Construction : comment Ankara pousse ses pions en Afrique

Centrales, raffineries, hôtels… Les entreprises turques profitent de la croissance sur le continent pour engranger les contrats, en se positionnant notamment sur des marchés jugés risqués.

Les 2 et 3 novembre, à Ankara, des chefs d’entreprise venus de presque tout le continent rencontreront leurs homologues turcs dans le cadre du premier forum d’affaires Turquie-Afrique. Ce rendez-vous confirme la volonté affichée depuis quelques années par Ankara d’étendre son influence diplomatique et commerciale aux économies africaines les plus prometteuses. Avec un double objectif : renforcer sa position sur la scène internationale et capter de nouveaux marchés au profit des compagnies turques.

Collaboration économique et diplomatique

Les relations diplomatiques turco-africaines se développent en effet à pas de géant. En 2009, la Turquie disposait de seulement 12 ambassades en Afrique, dont cinq en Afrique du Nord. Aujourd’hui, Ankara en compte 39 sur le continent. Et les pays africains le lui rendent bien, avec 32 ambassades dans la capitale turque, contre 10 en 2011. En juin, lors d’une visite à Nairobi, le président Recep Tayyip Erdogan a indiqué que figurait parmi ses priorités la volonté de développer les relations commerciales avec le Kenya, l’une des plus importantes économies d’Afrique de l’Est.

« L’année dernière, le volume de nos transactions commerciales se chiffrait à 144 millions de dollars [132 millions d’euros], ce qui est très peu, a-t‑il déploré dans un discours. J’ai demandé [au président kényan Uhuru Kenyatta] qu’on le porte, si possible, à 1 milliard de dollars. Je sais que nous avons le potentiel pour y parvenir. »

Des relations en construction

C’est notamment dans le secteur de la construction que les entreprises turques sont prêtes à tirer profit de cette offensive diplomatique. À l’instar de leurs pairs chinois, les groupes turcs se sont montrés de plus en plus actifs sur le continent ces dernières années. Entre 2010 et 2013, ils ont enregistré une hausse de 28 % de leurs activités à l’international, avec des profits atteignant 30 milliards de dollars. Quarante-deux compagnies turques figurent d’ailleurs dans le classement 2015 des 250 opérateurs internationaux établi par le magazine américain Engineering News-Record.

Une part essentielle de ce développement est due à l’évolution du commerce africain. « Le continent a toujours représenté l’un des marchés les plus importants pour les multinationales turques, a expliqué au Groupe Jeune Afrique le porte-parole de l’association des entrepreneurs turcs. En particulier au cours de la dernière décennie, le business turc de la construction en Afrique a connu une croissance impressionnante. »

Selon la même source, depuis les années 1990, les entreprises de construction turques ont gagné plus de 10 milliards de dollars grâce à 223 projets menés en Afrique subsaharienne. Et se positionnent aujourd’hui pour signer davantage de contrats, en pleine période de croissance des économies africaines.

Faire fi des risques

« Les compagnies turques sont connues pour leur détermination à entrer sur des marchés que nombre de grandes multinationales jugent trop risqués, comme la Libye », explique Richard Marshall, analyste infrastructures senior chez BMI Research. En Somalie, où le gouvernement turc s’est engagé à investir 100 millions de dollars d’ici à 2017, les insurgés islamistes Shebab prennent ainsi pour cibles les ouvriers turcs. Trois d’entre eux ont été tués à Mogadiscio en 2014 dans l’explosion d’une bombe à l’extérieur de l’ambassade turque.

« Cette plus grande tolérance aux risques leur permet de saisir un plus grand nombre d’opportunités, affirme Richard Marshall. Le Somaliland, en particulier, devrait bénéficier de gros investissements en matière d’infrastructures dans les prochaines années, alors que DP World cherche à moderniser les installations du port de Berbera. Et l’Éthiopie poursuit sa recherche de corridors pour ses exportations. »

Implantations en hausse au sud du Sahara

D’après Richard Marshall, « cette stratégie peut être reproduite sur les marchés à forte croissance, mais à haut risque, d’Afrique subsaharienne ». Alors qu’en Afrique du Nord les entrepreneurs turcs sont plus actifs en Libye, en Algérie et au Maroc, au sud du Sahara ils ont davantage de projets en Éthiopie, au Nigeria et au Soudan. Mais leur présence s’accélère au Cameroun, en RD Congo, au Ghana, au Mali et au Sénégal.

Dans ce dernier pays, le consortium formé par les groupes Summa et Limak a décroché en avril un contrat pour finaliser les travaux de construction du nouvel aéroport international Blaise-Diagne, à Diass. Un chantier initialement mené par le constructeur Saudi Binladin Group. « La RD Congo et surtout le Ghana attirent les investissements grâce à leurs bonnes perspectives de croissance économique et à leurs besoins en infrastructures », indique l’association des entrepreneurs turcs. D’après cette dernière, « en dépit de la chute généralisée des prix des matières premières et des troubles politiques ayant ralenti le rythme de la croissance économique sur le continent, ses “lions” économiques poursuivent tout de même leur avancée ».

