Edito – L’Afrique en retard ! Et alors ?

L’Afrique a du retard, et ce constat bien factuel, perdure depuis trop longtemps. Comment alors combler le gap du développement ? Comment permettre à ce continent, qui comptera 2,5 milliards d’humains en 2050, de tourner le dos à ses vieux démons et en finir avec l’archaïsme ? S’il y a bien une Afrique à deux vitesse, où le meilleur côtoie souvent le pire, l’accélération devra être fulgurante pour espérer solder le retard. Et si justement, ce retard constituait en soit sa meilleure chance pour réussir un saut périlleux ? Les lois de la physique sont implacables : pour bien bondir, il faudra prendre de l’élan.

Vendredi 21 octobre 2016. Une attaque massive paralyse les plus populaires des sites et réseaux sociaux, principalement aux Etats-Unis, cible première de cette offensive électronique. Si au moment où nous mettions sous presse, les identités du commanditaire et de ses exécutants n’étaient toujours pas connues, l’arme du crime était en revanche clairement identifiée. Et ce qui est inquiétant, c’est qu’elle est impossible à mettre sous scellé : les objets connectés. En effet, une partie de la déferlante de connexions qui ont mis à genou certains des plus importants sites au monde provenait d’un réseau d’objets connectés piratés, essentiellement des caméras. Cet état de fait pose une question cruciale pour un continent comme l’Afrique, qui entend mettre le paquet sur les technologies et sur la connectivité, pour accélérer le comblement du fossé du développement économique et humain. Il faut dire qu’hormis les plus pessimistes des experts du continent, d’aucuns estiment que le retard dont souffre l’Afrique peut rapidement se transformer en aubaine si les leviers adéquats sont actionnés. Parmi ces leviers, figure justement l’usage massif est systématique des technologies les plus récentes, et ce sans perdre les ressources temporelles et matérielles à achever toutes les étapes intermédiaires. Si cette théorie est particulièrement aguichante, comportant effectivement des avantages concrets indiscutables, la cyberattaque essuyée ce vendredi-là, met en exergue les risques intrinsèques aux TIC.

 

Washington tente de coordonner une riposte au piratage de sony

 

La menace que représenterait un monde « tout-TIC » prends des airs d’épée de Damoclès, pour le moment du moins. Selon les chercheurs de l’Institut spécialisé dans la gestion des risques informatiques, Flashpoint, un demi-million d’appareils électroniques de tous genre, comportant des failles informatiques majeures, seraient actuellement connectés au réseau mondial.

 

Scénario catastrophe

C’est dire combien un avenir tout-numérique semble de plus en plus incertain, de plus en plus vulnérable. Du coup, lorsque l’on s’imagine une Afrique réalisant son « Leapfrog », son saut de grenouille, il convient de mettre les choses dans leur contexte et de ne pas sauter les étapes de l’analyse intrinsèque et de la planification. Dans ce sens, revenons aux fondamentaux, certes théoriques mais qui ont largement fait leurs preuves scientifiques et académiques et esquissons une ébauche d’analyse SWOT. Déjà, poursuivons du côté « Threats ». Parmi les menaces, le risque de paralysie informatique est bien présent. Mais ce dernier est d’autant plus accentué en l’absence d’alternatives physiques, tout en étant démultiplié dans le cas des installations et services névralgiques d’un pays. Restons encore un moment dans le catastrophisme, et imaginons un scénario inspiré de faits réels. Il concerne en l’occurrence un domaine où notre continent a réellement effectué son saut dans le futur, le M-Banking. Selon ce scénario (espérons qu’il en restera un), ce sont non-pas les sites de Twitter, Instagram et Amazone qui sont paralysés par une cyberattaque massive, mais plutôt les installations d’un opérateur téléphonique majeur ou une Banque universelle opérant dans le M-Banking en Afrique. A ce stade, notre scénario basculerait de l’épouvante à l’horreur, touchant directement les populations, et non plus seulement faisant planer la crainte dans l’imaginaire collectif. Dès lors, l’horreur sera aussi bien économique que sociale, dans un continent où le mobile devient le principal vecteur de bancarisation. Les transactions seraient alors fortement perturbées dans les pays d’Afrique où le paiement par mobile est le plus développé, le versement des retraites et le paiement des factures serait également interrompu. Et si l’attaque n’est pas rapidement enrayée, l’on peut imaginer, sans trop cauchemarder, la montée au front de mouvements sociaux massifs. En Afrique, la déstabilisation de certains pays s’est jouée pour moins que cela.

 

Un bond sans élan ?

