Enquête sur le financement libyen : les soupçons qui pèsent sur les réseaux Sarkozy

« Le Monde » révèle les détails de l’instruction judiciaire sur le soupçon de financement illicite de la campagne présidentielle 2007 de Nicolas Sarkozy.

Le Monde a eu accès aux détails de l’enquête menée par les juges du pôle financier Serge Tournaire et Aude Buresi qui tentent depuis avril 2013 de déterminer si la campagne présidentielle 2007 de Nicolas Sarkozy a bien fait l’objet d’un financement illicite provenant de la Libye. Les magistrats disposent désormais de centaines de documents : notes des services déclassifiées, interceptions téléphoniques, témoignages sous X… Trois ans et demi d’investigations poussées, toujours pas l’ombre d’une preuve définitive, mais de très forts soupçons.

L’accumulation de témoignages et d’indices

Les juges ont recueilli de nombreux témoignages d’anciens dignitaires libyens, de diplomates français, fonctionnaires ou hommes d’affaires qui viennent renforcer le soupçon de financement par la Libye de Mouammar Kadhafi. L’ambassadeur de France en Libye entre janvier 2008 et février 2011, François Gouyette, leur a ainsi indiqué avoir entendu parler d’un possible financement de la campagne de Nicolas Sarkozy, mais ces rumeurs lui sont parvenues après 2011 et le début de la révolution libyenne. Deux personnes lui en ont fait état. Moftah Missouri, l’ancien interprète du guide, et une autre personne dont il a préféré taire le nom devant les magistrats. L’un d’eux parlait de 5 millions d’euros, l’autre de 50. Mais les magistrats n’ont pas pu recouper les faits révélés.

Fin septembre, le site Mediapart dévoilait l’existence de carnets d’un ancien ministre du pétrole libyen qui confirmait plusieurs versements pour un montant de 6,5 millions d’euros. Le Monde révèle les notes exactes des carnets de cet ancien dignitaire retrouvé mort dans le Danube en Autriche le 29 avril 2012. Cinq ans plus tôt, le 29 avril 2007, il se trouvait dans la propriété de Bachir Saleh, directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi et notait : « A midi, j’ai déjeuné avec El Baghdadi [premier ministre] et Bachir Saleh à la ferme de Bachir. Bachir a parlé, disant avoir envoyé 1,5 million d’euros à Sarkozy quand Saïf [Al-Islam Kadhafi, fils du numéro un libyen] donnait 3 millions d’euros. Mais on leur a dit que l’argent n’était pas arrivé. Il semblerait que les “mecs” en chemin l’ont détourné, tout comme ils lui ont pris 2 millions en provenance de Abdallah Senoussi [chef des services de renseignements libyen]. »

Une enquête sous surveillance de la « Sarkozie »

Tout au long de l’instruction, l’ancien président Nicolas Sarkozy et ses proches ont suivi de près les avancées de l’enquête, comme le démontrent de nombreuses retranscriptions des écoutes sous lesquelles ils étaient placés. L’un des proches de l’intermédiaire Alexandre Djouhri, l’avocat Mohamed Aref lâche au téléphone que les enquêteurs « cherchent le lien avec Kadhafi mais ils ne cherchent pas au bon endroit ». Pour Nicolas Sarkozy lui-même, il est impératif de « surveiller l’affaire de nos amis d’outre-Méditerranée », comme il le dit à son directeur de cabinet, Michel Gaudin, en février 2014, lors d’une conversation écoutée.

Le rôle central de l’intermédiaire Alexandre Djouhri

Très proche de Nicolas Sarkozy, l’homme d’affaires français Alexandre Djouhri se retrouve au cœur du système notamment au travers de ses circuits financiers liés à la Libye. Les juges soupçonnent que ces montages aient pu bénéficier au financement de la campagne de Nicolas Sarkozy.

Comme l’acquisition d’une villa dans le sud de la France, à Mougins (Alpes-Maritimes) qu’il revendra à prix largement surestimé au Libyan African Investment Portfolio (LAP) dirigé par son ami, Bachir Saleh. Ou encore son utilisation des comptes en banque de membres de la richissime famille saoudienne, Bugshan, pour loger dans des palaces parisiens M. Saleh et subvenir à ses besoins. Et ce après avoir mené son exfiltration en lien avec le patron de la direction centrale du renseignement intérieur, Bernard Squarcini, de Libye en France en 2011, puis de France vers l’Afrique du Sud à l’entre deux-tours de l’élection présidentielle l’année suivante.

En mars 2014, Nicolas Sarkozy lui confiera par l’intermédiaire de Michel Gaudin une autre mission sensible. Organiser la contre-attaque judiciaire en lui faisant rédiger une lettre au nom de Bachir Saleh pour qu’il démente catégoriquement toute idée de financement libyen de la campagne de l’ancien chef de l’Etat.

Trois jours de révélations sur le système Sarkozy

Le Monde révèle, au cours de trois publications successives, l’existence d’un vaste système délictueux, impliquant de hautes personnalités liées à Nicolas Sarkozy. Ce réseau, (dé)voué à la protection de l’ancien chef de l’Etat, est composé de policiers ou magistrats restés fidèles à l’ex-président, mais aussi d’hommes d’affaires, d’intermédiaires, de diplomates et même de journalistes. Une structure informelle qui apparaît aujourd’hui en pleine lumière, à la faveur de plusieurs enquêtes judiciaires, toutes conduites par le juge parisien Serge Tournaire, et auxquelles Le Monde a eu accès – en sus de nos propres investigations.

