Exclusif: Le bilan de la COP22 avec le négociateur en chef marocain

ENTRETIEN. Quelques jours après la clôture de la COP22, Aziz Mekouar, ambassadeur pour la négociation multilatérale, fait le bilan et présente l’agenda de la présidence marocaine qui prendra fin en 2017.

 

 

  1. Mekouar a été ambassadeur pour les négociations multilatérales pour la COP22/CMP12/CMA1. C’est-à-dire qu’il a été le négociateur en chef pour la présidence de la COP22. En tant que tel, il a animé les négociations et les a vécues de bout en bout.

 

Médias24: Comment avez-vous procédé pour conduire ces négociations?

 

Aziz Mekouar: Pour atteindre le maximum de résultats dans le contexte des négociations, je me suis astreint à une procédure en trois temps.

 

Premièrement, j’étais à l’écoute permanente de nos partenaires internationaux en ce qui concerne leurs objectifs et ‘lignes rouges’. Cela impliquait un contact quotidien avec l’ensemble des groupes de négociations et des Parties de la COP22 tout au long de l’année et un suivi dynamique de leurs positions et perspectives. J’étais également très à l’écoute d’ONG et de think-tanks pour avoir une perspective plus complète.

 

Suite à ces conversations, nous avons défini des pistes d’atterrissage potentielles et consensuelles. Lors de cette étape, il fallait faire preuve de créativité, d’une compréhension précise des enjeux techniques et de vision pour obtenir les résultats consensuels les plus ambitieux pour rapidement pouvoir faire face aux impacts des changements climatiques.

 

Au final, il a fallu convaincre nos partenaires internationaux du bien-fondé de ces pistes d’atterrissage, en identifiant les acquis et les concessions que ces pistes constituaient pour chacun des groupes. Après quoi, nous avons développé différentes itérations de textes avec les ajustements nécessaires pour tendre toujours davantage vers le consensus.

 

Tel a été le processus, rigoureux, méthodique, ouvert et inclusif que j’ai suivi pour conduire les négociations qui se sont soldées par des résultats positifs et qui ont apporté une contribution qui a aidé à faire de la COP22 une réussite.

 

-Quels sont les principaux acquis et nouvelles décisions post-Accord de Paris?

 

-Il y en a eu à foison lors de la COP22 de Marrakech, plus d’une trentaine au total.

 

Je retiens, entre autres, la première décision de la réunion des Parties à l’Accord de Paris, la 1.CMA/1, qui restera dans l’Histoire, mais aussi l’opérationnalisation du Comité de Paris pour le renforcement de capacités, ou encore les progrès sur le Fonds pour l’Adaptation, deux sujets chers aux pays en développement.

 

Notre agenda était très chargé en décisions concrètes, opérationnelles qui vont toutes dans la même direction: consolider les acquis de Paris et nous faire basculer vers un mode actif et de mise en œuvre. Je vous invite à les lire avec attention sur le site web COP22 et de la CCNUCC.

 

En plus, nous avons eu des résultats politiques forts, dont la Proclamation de Marrakech pour l’Action pour notre climat et le Développement durable, une initiative 100% marocaine, soutenue, voulue et adoptée par acclamation en séance plénière.

 

Et tout cela, lors d’une COP22 qui a été à la fois très technique, éminemment politique, mais aussi productive et efficace. Pour preuve, la quantité de travail effectué en temps et en heure (nous avons clôturé dans la nuit du 18 novembre comme prévu, chose rare dans ces négociations).

 

-Quel est l’agenda prévu d’ici la fin de la présidence marocaine et quelles sont les prochaines étapes?

 

-Notre présidence ne fait que commencer et nous allons continuer à travailler de façon concentrée et méthodique pour être à la hauteur de nos responsabilités et de la confiance placée en nous.

 

Je peux vous assurer que nous avons une trajectoire pour la finance climatique qui constituera un axe fondamental de notre travail collectif afin de toujours faciliter plus d’action sur le terrain.

 

-Pour atténuer la température de 2 degrés, quel est le prochain cap vu qu’on est déjà à 1,2 degré?

 

-Le temps presse pour atteindre les objectifs de température à long terme, mais la mobilisation politique est là, comme le prouve la Proclamation de Marrakech, voulue par 197 Parties à la Convention.

 

La mobilisation sociétale est là, comme le prouve l’animation de la zone verte et de toute la ville de Marrakech pendant ces semaines de COP22.

 

Vous parlez de cap à juste titre, car il nous faut rectifier les trajectoires d’émission et cela passera par une myriade d’actions d’envergure à chaque étape de la chaîne de valeur globale:

 

  • De la créativité et de l’innovation orientée climat au sein de la recherche et du développement

 

  • Du raffermissement de l’entrepreneuriat durable

 

  • De l’accentuation de la prise de conscience environnementale dans nos comportements individuels

 

  • De l’intégration des considérations climatiques dans la prise de décision, que ce soit au niveau des gouvernements ou des acteurs non étatiques

 

C’est tout le maillage de nos tissus économiques, de la conception à la consommation en passant par la distribution, qui doit être transformé pour notre bien-être collectif. La COP22, de par l’élan de Marrakech, marque le coup d’envoi de cette transformation.

