Chawki Tabib : « La corruption, en Tunisie, est un système »

ENTRETIEN. Président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption, Chawki Tabib comprend les ressorts de ce fléau qui ronge le pays. Illustration.

On pourrait imaginer un bunker abritant une brigade d’incorruptibles. Un repère d’honnêtes gens assiégés par des hordes de corrompus. Au siège de l’INLUCC (Instance nationale de lutte contre la corruption), il n’en est rien. Une ambiance bureau règne dans ce bâtiment tunisois fiché en face du parc du Belvédère. Pas de sécurité extérieure, hormis une poignée de caméras de surveillance, rien d’ostentatoire. Ici, on lutte contre la corruption sans jouer aux cowboys. Des dessins malicieux, de Willis from Tunis ornent les murs. Sur l’un d’entre eux, on y voit son matou favori dire : « On a dû payer des pots-de-vin pour avoir un organisme de lutte contre la corruption. » Au sixième étage, Chawki Tabib est assailli par ses collaborateurs, tous armés d’un parapheur. Il est plus de 12 h 30 et la journée en mode séance unique, instaurée pendant le ramadan et les mois d’été, va prendre fin. Pour les autres, pas pour lui. Cet avocat au cuir épais, au physique rond et aux propos carrés porte le dossier de la lutte contre la corruption depuis le début de l’année 2016. Ancien bâtonnier de l’ordre national des avocats, il fut membre de la Ligue tunisienne des droits de l’homme sous Ben Ali. Il se confie au Point Afrique sur un système qui pille l’économie nationale depuis des décennies, un système qui perdure et qui menace les comptes de la Tunisie.

Le Point Afrique : Quel bilan peut-on dresser de la lutte contre la corruption lancée fin mai par le chef du gouvernement ?

Chawki Tabib : Il y a eu des avancées significatives. Je tiens cependant à préciser que cette campagne n’a pas commencé fin mai, mais du temps de Ben Ali. L’une des raisons de la révolution fut la lutte contre la corruption. Les Tunisiens se sont soulevés contre un régime mafieux. À l’époque, la Tunisie n’était pas le pays qui souffrait le plus de la misère sociale, comparé à d’autres pays, mais les Tunisiens avaient un sentiment de frustration et de colère vis-à-vis d’un régime de plus en plus corrompu. C’est ce qui a justifié les premières manifestations. Le soulèvement du bassin minier de Gafsa en 2008 avait trait, notamment, aux recrutements douteux d’une liste d’ouvriers de la Compagnie du phosphate à Gafsa. Soulèvement réprimé dans le sang, mais qui a préparé la révolution du 14 janvier 2011. Les slogans étaient en rapport avec la lutte contre la corruption. En novembre 2011, notre Instance a été créée afin de faire un travail en profondeur sur une période temporel plus large. Il y a eu beaucoup d’obstacles pour nous empêcher de travailler : le terrorisme, des gouvernements qui ne s’attaquaient pas au système… Résultat, il s’est régénéré et la corruption s’est démocratisée. Le système qui était en place a trouvé de nouveaux preneurs, de nouveaux caïds, dans une impunité totale.

Peut-on quantifier le coût de la corruption en Tunisie ?