Ceci dit, à l’heure actuelle, il est paradoxalement difficile d’identifier un levier aussi puissant, aussi concret, que la dématérialisation au service du développement du Continent. En effet, côté Opportunités, réaliser le saut de grenouille ferait gagner aux économies et aux populations africaines des décennies de mises à niveau progressives. C’est ce que l’on appelle par ailleurs l’ « avantage de l’arriération ». Déjà, le passage direct aux réseaux mobile a fait bondir le taux de pénétration de l’internet à 30 %. Si les régulateurs télécoms avaient exigé aux opérateurs d’installer des infrastructures filaires préalablement, ces derniers n’auraient pas investi dans les réseaux mobiles, et le tiers des africains n’aurait pas bénéficié d’un accès rapide et relativement démocratisé au web. Dans un autre registre, le fait de « brûler » les étapes du développement peut également offrir des relais politiques salutaires pour les populations, et des bases consolidatrices vers la bonne gouvernance. De ce point de vue, la dématérialisation des relations entre les Etats et les citoyens constitue une réelle opportunité. Non seulement elle permet de pallier au déficit de transport et donc aux difficultés de déplacement, mais également une transparence accrue, et une arme de plus dans la lutte contre la corruption. A ce sujet, il convient toutefois de garder les pieds sur terre, puisque le mal est profond en Afrique. Et malgré la multiplication espérée des gardes fous, une réelle prise de conscience collective et un véritable engagement des élites reste le seul espoir d’amélioration. Toujours est-il que l’innovation technologique offre un formidable gisement de développement, et un inestimable levier de durabilité. Là, l’opportunité environnementale n’est pas des moindres.

 

En effet, si l’Afrique regorge de ressources aussi rares que précieuses, leur gestion intelligente ne peut qu’aller dans le sens de la montée en gamme dans la chaîne de valeur, tout en donnant l’exemple environnementaliste aux économies manufacturières. Sauf que, pour déployer des techniques innovantes, sobres en consommation de ressources ou efficaces en résultats et rendements, encore faudrait-il avoir un accès efficient aux facteurs de production.

 

Eviter « l’effet paresse »

Ce qui nous ramène aux « Weaknesses » de notre matrice, aux faiblesses inhérentes au continent, pour qu’il puisse réussir son saut d’amphibien. Et il faut bien dire que la manœuvre est périlleuse. Ici, il est avant tout question de « l’effet paresse ». En ce sens où, l’Afrique souffre d’un manque criant d’infrastructures et de services de base. Des prérequis indispensables qui donnent suffisamment de robustesse au socle du développement pour qu’il ne se dérobe pas au moment du saut. Au-delà des métaphores, l’ensembles des études économiques menées par toutes les banques de développement, notamment, identifient le développement des infrastructures comme une priorité ultime du Continent, aux côté du chantier de la scolarisation évidement. En tête des équipements vitaux figurent ceux liés au transports. Car si des solutions innovantes commencent à être déployées, dans le domaine de la santé par exemple, pour pallier aux difficultés d’accès aux zones enclavées, aucune innovation ne pourra pallier à ce retard fondamental. En tout cas pas avant l’invention de la téléportation physique. En parallèle, dans le domaine de l’énergie par exemple, les opportunités sont plus marquées et les faiblesses associées sont de toute autre nature. Sous ce prisme, l’Afrique, qui regorge d’énergies fossiles, mais qui n’en raffine qu’une infime proportion, pourrait facilement profiter du boom des technologies de l’énergie verte. D’autant plus que la nature a bien doté les territoires africains en ressources renouvelables, allant du fort ensoleillement à la disponibilité de fleuves hydro-électriquement exploitables, en passant par la plus longue bande littorale de la planète. Ici, la faiblesse (également menace), est d’ordre économique. En l’occurrence en terme de faiblesse de politiques économiques. Ces dernières sont encore trop dépendantes de l’exportation de matières brutes, et ne montrent pas -hormis quelques exceptions- de signes avant-coureurs d’une mutation favorable. Aussi, comment peut-on se tourner vers notre avenir énergétiques si nos économies sont encore accoutumées à produire, à user et à abuser de leurs sous-sol.

 

Afrique Créative

 

Et au passage, si l’on revient à la source, comment des pays dont une partie des élites n’a aucun scrupule, peuvent basculer d’une rente pétrolière où des tankers peuvent s’évaporer, vers un modèle propre où le facteur de production tient plus à l’innovation et à la connaissance ? Bref, la plus grande faiblesse de l’Afrique réside bel est bien dans son leadership, et plus précisément dans la qualité de ce dernier.

 

De la force à la puissance

N’empêche, l’âge médian de la population africaine est d’à peine 20 ans. Il n’y a ainsi aucun doute que les 2,5 milliards d’habitants que comptera le continent en 2050, seront connectés. Ce qui ne veut pas forcément dire qu’ils seront instruits. Déjà, des projections raisonnables estiment que 10 % des ventes continentales au détail se feront en ligne en 2025. Mieux encore, la firme bulgare OneLife prépare sa conquête de l’Afrique où elle commencera par pénétrer le marché mauricien, avec sa crypto-monnaie OneCoin. Sans parler du fait que le mobile cash est né en Afrique, au Kenya, avant d’inspirer le monde entier. De laboratoire expérimental grandeur nature, l’Afrique est progressivement devenue l’enjeu central de la croissance mondiale. Si l’on y ajoute son dynamisme réel, et que l’on espère un coup de pouce technologique vers la connaissance, le retard accusé pourrait bel et bien devenir une force, et fera de l’Afrique une véritable puissance.

Par Othmane Zakaria  – La Tribune –