Elles mettent en lumière les dessous d’une organisation mise en place dès l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur, en 2002, renforcée lors de son accession à l’Elysée en 2007, et qui s’est perpétuée après sa défaite en 2012.

Par Simon Piel et Joan Tilouine       – Le Monde Afrique –

 

Alexandre Djouhri, l’« apporteur d’affaires » proche de l’ex-président Sarkozy

Cet homme d’affaires, particulièrement influent entre 2007 et 2012, a séduit au plus haut niveau de l’Etat, jusqu’à devenir un interlocuteur incontournable du pouvoir sarkozyste.

Après avoir frayé avec le banditisme francilien, s’être introduit au cœur de la chiraquie, profitant de contacts privilégiés comme le diplomate Maurice Gourdault-Montagne, « Monsieur Alexandre », comme il aime à se faire appeler, est parvenu à devenir un interlocuteur incontournable du pouvoir sarkozyste comme des états-majors de plusieurs grands groupes industriels, EADS, Veolia ou Dassault.

Ses manières de canaille distinguée, amateur de grands crus, ont séduit au plus haut niveau de l’Etat. Le secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant est lui aussi tombé sous le charme d’Alexandre Djouhri. « Il est très séduisant », reconnaîtra même celui-ci, qui l’a rencontré en 2006 quand il dirigeait le cabinet du ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy. Devant les magistrats, M. Guéant dira : « Je le connais assez bien, mais je ne sais pas exactement ce qu’il fait. Je crois que c’est un apporteur d’affaires. »

Nicolas Sarkozy, selon ses agendas saisis par la justice, l’a rencontré à deux reprises, en mars et en avril 2007, alors qu’il n’est encore que ministre de l’intérieur, puis à neuf reprises jusqu’en février 2010. Les deux hommes se connaissent depuis 1986, selon M. Djouhri, et leurs relations n’ont jamais cessé. Sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, « Monsieur Alexandre » mène grand train, tient salon au Bristol et veut « tout voir en grand ».

« Agent officieux » de l’Elysée

Avec son bagou redoutable, son entregent sans pareil, il n’hésite pas à rudoyer ses interlocuteurs en se revendiquant de ses amis, « Nicolas » (Sarkozy) ou « Dominique » (de Villepin). A l’étranger, il se présente comme « agent officieux » de l’Elysée et assure être lié par le sang au président algérien Abdelaziz Bouteflika. Au faîte de sa gloire, entre 2007 et 2012, il est devenu l’interlocuteur privilégié de gros contrats dans la péninsule arabique, en Russie et surtout en Afrique du Nord.

Mais, au début de l’année 2013 – alternance politique oblige –, son étoile a commencé à pâlir et ses protections politiques se sont fragilisées. Il est toutefois resté proche de l’ancien chef de l’Etat. Un jour, il lui conseille un restaurant japonais à la mode, une autre fois il lui suggère quelques lectures. En janvier 2015, il invite Nicolas Sarkozy à se rendre à l’anniversaire surprise de Claude Guéant, organisé par sa fille pour ses 70 ans. « Je t’embrasse », conclut-il souvent ses échanges. Le 20 janvier 2015, Alexandre Djouhri n’hésite pas à presser l’ancien chef de l’Etat d’intervenir pour lui décrocher rapidement un rendez-vous avec Vladimir Poutine. « Parlons en demain, hein ? », répond, prudent, Nicolas Sarkozy, qui se croit sur écoutes.

Alexandre Djouhri peut aussi compter sur la bienveillance de son « ami » Bernard Squarcini, ancien patron des services de renseignement intérieur (DCRI) de l’époque, avec qui les liens ne se sont jamais distendus. Reconverti dans le privé, l’ex-policier récemment mis en examen pour trafic d’influence, violation du secret de l’enquête, compromission et entrave aux investigations dans un autre dossier, l’appelle affectueusement « bandit » au téléphone. Le 22 avril 2015, il lui propose par exemple une affaire « balancée » par un « ami » de Londres portant sur la vente de deux champs de pétrole au Kazakhstan. L’occasion, selon Bernard Squarcini, de permettre à chacun de « prendre sa com ». Lors des perquisitions chez l’ancien patron de la DCRI, les policiers ont retrouvé de nombreuses notes de divers services de renseignement sur Alexandre Djouhri. Contacté à plusieurs reprises, Alexandre Djouhri n’a pas donné suite.

Trois jours de révélations sur le système Sarkozy

Le Monde révèle, au cours de trois publications successives, l’existence d’un vaste système délictueux, impliquant de hautes personnalités liées à Nicolas Sarkozy. Ce réseau, (dé)voué à la protection de l’ancien chef de l’Etat, est composé de policiers ou magistrats restés fidèles à l’ex-président, mais aussi d’hommes d’affaires, d’intermédiaires, de diplomates et même de journalistes. Une structure informelle qui apparaît aujourd’hui en pleine lumière, à la faveur de plusieurs enquêtes judiciaires, toutes conduites par le juge parisien Serge Tournaire, et auxquelles Le Monde a eu accès – en sus de nos propres investigations.

Elles mettent en lumière les dessous d’une organisation mise en place dès l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur, en 2002, renforcée lors de son accession à l’Elysée en 2007, et qui s’est perpétuée après sa défaite en 2012.

Joan Tilouine et  Simon Piel   – Le Monde Afrique –