Il faut donner des chiffres, car ce qui n’est pas quantifié n’a aucune valeur. Cinquante-deux pour cent de notre économie est parallèle, la corruption et la mauvaise gestion nous coûtent quatre points de croissance. Elles nous coûtent 2 milliards dans les marchés publics, 8 milliards dans le trafic des produits alimentaires subventionnés qui vont vers la Libye, le Niger, le Mali où le Soudan… Le trafic de cigarettes représente entre 500 millions et un milliard, le trafic de médicaments nous coûte 4 milliards et j’en passe… Avec des incidences directes en matière de terrorisme et de sécurité. Il est évident que les principaux pourvoyeurs de fonds pour les terroristes sont les trafiquants, qu’il y a un système de vase communicant entre terrorisme, corruption et contrebande. Ça se vérifie en Tunisie comme en Algérie ou en Libye. On a perdu beaucoup de temps, de 2012 à début 2016, ce qui a permis à la corruption de prendre beaucoup d’ampleur. Le sursaut a eu lieu en 2016. Par une prise de conscience de la part d’une certaine élite, du côté de la société civile, de la presse, tant l’ampleur des dégâts a commencé à être ressentie de façon fracassante. Les gens ont craint pour leur avenir, celui de leur pays, de leurs enfants. D’autant que les corrompus et les corrupteurs se sont attaqués à des domaines qu’on croyait « protégés » : la politique, les médias, la vie associative… Ces gens-là ne se sont pas contentés de faire leurs petits trafics de bananes, de carburants, de fripes, mais ont voulu avoir une reconnaissance sociale, plus de pouvoirs. Un scénario classique que l’Italie, la Turquie où la Colombie ont vécu. Dans ce dernier, c’étaient de simples trafiquants qui sont devenus des fabricants puis des cartels et ils demandaient toujours plus. Comme un ogre qui veut une reconnaissance sociale, devenir député, pourquoi pas président. Ce qui explique que certains mafieux se sont présentés à la présidentielle tunisienne de 2014. Sur les 60/70 candidats potentiels, vous en trouviez une vingtaine qui avaient des casseroles, des cadavres, des dossiers devant la justice.

Qu’est-ce qui a changé ?

Cela a alerté les Tunisiens. Un sursaut s’est opéré. Des avancées ont été constatées par Transparency International dans son rapport 2016. L’INLUCC a commencé à travailler ainsi qu’une amélioration nette du cadre législatif (loi pour l’accès à l’information, loi pour protéger les lanceurs d’alerte, loi sur le pôle financier). En juin 2016, avec l’idée du gouvernement d’union nationale, la classe politique s’est réunie, à l’initiative du président de République, et a signé le pacte de Carthage dans lequel le combat contre la corruption figurait parmi les priorités du prochain gouvernement, celui que dirige actuellement Youssef Chahed. Il a fait un état des lieux qui a duré longtemps (huit/neuf mois). Il a essayé certaines recettes qui n’ont pas fonctionné. Par la suite, il a pris le taureau par les cornes et lancé cette campagne fin mai. On a considéré que c’était un bon début, qu’il fallait une opération mains propres.

Est-ce votre Instance qui a imposé ce dossier ?

Nous sommes parmi les acteurs derrière cette prise de conscience et nous en sommes fiers. Nous étions parmi les initiateurs de cette stratégie nationale qui a été signée par Youssef Chahed, il faut le lui reconnaître. Il est le premier chef de gouvernement à l’avoir fait, cette stratégie traînait depuis 2012… On est là pour vérifier que cette stratégie soit appliquée.

Quel est le bilan de cette opération personnifiée par Youssef Chahed ?

Il y a deux bilans à faire. Celui de l’effort national de la lutte contre la corruption que je qualifie de positif même si on a perdu beaucoup de temps. Lorsque vous avez quelqu’un qui a un cancer, la première étape est qu’il en soit conscient et qu’il accepte d’être soigné. Cette étape, nous l’avons franchie. Je peux vous assurer que jusque début 2016, certains ministres se sont permis de me contredire de façon violente, genre « le président de l’Instance exagère lorsqu’il s’attaque aux cadres et aux compétences de l’administration, lorsqu’il parle de la malversation dans les marchés publics, les douanes… »

Et le bilan du chef du gouvernement ?

