Côte d’Ivoire – Abdourahmane Cissé : Monsieur 8,5 % de croissance

PORTRAIT. Ce polytechnicien de 35 ans, pur produit de l’école ivoirienne, est depuis 2013 celui à qui le président Ouattara a confié le ministère du Budget.

Avec son 1,90 m, ses fines lunettes, son costume bleu sombre et son air juvénile mais sérieux, Abdourahmane Cissé aimante tous les regards. Photographes, hommes politiques, journalistes, hauts fonctionnaires : ils ont tous entendu parler du phénomène Cissé. C’était le 17 mai, avenue d’Iéna, dans les locaux parisiens de la Banque mondiale. Le ministre du Budget de la Côte d’Ivoire était venu convaincre les investisseurs internationaux de financer la croissance dans son pays. Cissé n’était pas seul, bien sûr, de nombreux autres ministres ivoiriens éminents étaient présents. Mais les bailleurs de fonds sont tombés sous le charme du jeune responsable politique, âgé de seulement 35 ans.

Cissé excelle dans l’art de vanter avec rigueur les atouts de la Côte d’Ivoire

Dans la capitale française, la Côte d’Ivoire a sécurisé ce jour-là 15,4 milliards de dollars pour ses investissements publics. Abdourahmane Cissé est à l’aise dans le petit milieu des argentiers du monde. Quelques semaines plus tôt, Cissé, symbole du retour des cerveaux de la diaspora ivoirienne dans leur patrie, se rendait à Washington pour disserter sur les investissements dans les infrastructures en Côte d’Ivoire. Le ministre, qui n’aime pas être qualifié de « Macron ivoirien » (il souligne qu’il a été nommé au Budget avant l’arrivée du Français à Bercy), se fait un plaisir et une spécialité de la vente des atouts de la Côte d’Ivoire – où 77 % de la population a moins de 25 ans – en dehors de ses frontières. En substance, le message est le suivant. Son pays est le champion toutes catégories de la croissance africaine. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : depuis 2011, la Côte d’Ivoire a enregistré en moyenne une croissance de 9 % ! Pour 2016, les prévisions font encore état d’un chiffre de 8,5 %. Et cela, alors que le continent africain est plombé par la conjoncture internationale et la chute brutale des cours des matières premières. La Côte d’Ivoire affiche la plus forte croissance du continent africain, devant la Tanzanie et l’Éthiopie.

Un parcours brillant, de Treichville à Londres

Né dans le quartier populaire de Treichville, à Abidjan, en 1981, Abdourahmane Cissé est le dernier garçon d’une fratrie de quatre enfants, qui exercent tous dans la finance : « Mon frère aîné est chez Deloitte à New York, ma sœur travaille pour le site financier Mataf, mon autre frère est auditeur et moi, le petit dernier de la famille, je suis ministre du Budget. Toujours les chiffres… » s’enorgueillit-il. Avec un père ouvrier en bâtiment et une mère femme au foyer, le jeune « Abdou » grandit dans une famille où la valeur travail compte énormément. « Ma mère n’a pas fait d’études, mais je ne l’ai su que très tardivement. Elle nous a toujours poussés vers l’excellence à l’école. Mais je pensais qu’elle comprenait nos devoirs, nos exercices… En réalité, ce n’était pas le cas. C’est fou » confie-t-il, encore imprégné par cette atmosphère très studieuse.

Abdourahmane Cissé est un pur produit de l’école ivoirienne. École primaire à Vridi Collectif, collège à Port-Boüet, études secondaires au lycée de Grand-Bassam (bac C, mention bien). À 18 ans, il déménage à Paris pour intégrer une classe préparatoire. Il passe le concours de l’École polytechnique. Admis. Promotion X 2001, en tant qu’élève étranger. Il décroche en 2004 un diplôme d’ingénieur option mathématiques appliquées. Le jeune diplômé s’envole ensuite pour les États-Unis, où il suit un double programme de l’université d’Oklahoma et de l’Institut français du pétrole. Il en sort avec un master en sciences économiques et gestion des ressources pétrolières. Mais alors, pourquoi avoir opté pour la finance ? « Un pur hasard. J’avais des facilités en mathématiques, et je voulais prendre des risques. » Direction Londres. Après une série de… 19 entretiens, Adbourahmane Cissé est embauché par la banque d’affaires Goldman Sachs. D’abord en tant qu’analyste, puis il devient très vite trader et occupe enfin un poste de directeur exécutif chargé du trading sur les indices de la zone euro.