 

Je souhaite apporter deux éléments de précision en ce qui concerne ce chiffre de 2 degrés que vous mentionnez:

 

  • Premièrement, l’objectif atténuation de Paris n’est pas 2 degrés, mais plutôt bien en dessous de 2 degrés et en poursuivant l’action pour limiter l’élévation de la température à 1,5 degré.

 

  • Deuxièmement, il s’agit de température globale moyenne, il faut garder en tête la variabilité régionale inhérente à notre système climatique planétaire. Par conséquent, certaines régions sont particulièrement vulnérables même dans un contexte de 2 degrés.

 

-Comment y arriver alors que trop peu d’argent est investi par les pays les plus pollueurs du Nord?

 

-L’adaptation aux changements climatiques est le parent pauvre du financement climatique, c’est un constat factuel et unanime. La Présidence marocaine, soucieuse de cet élément, a ainsi bien en amont de la COP22 mené desréflexions sur les barrières à ce financement et les catalyseurs potentiels.

 

Je pense notamment àla conférence sur les métriques de l’adaptation organisée en septembre à Skhirat et à la soumission du Royaume du Maroc à la CCNUCC sur la communication de l’adaptation.

 

Il y a également eu juste avant le début de la COP22 toute une semaine de travaux, notamment à Casablanca, sur le sujet de la finance climatique, à l’initiative de la présidence marocaine de la COP22 et d’acteurs économiques marocains.

 

En outre, lors de la COP22, la présidence marocaine a mené un dialogue ministériel de haut niveau sur la finance climatique avec une attention particulière pour le financement de l’adaptation.

 

Cela constituera le fer de lance du travail de la présidence marocaine pour le restant de son mandat.

 

Je rappelle aussi les progrès enregistrés en termes de financement de l’Adaptation dans le cadre de la feuille de route pour la mobilisation des 100 milliards par an à l’horizon 2020. En effet, la part allouée à l’Adaptation a plus que doublé dans le rapport présenté lors de la pré-COP de Marrakech en octobre.

 

En termes de résultats tangibles, non seulement le Fonds pour l’Adaptation a dépassé ses objectifs de levée de fonds au-delà de la barre des 80 millions de dollars US lors de la COP22, mais en plus la première décision de la CMA (Conférence des parties à l’Accord de Paris) consacre un paragraphe à ce même fonds pour qu’il devienne à terme un instrument au service de l’Accord de Paris de façon pérenne (ce qui n’était pas acquis).

 

-Au niveau de l’Afrique, on prône des financements agricoles privés difficiles à mobiliser, n’est-ce pas mission impossible?

 

-Je ne crois pas, c’est au contraire un impératif. Il s’agit de nous donner les moyens de transformer notre agriculture pour qu’elle soit plus résiliente face aux changements climatiques.

 

Il en va de notre compétitivité agricole, mais bien au-delà, il s’agit de préserver et de renforcer les populations locales et rurales souvent parmi les plus vulnérables.

 

C’est une question qui touche à la fois au développement économique inclusif, à la sécurité alimentaire et à la dignité de notre continent. C’est notamment l’esprit de l’initiative marocaine AAA.

 

Une initiative de l’Afrique, par l’Afrique, pour l’Afrique. Cette perspective ne remet aucunement en question les engagements financiers existants et à venir de la dynamique Nord-Sud.

 

La difficulté de mobilisation des financements privés n’est pas un obstacle, c’est un frein temporaire que la présidence marocaine tâchera de transformer en accélérateur au cours de son travail à venir sur la finance climatique, notamment par le biais d’une attention particulière portée à l’effet de levier et aux partenariats publics-privés.

 

-Hormis l’organisation de la COP22, quel a été l’apport de la partie marocaine en termes d’initiatives concrètes?

 

-Au-delà de l’organisation exemplaire de l’événement, beaucoup d’initiatives ont été portées avec succès par le Maroc, notamment ce qui a trait au renforcement de capacités, à l’adaptation et au financement.

 

Concrètement, je veux citer le NDC Partnership, porté par le Maroc et l’Allemagne en collaboration avec le World Ressource Institute et qui a connu un succès et une traction sans précédent, avec plus de 50 pays membres dès son lancement, et le soutien total des plus grandes institutions financières comme la Banque mondiale, la Banque africaine de développement ou la BERD, sans oublier des partenaires clés comme le PNUD, l’UNEP, la FAO et bien d’autres.