 

Ce sont notamment les marchés kényan et camerounais de la construction que les groupes turcs surveillent étroitement. Selon les prévisions de Richard Marshall, ils connaîtront une croissance annuelle de 8,8 % en termes réels au cours des cinq prochaines années. « Les deux marchés sont portés par l’augmentation des dépenses gouvernementales et l’implication du secteur privé, et peuvent se targuer de bénéficier d’un cadre développé de partenariat public-privé, ce qui a été décisif pour attirer et soutenir l’investissement privé », explique l’analyste.

Maisons, centres commerciaux, hôtels et centres de conférences… Les entrepreneurs turcs se positionnent sur tous les grands chantiers. Ils prennent aussi part à des projets d’infrastructures telles que centrales électriques, aéroports, oléoducs, gazoducs et raffineries pétrochimiques. L’une des plus importantes entreprises de construction turques en matière de profits à l’international est Enka. Elle a engrangé l’an dernier 2,4 milliards de dollars dans des opérations à l’étranger, et finalisé 19 projets sur le continent.

Rönesans Construction, l’une de ses concurrentes, a elle aussi réalisé à l’étranger 2,4 milliards de dollars de profits sur la même période et compte dix projets en cours en Afrique, dont des hôtels au Nigeria et des centres commerciaux en Libye.

Approche inclusive plébiscitée

Face à la compétition des entreprises chinoises, entre autres, qui cherchent à gagner des parts de marché hors de leur pays, les compagnies turques tirent plutôt leur épingle du jeu. En 2015, Karadeniz Holding a ainsi signé avec le gouvernement ghanéen un contrat de construction de deux centrales électriques flottantes devant fournir jusqu’à 20 % des besoins en électricité du pays. La même année, Albayrak Group a également scellé avec le gouvernement somalien un contrat de vingt ans pour la gestion du port de Mogadiscio.

De plus en plus, les entreprises de construction turques nouent des partenariats avec des fonds de placement, des gestionnaires immobiliers, des ingénieurs et des spécialistes en approvisionnement. « De telles approches intégrées gagnent en popularité grâce au dynamisme du marché des infrastructures et au resserrement des liquidités sur les marchés internationaux », explique l’association des entrepreneurs turcs. Une accélération des projets ferroviaires est prévue pour la prochaine décennie.

« Il s’agira de prendre de plus en plus en compte les besoins dans le domaine des transports, l’urbanisation et l’émergence d’une classe de consommateurs dans les économies d’Afrique subsaharienne », explique Richard Marshall. L’analyste de BMI Research précise que la valeur totale des projets ferroviaires en cours de développement au sud du Sahara s’élève à plus de 105 milliards de dollars. « Ce niveau d’investissement est le deuxième plus élevé au niveau mondial […] et correspond à environ 6 % du PIB de cette région », indique-t‑il.

Toutefois, tout n’est pas si simple pour les entreprises turques à l’étranger, nombre de gouvernements et d’hommes d’affaires africains ayant déjà noué de solides relations avec les entreprises chinoises.

« Si elles tentent de tirer profit du cycle de forte croissance que connaît l’Afrique subsaharienne, les entreprises turques ne bénéficieront pas de l’avantage du premier venu, étant donné que les Chinois se sont solidement positionnés comme sources incontournables de financement et de construction d’infrastructures sur nombre de marchés du continent, explique Richard Marshall. Il est donc peu probable que les opérateurs turcs gagnent suffisamment de marchés pour que l’Afrique subsaharienne joue un rôle essentiel dans leur stratégie globale. Toutefois, la région sera pour eux une importante source de croissance. »

La Libye, eldorado devenu enfer

Les entreprises de construction turques ont été plus actives en Libye que nulle part ailleurs sur le continent. Mais l’éclatement de la guerre civile en 2011 a mis un coup d’arrêt à des projets dont la valeur est estimée à plusieurs milliards de dollars. « Environ 15 % des activités turques à l’international étaient localisées en Libye ; elles ont été brusquement stoppées, affirme un porte-parole de l’association des entrepreneurs turcs. Le volume total des projets inachevés en Libye est estimé à environ 19 milliards de dollars. »

Et les perspectives de reprise économique ne sont guère optimistes. « Malheureusement, cinq ans après le début de la guerre, l’ordre n’est toujours pas rétabli dans le pays, et les problèmes sécuritaires se sont plutôt exacerbés, résume l’association. Nous sommes en relation avec le nouveau gouvernement d’union nationale, mais nous ne nous attendons pas à une reprise rapide. » Les analystes partagent ce point de vue. « L’économie libyenne ne dépassera pas son niveau nominal de 2012 au cours de la prochaine décennie », prédit Richard Marshall, analyste infrastructure senior chez BMI Research. Les entreprises turques préfèrent donc désormais se tourner vers d’autres régions du continent.

Mark Anderson  – Jeune Afrique –

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