Une vie à 100 à l’heure chez Goldman Sachs

Il passe six ans au sein de ce département, vit à 100 à l’heure, profite de la pluie de bonus que lui offre son statut. « Je vivais comme tout trader, c’est-à-dire à fond », avoue-t-il avant de poursuivre : « Je gagnais très bien ma vie chez Goldman Sachs à Londres, mais je voulais apporter quelque chose à mon pays. » Son destin bascule au mois de juin 2011. Abdourahmane Cissé est en vacances à Abidjan. Le plus fort de la crise postélectorale (née de la lutte pour le pouvoir entre Laurent Gbagbo, l’ancien président, et Alassane Ouattara, nouvellement élu à la fonction suprême) est passé. Le président Ouattara vient de prêter serment. Le calme politique revient progressivement et, avec lui, l’embellie économique. « J’ai été frappé par le dynamisme du pays, se souvient Abdou Cissé. Cela faisait un moment que je songeais à rentrer. J’avais cette envie, mais j’attendais un leader avec une vision comme le président Alassane Ouattara. » C’est sans doute une déformation professionnelle, le pro de la finance a observé le pays, évalué les risques et pris sa décision.

Le ministre du Budget recommande aux multinationales qui remportent les appels d’offres d’accorder 30 % de leurs sous-traitances à des PME locales.

Le tournant de 2011 : Cissé rentre au pays

De retour à Londres après ses vacances, il présente sa démission. Réaction de son patron : « Où allez-vous ? JP Morgan ? Morgan Stanley ? » Il lui répond : « Non, je rentre en Côte d’Ivoire. » Interloqué, le supérieur du jeune trader tente de le retenir. Sans succès. Abdourahmane Cissé a déjà organisé son déménagement vers Abidjan et réservé son avion. « Je n’ai jamais considéré que je prenais un risque en rentrant chez moi. En dehors des questions matérielles, mon objectif est d’apporter quelque chose à mon pays. » L’atterrissage à Abidjan n’est pas aussi simple que prévu. Cissé passe un an sans travailler. Il se cherche une activité, planche sur la création d’un fonds d’investissement.

Après un an sur son projet, il est enfin sur la bonne orbite

C’est finalement un simple e-mail envoyé à Amadou Gon Coulibaly, secrétaire général de la présidence, croisé quand il était trader à Londres, qui va le faire basculer dans la politique. Cissé connaît aussi Téné Birahima Ouattara, ministre des Affaires présidentielles et frère du chef de l’État. Les deux hommes lui ouvrent les portes du palais, le font entrer dans le premier cercle du pouvoir. Cissé est nommé en juillet 2012 à la présidence de la République ivoirienne comme conseiller spécial chargé des finances publiques. Il devient en janvier 2013 directeur de cabinet de la très influente Kaba Nialé, ministre chargée de l’Économie et des Finances. Il imprime sa marque : travaille beaucoup, décide rapidement et surtout use d’une grande liberté dans l’expression…

Ce qui est inhabituel au sein de l’administration ivoirienne, où les prises de parole des hauts fonctionnaires sont rares. Sa gestion à l’anglo-saxonne détonne et plaît. Pour Hamet Aguemon, quadra béninois, entrepreneur dans la finance et ancien collègue chez Goldman Sachs, « Goldman Sachs est une école qui apprend à travailler. Les gens en Afrique restent malheureusement encore trop à la surface. Abdou, lui, va beaucoup plus loin dans les process. Pour comprendre l’avenir, il faut maîtriser le passé, c’est la méthode d’Abdou. Sa façon de penser est différente », analyse ce proche de l’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou. Cissé, un homme très croyant et pratiquant, devient vite un pivot central dans la stratégie budgétaire du pays.

