Corruption : les indices de mesures sont-ils vraiment fiables ?

Après Abidjan en juin dernier, c’est autour de Yaoundé de servir de cadre pour la présentation de la quatrième édition du Rapport sur la gouvernance en Afrique publié par la Commission économique des nations unies pour l’Afrique centrale (CEA). Pour l’édition 2016, le rapport s’est penché la corruption en Afrique ainsi que ses dimensions internationales. Au delà de l’ampleur de la situation sur le continent, c’est la question de la crédibilité et de la fiabilité des mesures actuelles essentiellement qui pose problème, ce qui est de nature à inaugurer un nouveau débat au sein de l’opinion.

Les indices de perception de la corruption en Afrique qui servent actuellement à évaluer le phénomène et même à classer les pays en fonction de son ampleur, sont-ils crédibles ou fiables ?  Visiblement non, à en croire le dernier rapport sur la gouvernance de la Commission économique des nations unies pour l’Afrique centrale (CEA). Dans l’édition 2016 du rapport, le 4e du genre, la commission s’est intéressée à la mesure de la corruption sur le continent ainsi que sa dimension internationale. La principale conclusion qui ressort du rapport et qui est de nature à ouvrir un nouveau débat au sein de m’opinion continentale, c’est que « les indices actuels de perception ne reflètent pas les réalités des pays africains et ignorent complètement l’escalade de la dimension internationale de la corruption ». La question a été au centre des débats lors de  la présentation du rapport en Afrique centrale, ce vendredi à Yaoundé. Tout comme c’était le cas à Abidjan en juin dernier, les experts, autorités gouvernementales et autres acteurs de la société civile ou universitaires, se sont largement accordés sur la faiblesse des indices actuels sur lequel se fondent la perception de la corruption par les pays africains et met en lumière leurs faiblesses.

 

« Les indices actuels de perception ne reflètent pas les réalités des pays africains et ignorent complètement l’escalade de la dimension internationale de la corruption ».

La corruption, un concept trop ambiguë

Voilà donc ce qui est de nature à remettre en cause certains classements internationaux sur la corruption en Afrique et dont certains entrent en compte dans l’évaluation du climat des affaires des différents pays du continent. A plusieurs occasions, ces classements sont mis en avant pour critiquer certains gouvernements en plus de faire preuve de fois chez les investisseurs. Le rapport a d’ailleurs analysé plusieurs évaluations en matière de mesure ou de perception de la corruption en Afrique et a mis en exergue la diversité des indicateurs pris en compte ainsi que les méthodologies adoptées. A la lumière de cette analyse comparative, les experts de la CEA sont parvenus à la même conclusion qui remet en cause la fiabilité et la crédibilité des indices et autres indicateurs. La première difficulté réside d’ailleurs sur l’ambiguïté même de la définition du concept surtout quand on le rapporte au contexte africaine. Ainsi, le rapport note que du fait que les pratiques de corruption se passent derrière des portes closes à l’abri des regards du public, la difficulté de mesurer ce phénomène se trouve amplifiée. A ce niveau, le document fait ressortir que la perception même de la corruption varie d’un pays à l’autre et selon les régions. Du coup le rapport indique également, « ce que les économies avancées qualifient sans ambiguïté d’acte de corruption, peut s’inscrire dans la zone grise en Afrique voire être une pratique jugée tout à fait acceptable dans d’autres parties du monde ».

 

Ce que les économies avancées qualifient sans ambiguïté d’acte de corruption, peut s’inscrire dans la zone grise en Afrique voire être une pratique jugée tout à fait acceptable dans d’autres parties du monde.

Passant en revue les différentes méthodologies adoptées par les différents rapports en la matière, le rapport met en évidence l’ambiguïté entourant la définition du concept de corruption, « lequel est particulièrement déroutant lorsque l’on tente de la mesurer ». Qu’il s’agisse de l’approche de la Banque mondiale, de Transparency International, de la Fondation Mo Ibrahim ou de l’ITIE, entre autres, le rapport a fait ressortir que « le type de définition que l’on choisit pour décrire la corruption influencera le cadre conceptuel, méthodologique et empirique adopté pour l’analyser ». Cette difficulté d’en saisir véritablement le phénomène  se retrouve même au niveau de l’ONU en ce sens que les rédacteurs de la Convention des Nations Unies contre la corruption aient eux-mêmes  éprouvé des difficultés à trouver une définition de la corruption comme en témoigne un passage du texte onusien dans lequel il est stipulé, en substances : «  … il a été décidé que le texte de la Convention ne comprendrait pas de définition de la corruption, car il s’agit d’un terme polyvalent et variable qui signifie différentes choses pour différentes personnes, et surtout parce que c’est un concept évolutif ».

 

Nécessité d’affiner les approches

Sans remettre en question l’ampleur du phénomène sur le continent et ses répercussions sur l’économie africaine et surtout au niveau des citoyens, le rapport de la CEA suggère plutôt « que les méthodes basées sur la perception ancrées sur des enquêtes plus transparentes et représentatives devraient être utilisées avec précaution et complétées, le cas échéant, par des indicateurs quantitatifs spécifiques au pays ou au cas en vue de produire des mesures de la corruption plus sophistiquées et pertinentes ». L’étude invite également les gouvernements et leurs partenaires à insister sur des approches de mesure de la corruption fondées sur les faits et inspirées de critères quantitatifs plus objectifs. En ce qui concerne la lutte contre  la corruption, rapport a propose quatre principaux axes à prendre en compte par les pays africains. Il s’agit de renforcer l’appropriation et la participation dans la planification du développement; d’améliorer la transparence et la reddition des comptes; de mettre en place des institutions de gouvernance crédibles et d’améliorer l’architecture régionale et mondiale en matière de la gouvernance.

 

Au delà donc de l’enjeu sur la question, le débat est donc ouvert et à Abidjan comme à Yaoundé, les arguments s’inscrivant dans la même tendance ne manquent pas, ce qui en soi mérite une attention particulière car cela pourrait ouvrir de nouveaux horizons en matière du regard que porte le monde sur l’Afrique. Le moins que l’on puisse dire, c’est que dans la plupart des cas, les rapports et autres classements internationaux qui servent à évaluer la dynamique du continent, sont dans leur majorité, le fait d’institutions ou d’experts loin au fait des réalités locales. L’amélioration des indicateurs tout comme celle des méthodologies utilisées renforcera de mieux appréhender certains phénomènes pour que les solutions et recommandations adaptées y soient recommandés. Comme on dit, le meilleur remède n’est d’abord que le fait d’un bon diagnostic !

 

ABOUBACAR YACOUBA BARMA  – La tribune –