Donald Trump : Récit d’un hold-up médiatique

En préférant la controverse aux sujets de fond pour garantir revenus publicitaires, audiences et clics, les médias américains ont fait le jeu de Donald Trump.

 

C’est un carnage sans nom, un champ de ruines fumantes. Un paysage médiatique à la « Game of Thrones » où rôdent des bandes sans foi ni loi et où les loups ne sont jamais bien loin. Aucun média n’est sorti indemne du grand hiver de la campagne présidentielle américaine – excepté les pirates de l’extrême droite et les comptes en banque des chaînes de télé qui, eux, se portent très bien, merci. L’introspection n’en est qu’à ses débuts, mais une chose est sûre : rien ne sera plus comme avant…

 

De l’entertainment !

 

Trump a tout changé, ou plutôt tout catalysé. Quand il présente sa candidature, le 16 juin 2015, les médias rappliquent ventre à terre. Du spectacle ! De l’entertainment ! On va s’amuser ! Le ton est donné. Trump les attire d’autant plus qu’il démarre sa campagne dans l’outrance, accusant le Mexique d’envoyer aux Etats-Unis des immigrants qui « apportent de la drogue, du crime » et « sont des violeurs ». Bingo, audience garantie ! Le mauvais pli est pris, et la capacité de « The Donald » à faire exploser l’audimètre ne se démentira plus. C’est un marché faustien : tu me donnes l’antenne et je t’apporte l’audience, tu perds ton âme mais je t’enrichis. Subjuguées, les chaînes de télé envoient valser les règles d’éthique les plus élémentaires, par exemple celle qui imposait qu’un candidat soit présent sur le plateau pour répondre aux questions des journalistes – faute de quoi il peut se faire souffler les réponses par une équipe d’assistants. Depuis sa suite du 66 étage de la Trump Tower ou de son avion, Trump appelle au téléphone les télés les unes après les autres, qui en redemandent, encore et encore.

 

Les chaînes d’info en continu diffusent des heures de ses meetings en direct sans la moindre analyse critique, l’essentiel étant de ne pas rater la saillie outrancière ou raciste du jour. Ce que reconnaîtra après coup Jeff Zucker, le PDG de CNN, tout en plaidant les circonstances atténuantes : « On ne savait jamais ce qu’il allait dire. On ne savait jamais ce qu’il allait se passer. »

 

 

 

Tout le monde y trouve son compte. Trump, d’abord. Fin décembre, le Tyndall Report, qui mesure le temps d’antenne consacré par les trois grandes chaînes (ABC, CBS et NBC) aux différents sujets d’info, constate le grand écart :

 

« Donald Trump est, et de loin, le sujet le plus traité de la campagne 2016, recueillant à lui seul près du tiers de la couverture (327 minutes, soit 32 %), plus que tous les candidats démocrates réunis. »

 

Troublant lorsque l’on sait que les journaux du soir de ces networks sont encore regardés par 24 millions d’Américains. En mars 2016, MediaQuant, un institut de mesure d’audience qui fait autorité, livre ses chiffres : depuis le début de la campagne, le candidat républicain a bénéficié de près de 2 milliards de dollars de pub gratuite grâce à son exposition dans les médias ; Clinton, 2,5 fois moins. Du jamais-vu !

 

Qui dit audience dit profits. Trump, confie Leslie Moonves, le PDG :

 

« n’est peut-être pas une bonne chose pour l’ Amérique, mais il est une sacrée bonne affaire pour CBS »

 

Les chaînes câblées ne sont pas en reste. Après avoir vu le premier débat des primaires exploser tous les records avec 24 millions de téléspectateurs, CNN facture ses espaces publicitaires 40 fois le tarif normal pour le deuxième débat. Au total, selon la radio publique NPR, Trump a rapporté à CNN 100 millions de dollars de recettes publicitaires en plus de ce que la chaîne aurait normalement récolté pendant cette campagne, un chiffre que ne dément pas le PDG. La presse écrite, elle, suit cahin-caha le rythme effréné de cette campagne de dingue. Elle est désemparée par le phénomène Trump. A chaque énormité, à chaque mensonge du milliardaire, les éditorialistes prédisent un effondrement dans les sondages… qui ne vient pas.

 

 

 

Un documentaire de Libby Handros, remonté et traduit par Baptiste des Monstiers et Romain Boutilly, diffusé dans « Complément d’enquête » le 10 novembre 2016.

 

Comment traiter les mensonges en rafale du candidat ?

