Alors que l’enthousiasme était la chose la moins partagée au cours de cette joute électorale, les autorités maliennes ont tenu mordicus à son organisation. À les en croire, après de multiples reports depuis 2014, il était grand temps de clore ce chapitre des élections. Abstraction des arguments de multiples reports, du manque de légitimité des élus actuels aux yeux des partenaires techniques et financiers, et de la fin prochaine du Projet d’appui au processus électoral au Mali (PAPEM),  il faut plutôt voir dans l’organisation de ce scrutin une sonde politique envoyée à l’opposition politique, spécifiquement à la Coordination de Mouvement de l’Azawad (CMA) et aux autres groupes armées.  Ce n’est pas anodin que le ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Réforme de l’Etat campe dès l’entame d’une conférence de presse que « Le rendez-vous du 20 novembre sera tenu parce que matériellement nous sommes prêts et même politiquement si l’on s’en tient au nombre de partis politiques et de listes de candidatures engagés dans la compétition… ». Le choix des mots à son pesant d’or. Car insisté  sur le fait que « même politiquement » les conditions  étaient remplies n’est ni plus ni moins une façon de signifier à l’ex-rébellion du CMA qu’elle est marginale sur l’échiquier politique. Et que de toute façon, les 15 communes sur les 703 qui ne sont pas concernées par ce rendez-vous électoral ne pouvaient nullement remettre en cause la validité de ce scrutin.  Cette élection est sans doute un nouvel épisode de la guerre d’usure  engagée depuis 2012.  Lorsque le président Ibrahim Boubacar KEITA lance après son vote que « Ces élections ont été reportées quatre fois » et  que « Cela suffit », il n’annonce que la fin de la récréation. Sur quoi  s’appuie-t-il pour sifflet la fin de ce bal de report ?

 

À travers ces sorties médiatiques, on peut voir que  l’Accord de paix d’Alger a du plomb dans l’aile.  « L’installation des autorités intérimaires et le retour de dizaines de milliers de réfugiés et déplacés » qui devraient être, pour le CMA, une prémisse pour l’organisation de cette élection vient de capoter. Une façon de dire à ces ex-rebelles d’aller se faire paître.  Dans cette perspective, le risque de partition de facto du pays n’est pas négligeable, puisqu’en raison de la tenue des élections à des dates différentes on se recouvra avec des conseils à mandats différents dans un même pays. Autrement dit, on assistera à une administration à deux vitesses sur le même territoire.

 

Les représailles sur un convoi militaire  le jour du scrutin  atteste  que  le chemin de la reconstitution du « Maliba », le « Grand Mali »,  est truffé de guet-apens. Contrairement à ce qui a été annoncé, les conditions matérielles étaient loin d’être réunies. En effet, l’organisation du  vote ne se résume pas à la seule disponibilité des urnes et autre matériel électoral. L’élection, c’est aussi la sécurisation de l’ensemble des acteurs notamment ceux qui sont en charge de la sécurité. Plus que des mots, il fallait doter ces hommes en treillis de moyens de renseignement qui leur auraient évité de tomber dans la gueule du loup.  Car de toute évidence, il fallait s’attendre à une réaction irrespectueuse de la sacralité de la vie humaine.  Si l’aile politique du CMA  se montre un peu plus conciliante au regard de l’Accord d’Alger, les autres groupes armés incontrôlés verraient dans l’opérationnalisation du scrutin sur les « territoires »  un affront. Dans cette atmosphère électrique, le taux de participation ne pouvait que prendre un coup.  Et de ce fait, quelle légitimité cette élection peut-elle conférer aux nouveaux élus ?

 

Quand on sait que le taux de participation est traditionnellement  faible même en temps de paix, on ne pouvait pas espérer un miracle. Comme leurs prédécesseurs, ces élus locaux souffriront d’une faiblesse de légitimité aux yeux des populations. A Bamako où le calme y était relativement, les  électeurs ne se sont pas bousculés dans les urnes. Certains électeurs ont même dû rebrousser chemin parce que n’ayant pas retrouvé leurs bureaux de vote. N’est-ce pas là un indice de l’impréparation de l’administration électorale ? L’abrogation de l’ancienne loi électorale et la promulgation d’une nouvelle en catimini, allongent également la liste des impairs à l’organisation de cette communale. Il est difficile de ne pas croire qu’il y a anguille sous roche dans cette révision électorale.

 

L’organisation de cette communale est donc un pré-test grandeur nature pour l’échéance présidentielle de 2018. Elle est porteuse de conséquences fâcheuses pouvant compromettre la stabilité de ce pays. C’est vrai que continuer à céder à la peur et aux injonctions de ces groupes armés qui hantent la paix au Mali, continuerait d’enliser la crise. Mais, il est tout de même incompréhensible que Bamako ne puisse pas convaincre ses partenaires techniques et financiers que ces élections ne changeront pas fondamentalement les choses. Les Maliens ont plus besoin de sécurité pour se déplacer du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest que d’élus locaux qui, à l’analyse n’auront pas les coudées franches pour implémenter leurs programmes. A moins que les différents protagonistes fument subitement le calumet de la paix, l’insécurité planera sempiternellement comme une épée de Damoclès  sur la tête de ces élus.

 

Bemahoun Honko Roger Judicaël, Statisticien/Expert en sondages d’opinion. Le 25 novembre 2016.