Et si les États-Unis d’Afrique commençaient par le tourisme ? (par Moussa Mara, ancien PM du Mali)

Le tourisme est souvent perçu dans nos contrées comme une activité des étrangers. Les pays qui sont des destinations touristiques majeures développent d’ailleurs de véritables trésors d’imagination pour attirer des touristes étrangers. Leur communication, leurs organisations et le fonctionnement du secteur sont établis en fonction des agendas des Tours – opérateurs, des organisateurs de voyages voire des compagnies aériennes. Cela est appréciable, mais il est souhaitable qu’on intègre dans nos stratégies de promotion du secteur le ciblage de la clientèle nationale et africaine.

De l’avis de nombreux experts, nos sociétés africaines qui se caractérisaient jadis par leur forte intégration et leur ancrage marqué dans nos traditions et nos terroirs sont en train de se déliter sous l’effet conjugué de l’urbanisation et de l’individualisme qui lui est lié. La société de consommation qui devient une réalité dans les villes africaines, l’essor phénoménal des nouvelles technologies transformant le monde en village planétaire et soutenant très fortement les habitudes occidentales, participent à ce mouvement et orientent de plus en plus les classes moyennes africaines vers une organisation sociale et des habitudes étrangères.

 

 

Cela déstructure nos sociétés, sapent leur fondement et finissent par faire reculer le sentiment national dans nos pays. Les africains, notamment les élites, risquent de devenir, de plus en plus, des étrangers dans leurs pays, avec le pied sur le territoire national mais la tête ailleurs. Or on ne peut pas aimer ce qu’on ne connait pas. On ne peut pas aider ce qu’on aime pas. Il est temps que les élites africaines se réapproprient leurs pays respectifs et le continent. Il est temps qu’elles les connaissent, qu’elles les visite, qu’elles les maîtrisent. Nous devons impérativement inscrire ces objectifs dans nos agendas publics. Le tourisme peut grandement y contribuer.

 

Africains, les touristes oubliés

Le tourisme est souvent perçu dans nos contrées comme une activité des étrangers. Les pays qui sont des destinations touristiques majeures développent d’ailleurs de véritables trésors d’imagination pour attirer des touristes étrangers. Leur communication, leurs organisations et le fonctionnement du secteur sont établis en fonction des agendas des Tours – opérateurs, des organisateurs de voyages voire des compagnies aériennes. Cela est appréciable, mais il est souhaitable qu’on intègre dans nos stratégies de promotion du secteur le ciblage de la clientèle nationale et africaine.

 

 

Le tourisme interne à nos pays doit être d’abord promu comme une cause patriotique et de priorité nationale. Il doit être avant tout une habitude de la classe dirigeante politique et socio-économique sous l’égide des plus hautes autorités. Cela est un fait établi dans les grands pays du Monde où les dirigeants les plus importants aiment s’afficher, pendant leurs vacances, à l’intérieur de leur propre pays au contact de leurs concitoyens. L’exemple venant des chefs, la masse en sera d’autant plus convaincue qu’elle verra les initiateurs de cette initiative respecter leur propre mot d’ordre. Les autres responsables publics, les leaders économiques, les élites de la société civile pourront ainsi suivre le mouvement et contribuer à créer une véritable lame de fond au bénéfice du tourisme intérieur dans nos pays.

 

L’élite doit travailler ses vacances

Il faut poursuivre ces initiatives dans le reste du corps social. Nous devons encourager ceux qui prennent des vacances à accorder une place de choix aux destinations nationales. Il faut convaincre les africains à connaitre leurs pays, les autres composantes de nos nations, s’ouvrir aux réalités locales. Les vacances scolaires peuvent être mises à profit pour promouvoir des échanges entre les écoles, les voyages des élèves et étudiants en séjours de découverte dans leur pays, pendant lesquels ils seront sensibilisés aux questions de culture, de diversités, etc. La dynamique nationale vers le tourisme interne aura de fortes incidences sociales et culturelles. Elle renforcera la cohésion nationale, l’intégration socioculturelle de nos pays et améliorera de ce fait l’unité de leurs différentes composantes sociales. Elle aidera forcement nos opérateurs économiques actifs dans le secteur (hôtelier, restaurateur…) mais aussi les secteurs comme l’artisanat, certains services liés à l’activité touristique.