À 32 ans, il est propulsé ministre du Budget

Propulsé en novembre 2013 au poste de ministre chargé du Budget, il devient ainsi à 32 ans le plus jeune membre d’un gouvernement ivoirien. « La Côte d’Ivoire regorge de talents et de pépites qui ne demandent qu’à être reconnus et soutenus. » Son cabinet est composé d’un mélange de cadres recrutés sur place et d’autres venant de l’extérieur. Comme Karim Traoré, ingénieur statisticien formé à Abidjan, qui a fait carrière dans des cabinets privés puis dans l’administration ivoirienne, Sidy Cissé, passé par l’X et les Mines en France, sans oublier Mariame Diaby, conseillère technique chargée des Participations publiques et diplômée de l’Institut national des télécommunications de Paris. À la tête de la cellule communication, une ancienne top-modèle, Nina Keita (une nièce du président Ouattara), repérée à Paris durant ses études, qui a fait la couverture des plus grands magazines avant de suivre un MBA à la Columbia Business School et de rentrer en Côte d’Ivoire. Ces exemples font dire à Abdourahmane Cissé que « la formation est la clé de l’avenir du continent africain ». Cissé prend régulièrement des nouvelles des élèves africains admis dans les plus prestigieuses écoles comme Polytechnique, qui vient par exemple d’accueillir près d’une quinzaine d’élèves du continent. Il se rend auprès d’eux pour les encourager, envoie des messages de soutien sur Twitter et Facebook.

Le ministre fait feu de tout bois

À son actif en tant que ministre ? La création du Livre foncier électronique (Life), destiné à accroître la sécurité des transactions immobilières. Il a également réformé le service des douanes et a mis en place un crédit d’impôt pour chaque emploi créé. Pour favoriser les entreprises nationales, le ministre du Budget recommande aux multinationales qui remportent les appels d’offres d’accorder 30 % de leurs sous-traitances à des PME locales. Cissé a amélioré les conditions de la création d’entreprise, désormais possible en vingt-quatre heures. Il s’attaque également à l’économie informelle. Après avoir d’abord agi en direction des grandes entreprises, il a proposé une sorte d’amnistie aux PME qui auparavant ne déclaraient pas l’intégralité de leur activité.

Et demain… ?

Comme un certain Emmanuel Macron, ancien banquier lui aussi, serait-il un jour tenté par la fonction suprême ? Un indice : il a été directeur de campagne associé du district d’Abidjan lors de la dernière campagne électorale d’Alassane Ouattara en octobre 2015… « J’ai fait une campagne pour le président, mais pas pour moi ! Je suis alassaniste ! précise ce père d’une fille de 3 ans. Je n’ai pas pris goût à la politique, même si j’en fais en tant que ministre du Budget. Mais de là à créer un parti, je ne suis pas tenté. » Abdourahmane Cissé est-il une anomalie dans la classe politique ? « Budget de l’État, comptes publics, prévisions… Beaucoup de ces notions sont nouvelles pour le pays et il faut souvent prendre des décisions rapides, tranchées… Abdou a ces capacités. Forcément, cela ne plaît pas à tout le monde qu’il veille sur les comptes de la Côte d’Ivoire », confie un ancien camarade de l’X. Une nouvelle Constitution va être adoptée. Elle instaure un poste de vice-président. Certains l’y voient déjà.

PAR VIVIANE FORSON      –  Le Point –

 

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La Côte d’Ivoire (2015)

23,3 millions d’habitants 32,5 milliards de dollars de PIB PIB/habitant : 1 400 dollars 77,3 % de la population a moins de 35 ans Taux de pauvreté : 46,3 % (moins de 1,9 dollar par personne et par jour).

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