Le «Côté» obscur du pari sportif

L’industrie des jeux de hasard reste l’un des premiers secteurs à avoir investi Internet en quête de bénéfices. Un pari réussi pour ces structures qui ont rapidement évolué en de « pure players » qui adoptent des business-models différents des formules adoptées par les loteries et bookmakers traditionnels. Ce qui a occasionné un rapide changement d’habitude de consommation des joueurs et au passage favorisé la multiplication des paris illicites qui brassent jusqu’à 900 milliards d’euros par an.

Comme tous les secteurs, celui des paris sportifs a connu un grand chamboulement avec la démocratisation de l’accès à Internet. En effet, là où les jeux de hasards liés au sport étaient l’apanage des loteries et autres établissements étatiques entourés généralement d’une constellation de Bookmakers plus au moins légaux, des opérateurs transnationaux ont rapidement pris la relève. A ces «opérateurs traditionnels» se sont greffés lors de la dernière quinzaine d’années des «pure players», dont le business model repose généralement sur le système de cotation des résultats sportifs notamment ceux du football.

 

Chamboulement technologique

Bien que dans la perception commune, les paris sportifs sont liés au football, ce sport ne représente que la partie émergée de l’iceberg, la part du lion revenant aux compétitions hippiques et autres courses d’animaux. D’ailleurs, le sport est aujourd’hui considéré comme une activité économique à part entière. Un phénomène surtout présent dans les économies développées, où les marchés du sport ont pris une importance considérable. Selon une estimation de chercheurs de l’université française de la Sorbonne, le marché sportif brassait entre 800 et 900 milliards d’euros en 2014 (hors paris sportifs), ce qui représenterait 1,8% du PIB mondial. Si l’on ajoute à ce marché, les gains enregistrés par les paris sportifs légaux et illégaux, le volume croît de 50 à 100%, selon Interpol.

 

Cette hausse de valeur du marché sportif, s’explique en partie par l’évolution des activités de sponsoring de joueurs, clubs, sélections nationales, ligues et championnats ou encore d’événements continentaux, régionaux et mondiaux. S’y ajoutent, les droits d’images des sportifs eux-mêmes et le développement rapide du marché transnational des paris sportifs, qui enregistre entre 200 et 500 milliards d’euros de mises par an. La spécificité de ce service est de permettre à un internaute de parier en ligne sur l’issue d’événement sportifs qui se déroulent dans des pays tiers.

 

En clair, un ivoirien peut ainsi parier depuis Abidjan sur un site basé à Malte, même s’il est considéré comme illégal en Côte d’Ivoire. Les paris peuvent porter sur des sujets pour le moins atypiques, comme le nombre de corners d’un match du championnat de football brésilien.

 

La spécificité de ces systèmes est de pouvoir se greffer sur des compétitions de tous niveaux dans toutes les disciplines, des plus prestigieuses aux plus modestes voire de celles qui présentent des grands enjeux sportifs à celles qui en sont dépourvues.

 

Une frontière diffuse

L’indépendance de ce secteur de toute intrusion gouvernementale a fini par attirer l’attention d’organisations aux pratiques mafieuses. Un attrait qui a signifié une progression des paris sportifs internationaux qui n’ont qu’a emprunter les flux internationaux de capitaux transitant par (ou investis dans) le sport et les paris sportifs. De cette manière, les capitaux acquis de manière illégales utilisent ces circuits financiers pour leur donner une apparence légale, ce qui multiplie les risques d’utilisation du sport comme vecteur de blanchiment d’argent.

 

Cette évolution a également chamboulé le business model des paris sportifs.  Aujourd’hui, le marché a pratiquement évolué vers un monopole des paris à côtes, qui réalisent près de 90% du marché. Ces derniers ont connu dernièrement l’apparition de produits connexes comme le betting exchanges (système de gré à gré), le live betting (pari en direct durant un événement sportif), les paris sur des sports peu médiatisés (badminton et tennis de table) ou encore les paris dérivés qui permettent aux parieurs de miser sur des faits de jeux et non sur le résultat ou le score de la rencontre.