 

 

Le tourisme intérieur sera moins sensible aux aléas extérieurs ; c’est aussi moins de risque de faire face, par exemple, à des vagues d’annulation de réservations liés parfois à des faits souvent grossis par la presse ! Il pourrait constituer une soupape de sécurité pour nos pays, notamment ceux qui sont quasiment rayés des circuits touristiques internationaux.

 

Le voyage, vecteur d’intégration continentale

Certaines évidences énoncées ci-dessus pour le tourisme à l’intérieur de nos pays demeurent pertinentes pour le tourisme sur le continent lui même. Autant les touristes nationaux se font rares sur les sites de nos pays, autant les touristes africains n’y sont pas non plus légion. Cela ne s’explique pas seulement par des questions financières mais par des habitudes socioculturelles qu’il convient de revoir. Les Africains connaissent de moins en moins leurs pays mais ils connaissent également de moins en moins l’Afrique en commençant par les pays voisins aux leurs. L’intégration africaine doit être construite à partir des peuples et des sociétés. Elle ne peut pas être seulement institutionnelle, étatique ou juridique. Or, à l’exception des populations frontalières, il n’y a pas de réels brassages entre nos peuples. Il faut corriger cela en promouvant le tourisme entre nos pays, en soutenant les relations entre nos sociétés. Cela pourrait être envisagé dans nos zones frontalières avec des programmes spécifiques. Cela devrait également être envisagé à des échelles un peu plus importantes.

 

 

Il est de bon ton de dire qu’en Afrique, les frontières ne correspondent pas à des logiques socio culturelles ou historiques. Elles sont considérées comme arbitraires voire aberrantes dans certaines régions. Depuis les indépendances, on ambitionne de les dépasser, voire de les effacer. La politique des pays frontières est promue dans ce sens. Les relations entre les populations frontalières peuvent nous rapprocher de nos objectifs. Le tourisme peut être un facteur clé de succès à ce titre. Nous devons conduire des réflexions en vue d’amener les populations des deux côtés de nos frontières à renforcer leurs liens socio-économiques pour créer progressivement une citoyenneté transfrontalière qui préfigurera la future citoyenneté africaine. Le développement d’infrastructures touristiques transfrontalières, avec des investissements qui dépassent les lignes de démarcation et offrant la possibilité aux touristes de ne plus être contraints par les barrières frontalières, peut être un exemple d’initiatives touristiques communes à deux ou plusieurs pays.

 

Un tourisme africain pour un meilleur vivre-ensemble

La création de sociétés communes d’exploitation des infrastructures touristiques, d’agences consacrées à la promotion touristique régionale et continentale, les conditions favorables d’accueils faites aux touristes africains, l’amélioration des services qui leur sont offerts avec des contenus socio culturels sont des pistes utiles à explorer. Les Africains peuvent répondre favorablement à des initiatives qui leur permettent de découvrir le continent, de se mouvoir dans des environnements familiers tout en étant accueillis dans des conditions de sécurité et de confort appropriés. Le continent, à travers ses pays, est tout à fait en mesure de relever ce défi.

 

 

La portée du tourisme pour les grandes destinations mondiales se passe de commentaire. Ce secteur est un important pourvoyeur de ressources financières pour les acteurs économiques et les États. Il est un important pourvoyeur d’emploi notamment pour les jeunes. Il est un formidable catalyseur culturel et un vecteur incomparable de promotion culturelle. Il permet en outre au pays d’exporter à peu de frais sa culture, son mode de vie y compris ses modes de pensées. Ce qui est synonyme d’influence et de notoriété dans le concert des nations, mais aussi facteur de fierté pour les populations. Le tourisme interne permet lui, en plus des retombées citées, d’améliorer le vivre ensemble des nationaux et leur attachement à leurs terroirs et à leur pays. Le tourisme facilitera ainsi l’intégration sociale à l’échelle d’un pays et aussi servir de catalyseur d’intégration de plusieurs pays voir du continent. Il est temps que l’on s’y essaye.

Par Moussa Mara, ancien Premier Ministre du Mali