 

En ce qui concerne l’aspect négociation, la touche marocaine a été couronnée de succès par l’obtention d’un nombre historique de décisions en un laps de temps record.

 

Par ailleurs, la proclamation pour l’action pour notre climat et le développement durable est un manifeste historique d’universalité et de solidarité face à un défi d’envergure, mais que, j’en suis convaincu, nous saurons relever avec le sens de l’innovation et des responsabilités qui nous caractérise.

 

-Les initiatives portées par le Maroc (triple A et triple S) ont-elles été retenues?

 

-Les initiatives que vous mentionnez ont été reçues avec beaucoup d’enthousiasme et de confiance par un nombre impressionnant de partenaires continentaux et globaux. Des financements spécifiques ont été annoncés et on a pu assister à une véritable floraison d’offres de partenariats techniques pour assurer un impact optimal sur le terrain.

 

Ces initiatives ont constitué un relais fondamental de la dynamique positive qui s’est dans un premier temps maintenue puis dans un second temps accélérée lors de la COP22. Je parlais plus tôt dans notre entretien de pistes d’atterrissage dans le contexte des négociations. Ces initiatives ont constitué une rampe de lancement pour le succès de la COP22.

 

-Quelles ont été les négociations les plus ardues?

 

-Les négociations multilatérales sont ardues en cela qu’elles sont complexes: elles doivent résoudre des équations à variables multiples, et concilier les intérêts de pays aux profils très différents.

 

De plus, le temps alloué aux discussions en profondeur est limité et les intérêts apparents peuvent diverger en apparence. C’est la conjugaison de cette complexité et du caractère urgent de notre sujet (le temps presse) qui crée, je crois, cette intensité lors des COP.

 

Je saisis la tribune que vous m’offrez pour rendre hommage non seulement à l’équipe marocaine, mais aussi à tous les négociateurs de la COP22 qui sont des professionnels passionnés, intègres et dévoués.

 

Ce que la COP de Marrakech a prouvé une fois de plus, c’est que notre volonté commune d’aller vers un maximum d’ambition transcende les divergences de points de vue.

 

-Quels sont les objectifs précis en matière de financement, va-t-on atteindre les 100 MM de dollars par an à partir de 2020?

 

-Les pays développés ont communiqué lors de la pré-COP une feuille de route à cet égard. Je rappelle que dans cette feuille de route, les pays développés ont répété de nouveau cet engagement.

 

Finalement, dans la Proclamation de Marrakech pour notre climat et le développement durable, les pays développés ont de nouveau rappelé qu’ils comptaient bel et bien remplir cet engagement.

 

Les estimations pour la finance climatique varient entre à peu près trois cents MM$ et plus de sept cents, mais cela n’est qu’une fraction des trillions qui seront nécessaires pour la transformation en profondeur de nos économies, condition sine qua non pour atteindre nos objectifs à long terme.

 

C’est pourquoi, dans ce discours de clôture, le président de la COP22 a déclaré: «Face à l’ampleur des besoins induits par les impacts des changements climatiques, transformer les milliards en trillions est un passage indispensable. 2017 doit être l’année des projets d’envergure, de la mobilisation financière, et de l’accès facilité aux financements, y compris pour l’adaptation». Car des objectifs, même quantitatifs, ne suffisent pas à eux-mêmes, la question de l’accès à ces financements est fondamentale.

 

-Comment contrôler les engagements des États en matière d’émissions de gaz à effet de serre?

 

-Notre collaboration universelle et le cœur de la réussite de l’Accord de Paris sont basés sur une approche dite ‘bottom-up’ et la confiance mutuelle que nous nous apportons en tant que pays souverains.

 

Des travaux pour l’amélioration de la transparence ont débuté ici à Marrakech formellement, mais il ne s’agit nullement d’un mécanisme, il s’agit d’un cadre de co-renforcement mutuel que nous développerons ensemble au cours des années à venir.

 

Nous sommes dans une logique de cycles d’ambitions ascendants visant à nous porter toujours davantage dans l’action sur le terrain. J’invite la société civile et les acteurs non étatiques en général à continuer à habiter pleinement leur rôle de partenaire indispensable pour l’espoir, la solidarité pour la définition, la  concrétisation, et le rehaussement de nos engagements.

 

-Est-ce que l’Afrique a trouvé sa place et fait entendre sa voix dans les décisions finales?

 

-Le continent a été au cœur de la COP22 et ses intérêts et préoccupations ont été le cap des attentes et de l’équilibrage que nous avons poursuivi à tous les niveaux lors de cette COP. Ainsi, cette perspective est présente en filigrane de l’ensemble des décisions obtenues.

 

Il est important de préciser que les changements climatiques sont une affaire globale et que de nombreuses régions à travers le monde y sont particulièrement vulnérables, dont l’Afrique.

 

Propos recueillis par Samir El Ouardighi   – Medias24-