 

Des systèmes de jeu qui ont la particularité d’être très addictifs. En témoigne, le taux de retour des joueurs (TRJ) qui est passé de 50% (pour les structures traditionnelles) à des taux supérieurs à 90% voire 99%, pour des pures players comme Bwin, Sportingbet ou encore Bet365. Un TRJ qui pousse les parieurs à appliquer des techniques de produits financiers utilisées par les traders, une évolution qui offre une porte d’entrée aux criminels qui font maintenant partie du paysage et qui utilisent cette diversité de moyens pour ne pas se faire repérer par les opérateurs et les autorités. Cette évolution des paris sportifs, entraîne désormais d’importants risques pour l’intégrité du sport car leur développement fournit aux manipulateurs de compétitions sportives de nombreuses possibilités de paris très lucratifs et peu ou pas contrôlables. Le caractère incontrôlable des paris en Asie fournit des opportunités de mises discrètes, échappant au contrôle des autorités. La coexistence d’opérateurs légaux, illégaux et partiellement légaux, crée une situation très complexe pour nombre de régulateurs. En effet, les opérateurs partiellement illégaux, se méfient des mesures qui pourraient être prises en faveur de l’intégrité du secteur par peur d’un impact sur la profitabilité de l’activité ou encore entraîne des conflits d’intérêts, sachant que certains opérateurs illégaux financent le sport professionnel pour justement gagner en légitimité.

 

Formules de jeu attractives pour les mafias

La complexification des types et formules de paris a été observée sur la dernière décennie, ce qui a favorisé l’apparition de nouvelles opportunités pour les tricheurs et de nouvelles zones à risques à prendre en considération pour les régulateurs. S’y ajoute le fait qu’un événement sportif peut être le support de plusieurs formules de paris. Les auteurs des paris criminels sont généralement attirés par les mises sur le vainqueur d’une rencontre ou le handicap, où les gains sont plus élevés. Ces derniers peuvent ainsi miser gros avec moins de risques d’être détectées, ce qui pousse ces bandes à essayer de manipuler les compétitions concernées.

 

Il n’empêche qu’il existe des cas où des spot-fixing (paris sur les faits de jeu sans influence directe sur le résultat d’une compétition) ont été enregistrées. En témoigne, le cas de footballeurs au Royaume-Uni ayant acceptés de l’argent pour se faire expulser. Ce qui attise le risque de fraude individuelle, d’autant plus qu’un seul élément peut facilement manipuler un fait de jeu. Bien que ses produits ont favorisés à la transformation des marchés de paris traditionnels, les faibles gains proposés limitent pour l’instant l’attrait pour les tricheurs. La détection de ce genre d’actes criminels reste difficile. Une situation qui s’explique par le fait que les méthodes de la finance de marché sont utilisées pour gérer les paris sportifs. Les algorithmes de détection en temps réel des manipulations sportives sont calqués sur ceux utilisées par les régulateurs de marché pour repérer les délits d’initiées. Les bookmakers pour leur part peuvent «couvrir leur exposition» en pariant eux-mêmes sur des marchés de paris comme le feraient des opérateurs financiers. Ce qui rend la détection de ce genre d’opérations difficile, en raison du manque de sophistication des gestionnaires de paris clandestins, chose qui débouche sur l’absence de données en volume analysables par les algorithmes.

 

La plaque tournante des paris criminels reste l’Asie et notamment la Chine. L’Afrique de son côté reste un  marché porteur» pour ce type de filières, échaudées par l’attention accrue sur la corruption sportives suite aux scandales à répétitions qui ont secoué la Fifa, l’UEFA ou encore le CIO. Le manque de contrôle des différentes instances sportives des pays africains conjuguées à la faiblesse des revenus sportifs par rapport aux salaires «galactiques» proposées en Europe, Asie, Moyen-Orient ou encore dans certains pays d’Amérique Latine, représentent un terreau fertile pour ces bandes criminelles.

Par Amine Ater  – LTA –

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