 

Les grands titres comme le « New York Times », le « Washington Post » ou le « Wall Street Journal » accordent une large place à l’événement, bien entendu, mais ils ont du mal à prendre l’homme d’affaires au sérieux. Les médias ne mesurent pas l’ampleur de la colère des Américains contre le statu quo, qui les pousse vers Trump (et vers Sanders) et lui donnera la victoire aux primaires. Comment traiter les mensonges en rafale du candidat ? Un cercle vicieux s’enclenche : Trump sort une énormité, les médias rappellent les faits, l’opinion s’en moque, la presse ne perd plus son temps à traquer la vérité… Une défaite en rase campagne, surtout pour les chaînes d’info en continu.

 

Même le vénérable « New York Times » attendra le 14 mai 2016, presque un an après l’annonce de sa candidature, pour sortir une enquête fouillée sur Trump et les femmes, la première à faire apparaître un comportement d’agresseur sexuel plus que troublant. Et il faudra attendre l’été 2016 pour que l’on commence à voir se multiplier les sujets de fond sur le passé louche et pavé d’échecs du businessman. A cette époque, il a déjà remporté la nomination…

 

 

 

Les journalistes ont un autre problème. L’obsession américaine de présenter une version « équilibrée » des faits, c’est-à-dire d’afficher sa neutralité même quand ils sont clairement du côté d’un candidat. Cette  « pseudo-objectivité », que dénonce sans relâche Paul Krugman, prix Nobel d’économie et éditorialiste au « New York Times », les conduit à recourir à la litote pour qualifier les mensonges de Trump (« Il est fâché avec les faits ») ou ses propos contre les immigrants (« racialement insensibles » ou « racialement incendiaires »). Il faudra attendre près d’un an pour que la presse appelle enfin un chat un chat et que le scrutin, pour reprendre le titre d’un édito du « NYT », soit considéré comme « l’élection qui aura oblitéré les euphémismes » . Dean Baquet, le directeur de la rédaction du « New York Times », constate lui aussi cette évolution. En 2004, quand John Kerry avait été calomnié au sujet de son passé au Vietnam, la presse avait eu toutes les difficultés à couvrir l’affaire Swift Boat (des vétérans avaient organisé la diffusion de spots publicitaires accusant le candidat d’avoir menti sur son comportement pendant la guerre) sans employer clairement le mot « mensonge ». « Trump a réglé le problème », résume sobrement Baquet.

 

Mais cette clarté nouvelle et bienvenue crée à son tour un autre problème : comme elle est inédite, Trump s’en sert pour crier à la conspiration des médias. Un journal local de Floride, le « Daily Commercial », a même présenté ses excuses à ses lecteurs pour « ne pas avoir assez modéré la vague anti-Trump dans nos pages ». Ce mea culpa a déclenché la fureur de Jay Rosen, un influent professeur de journalisme à la New York University, qui dénonce le vieux réflexe consistant à « écrire des articles bien neutres » plutôt que d’exposer une vérité qui, de facto, disqualifie le candidat républicain. Epilogue intéressant : le « Daily Commercial » fera amende honorable et reconnaîtra la justesse des critiques émises par Rosen.

 

 

 

La « fabrique d’illusions »

 

Les médias ont des excuses. Le phénomène Trump a consacré l’irruption brutale de la télé-réalité et de ses codes dans le monde politique. Mais ce n’est pas tout à fait une surprise. Dès 1961, l’historien Daniel J. Boorstin avait dénoncé la « fabrique d’illusions », une théorie selon laquelle « nous nous habituons à nos illusions que nous prenons pour la réalité ». En 1980, le politologue Michael Robinson avait inventé le terme de « médialités » pour décrire les développements ou situations

 

« auxquels les médias donnent de l’importance en les accentuant, les soulignant ou les mettant en scène d’une façon telle que leur signification est modifiée, déformée ou obscurcie ».

 

Exemple ? La pseudo-controverse sur la question de savoir si Obama est né ou non aux Etats-Unis, que Trump reprend à son compte dès 2011. C’est avec cette théorie de la conspiration délirante que les médias auraient dû tracer une ligne rouge, dénoncer ce mensonge avéré et passer à autre chose. Au lieu de quoi les chaînes traitent les boules puantes de Trump et autres allégations des birthers (qui mettent en doute la validité du certificat de naissance d’Obama) comme une information sérieuse.

 

 

 

Vitesse et éclatement

 

Thomas Patterson, du Shorenstein Center (Harvard) explique :

 

« Dans l’environnement médiatique hyper concurrentiel d’aujourd’hui, les journalistes ont du mal à résister aux controverses »

 

Il prend pour exemple l’affaire des e-mails de Hillary Clinton, à laquelle les trois grands networks ont consacré trois fois plus de temps (100 minutes, en cumulé) qu’aux sujets de fond, qui n’ont été traités que pendant 32 minutes contre… 220 à la même époque en 2012 ! Comment, en seulement quatre ans, la couverture des vrais défis qui attendent le prochain président a-t-elle pu chuter de 85 % ? Deux mots peuvent qualifier les derniers mois de campagne : vitesse et éclatement.

