Le défi du financement bancaire à long terme en Afrique subsaharienne

Les économies africaines ont des besoins considérables de financements à long terme, pour faire face au défi de la construction des infrastructures, notamment dans les domaines de l’énergie et des transports. Par exemple, on estime les besoins en infrastructures de l’Afrique à environ 93 milliards de dollars par an sur les dix prochaines années. Or entre l’accélération de l’endettement public ces dix dernières années due à une croissance économique soutenue et la baisse des cours de matières premières, les États de la région peinent à assurer le financement des grands projets d’infrastructures.
Il existe certes des financements dits « innovants » qui ont été expérimentés et qui pourraient servir d’alternatives, mais il sera surtout question ici de mettre l’accent sur les difficultés des banques locales à financer des projets à long terme.

Il s’agit d’investissements qui nécessitent des ressources longues, or les banques de la région ont très peu accès à ce type de ressources et n’arrivent donc pas à accorder des prêts à long terme. Il en résulte que le crédit bancaire est essentiellement à court terme : près de 60 % des prêts ont une échéance inférieure à un an et environ 2 % une échéance supérieure à 10 ans. Il est clair que cette situation pourrait affecter le potentiel de croissance et le développement économique des pays concernés.

Depuis un certain nombre d’années, les grands projets d’infrastructures ou énergétiques en Afrique subsaharienne sont financés dans une proportion importante par des institutions nationales ou internationales de financement du développement (IFD), qui ont été mises en place pour soutenir le développement du secteur privé dans les pays en développement. En général, ces institutions sont majoritairement détenues par des gouvernements étrangers et leurs capitaux proviennent de fonds de développement nationaux ou internationaux ou elles bénéficient des garanties souveraines. Cela leur permet de lever des capitaux sur les marchés internationaux et d’offrir des financements à des conditions très compétitives par rapport aux établissements de crédit locaux.

Par ailleurs, les IFD ne sont certainement pas soumises aux mêmes contraintes prudentielles que les banques d’Afrique subsaharienne qui, par exemple dans la zone CEMAC, sont assujetties à un coefficient de transformation des ressources à vue en ressources longues de 50 %, ce qui, compte tenu du faible niveau de bancarisation et de l’épargne, limite leur accès au marché du financement à long terme.

Cette situation ne semble pas encore susciter un très grand intérêt des décideurs politiques de la région. Pourtant, ces financements concernent généralement des secteurs de développement et des projets stratégiques (construction de centrales électriques, d’aéroports, d’autoroutes, de routes, de chemins de fer, etc.), qui pourraient justifier que des mesures soient prises à une échelle nationale ou régionale pour réduire au maximum le niveau de la dette extérieure sur de tels investissements, en donnant plus de marge de manœuvre aux banques locales qui, paradoxalement, ont parfois des niveaux de liquidité acceptables.

L’une des questions récurrentes du financement bancaire en Afrique subsaharienne est le niveau élevé des taux d’intérêt pratiqués par les établissements de crédit. Un sujet d’autant plus important lorsqu’il s’agit de financement à long terme. Il est assez difficile de donner une explication cohérente (autre que celle liée au profil de risque et à l’absence de données historiques des emprunteurs) qui expliquerait le niveau des taux d’intérêts pratiqués dans la zone, d’autant qu’il s’agit généralement de prêts à court terme et que les taux directeurs des banques centrales, que ce soit dans l’UEMOA ou dans la CEMAC sont en général assez bas.

Les taux d’intérêt sur prêts sont si élevés que de nombreux pays d’Afrique subsaharienne ont adopté, au début des années 2010, des règlementations spécifiques visant à plafonner ces taux à travers la répression de l’usure. Dans la zone CEMAC, c’est le cas par exemple du Règlement n°02/CEMAC/UMAC/CM du 2 octobre 2012 qui définit le taux usuraire comme le taux effectif global excédant de plus de 33% le taux effectif global moyen pratiqué au cours du semestre précédent par les établissements de crédit pour des opérations de même nature avec des risques similaires. Il faut encourager de telles mesures, mais il faut aussi dire qu’elles s’attaquent davantage aux conséquences qu’aux causes réelles des taux d’intérêts élevés. Le risque serait que les établissements de crédit cherchent à compenser ces plafonds en augmentant d’autres coûts ou en se désintéressant par exemple des emprunteurs présentant des profils de risque plus élevés. Les premières victimes seront (ou sont) les petites entreprises.

En définitive, les solutions au problème du financement bancaire à long terme en Afrique subsaharienne peuvent être de divers ordres. On peut recenser ici quelques exemples. Tout d’abord, il faudrait accélérer le processus d’intermédiation bancaire et augmenter le taux de bancarisation des populations, aujourd’hui estimé à environ 15% seulement. Cela permettra de capter l’épargne de ces populations souvent dispersée à travers des circuits d’épargne informels. Les établissements de crédit devront développer des métiers de gestion d’actifs et d’ingénierie financière capables de proposer aux épargnants des produits attractifs, et cela n’est possible que si les États mettent en place des dispositifs fiscaux incitatifs. Il faudrait aussi envisager de desserrer les contraintes prudentielles auxquelles sont assujettis les établissements de crédit de l’UEMOA et de la CEMAC notamment en ce qui concerne le coefficient de transformation, dans des conditions qui permettent toutefois de garantir la sécurité du système bancaire.

Derrière toutes ces questions, se trouve aussi celle du rôle stratégique que les États d’Afrique subsaharienne souhaitent (ou pas) donner aux établissements de crédit de la région dans le financement de leurs économies.

 

Par Alex Bebe Epale, Président de l’Association des Juristes Camerounais de France et de l’African Business Lawyers’ Club

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