Ça fait deux mois. C’est un peu tôt. On le fera après cent jours. Supposons que l’on exprime des doutes, des choses qui ne sont pas encore confirmées, on risque d’affaiblir cette campagne. Il faut des opérations mains propres ! Avec une stratégie de démantèlement du système parce que la corruption en Tunisie est un système. Pour revenir à ce chiffre que 52 % de l’économie est parallèle, on dépasse le critère international qui dit que si la contrebande dépasse les 20 %, elle ne peut se faire qu’avec la complicité des agents de l’État et des politiques. Nous, nous avons dépassé les 50 %. Le chef du gouvernement est le chef de la Douane, des entreprises publiques, des 600 000 fonctionnaires, ce qui va l’obliger à s’attaquer à ses proches. A-t-il la capacité et le courage de le faire ? Il faut lui laisser un peu de temps. Qui a intérêt à semer le doute sur Youssef Chahed ? Les corrompus. Si Chahed jette l’éponge parce qu’il ne se sent pas soutenu, nous l’aurons sur la conscience.

Politiquement, il est très seul dans ce combat…

Si on fait le bilan des principaux partis politiques au pouvoir en matière de lutte contre la corruption, c’est zéro résultat. On ne les entend jamais sur le sujet de la corruption. Jamais. Ils sont derrière toutes les entraves envers l’INLUCC. Ils ne veulent pas d’une instance indépendante de lutte contre la corruption. Le loup est dans la bergerie.

On parle des principaux partis : Nidaa Tounes et Ennahda ?

Bien sûr ! Les deux grands partis doivent assumer leur choix et expliquer pourquoi nous avons tort de lutter contre la corruption. J’ai des doutes, j’aimerai qu’ils soient dissipés.

La Tunisie est-elle dans l’état de l’Italie des années 90 ?

Non. Que Dieu nous en préserve. Nous n’avons pas eu de magistrats assassinés…

La future loi de finances doit budgétiser la stratégie de lutte contre la corruption…

Si l’on veut qu’elle perdure, cette lutte, oui. On a un accord de principe du chef du gouvernement et du ministre des Finances. L’apport de l’État sera de 20 millions de dinars, ce qui n’est pas beaucoup. Mais les bailleurs de fonds internationaux, l’UE notamment, s’engagent. La justice est le parent pauvre du pays. Les engagements qui seront pris permettront, ou pas, de vérifier si c’est une priorité ou une opération de communication. Cela fera partie des critères d’évaluation. Pour l’instant, tout ce qui a trait à la lutte contre la corruption est dépourvue de moyens. Ce ne peut être un hasard.

Vous êtes-vous senti seul par moment ?

Je suis avocat. La première chose qu’on vous apprend : être seul contre tous. Du temps de Ben Ali, lorsqu’on s’opposait à sa dictature, nous n’étions que quelques dizaines et tout le monde se moquait de nous : « Arrêtez votre cirque, Ben Ali est là pour plusieurs siècles avec sa femme, son fils, ses gendres… » Passer de la négation, « il n’y a pas de corruption, il veut faire le buzz », à la prise de conscience, c’est un réel progrès. Quand j’ai lancé : « On va droit vers un régime mafieux », certains ministres ont essayé de me rappeler à l’ordre via les journaux de caniveau. J’ai subi des attaques matérielles, physiques, des attaques en ordre dans la presse, sur les réseaux sociaux… Ils se sont attaqués à ma famille, mes enfants, afin de me perturber. Il faut faire la distinction entre la peur et la lâcheté. Pas facile de lire dans le regard de son fils, « je n’y suis pour rien, pourquoi on m’attaque… » C’est un indice, ça prouve qu’on est en train de les emmerder. Notre instance a transmis près de deux cents dossiers à la justice en 2016. Le plus utile, le plus pérenne : lorsqu’on change une loi, un décret, des habitudes. Si l’on se contente de juger trente personnes, ça ne sert à rien. Ils seront remplacés. Il faut décortiquer le système et instaurer la bonne gouvernance. C’est l’environnement qui pousse les gens à être corrompus. Ça n’a rien de sorcier d’adopter les bonnes pratiques à notre environnement. Il suffit de vouloir le faire !

1

2

 

 

BENOÎT DELMAS -Le Point Afrique-