La vitesse ?

 

Chaque info est immédiatement reprise, amplifiée, disséquée à l’infini par les réseaux sociaux et l’internet en général. Ce raccourcissement médiatique a deux conséquences profondes, que l’on a vu jouer à plein. D’abord, l’impossibilité de vérifier, discuter, pondérer, relativiser si nécessaire l’actualité. D’où un boulevard pour toutes les théories les plus délirantes. Ensuite, et c’est sans doute encore plus grave, un « feuilletonnage » impitoyable de l’information. Dans cet univers où une actualité est aussitôt chassée par une autre, un candidat ne peut rester le favori trop longtemps au risque de provoquer l’ennui.

 

Le rebondissement est impératif : il faut trouver des casseroles, amplifier des scandales qui n’en sont pas ou qui ne méritent pas une telle frénésie médiatique. Les vrais scandales, eux, passent à la trappe dès qu’ils deviennent périmés, c’est-à-dire très vite. Un mois après la diffusion de l’enregistrement où Trump se vantait de harceler sexuellement les femmes, les républicains se ralliaient (presque) comme un seul homme derrière leur candidat. Tout était déjà oublié, donc pardonné.

 

Le deuxième élément majeur, catalysé par la campagne, c’est l’éclatement du paysage médiatique grâce à internet. Les médias traditionnels ne sont plus qu’un canal d’information parmi d’autres, les candidats passent littéralement par-dessus leur tête pour s’adresser directement aux électeurs via les réseaux sociaux, l’équipe Clinton postant cinq vidéos par jour en moyenne et Trump lâchant ses missiles en moins de 140 caractères. Surtout, le Net voit émerger de nouveaux acteurs dont l’ADN médiatique n’a rien à voir avec celui de la presse traditionnelle. L’année 2016 n’a pas seulement vu la fin des euphémismes, elle est aussi « l’année où la connaissance est morte », déplore Noah Rothman, de « Commentary Magazine » : « L’âge de l’information a cédé la place à quelque chose qui ressemble plus à son contraire. »

 

 

 

Le paysage médiatique reviendra-t-il à une situation plus normale ? Pas sûr.

 

Il y a seulement deux ans, à peine 15 % des Américains avaient entendu parler de Breitbart, un site droitier, nationaliste et raciste qui relaie les pires mensonges et théories de la conspiration. Quatre pour cent des personnes interrogées faisaient confiance à ce site, selon une étude du Pew Resarch Center. Aujourd’hui, Breitbart affiche une audience numérique plus forte que celle de tous ses concurrents, à l’exception de Fox News et du site Drudge Report, et Stephen Bannon, son PDG pyromane, est devenu le directeur de campagne de Trump. Développement logique : dans une Amérique de plus en plus en proie à la ségrégation idéologique, la technologie permet au citoyen de puiser ses informations auprès de sources qui le conforteront dans ses certitudes, sans même prêter attention à des sources « traditionnelles » de facto discréditées. La gauche de la gauche est persuadée que la presse mainstream a conspiré pour tuer la candidature de Bernie Sanders tandis qu’à droite, 14 % des républicains seulement font confiance aux médias, selon Gallup. Un site de l’ alt-right (droite alternative) comme Breitbart contribue à entretenir, chez des millions d’Américains, une réalité alternative qui n’a plus grand-chose à voir avec la « vraie » réalité. Il n’est pas le seul : on a appris, quelques jours avant l’élection, qu’au moins 140 sites politiques conservateurs faisant circuler des infos souvent inventées de toutes pièces étaient basés…en Macédoine.

 

Le paysage médiatique reviendra-t-il à une situation plus normale, maintenant que l’élection est passée et Trump élu. Pas sûr. Stephen Bannon, aussi déjanté idéologiquement que malin en affaires, ne cache pas sa volonté de construire un véritable empire, peut-être adossé à une « Trump TV ». Le 7 novembre, la veille de l’élection, un mystérieux « média conservateur en cours de développement » auditionnait à New York de futurs salariés journalistes et présentateurs. Les candidats, indiquait la petite annonce, doivent être « très au fait des points de vue conservateurs, les événements en cours et l’élection présidentielle ». Ils doivent aussi « avoir l’air distingué et intelligent » …

 

 

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Philippe Boulet-Gercourt   – Le Nouvel OBS –