Cameroun : Y a-t-il un problème anglophone ?

Depuis le 21 novembre 2016, le Cameroun traverse une énième crise sociale qui pousse certains observateurs à prédire l’imminence de l’expression sur la place publique d’un malaise généralisé. Cette fois-ci, ce sont les deux régions anglophones du pays (Nord-Ouest et Sud-Ouest) qui sont mobilisées contre la volonté de les «francophoniser». En réalité, la revendication linguistique n’est qu’un prétexte qui cache le «problème national» de marginalisation des minorités linguistique, ethnique, religieuse, etc. En effet, les motivations sous-jacentes derrière ces contestations sont l’exclusion politique et économique. De quoi s’agit-il et que faut-il faire ?

Bref rappel historique

En 1916, l’Allemagne qui venait de perdre la première guerre mondiale avait aussi perdu ses colonies dont le Cameroun. Le pays fut placé sous tutelle de la Société des Nations, et plus tard des Nations Unies, et confié à l’administration de la France et de la Grande-Bretagne. La France administra la partie orientale de façon directe tandis que la Grande-Bretagne administra la partie occidentale de façon indirecte. Depuis lors, il existe deux Cameroun, deux systèmes juxtaposés, deux cultures politico-administratives différentes. Le pays fut «réunifié [Etat fédéral]» en 1961 puis «unifié [Etat unitaire]» en 1972 sans réel débat politique. Le référendum du 20 mai 1972 n’avait pas tenu ses promesses d’abord parce que seuls les Anglophones avaient été consultés et ensuite, malgré l’existence de l’arrêté n°82/A/MINAT du 8 mai 1972 traitant des bulletins de vote du référendum, les témoignages font état de la rareté des bulletins du « No [Non] » dans les bureaux de vote. Par conséquent, les anglophones n’auraient eu en réalité de choix qu’entre le Yes et le Oui dans la mesure lors du référendum britannique du 11 février 1961, une partie des anglophones (Northern Cameroon) avait choisi de se rallier au Nigéria voisin.

Un problème spécifiquement anglophone ?

Non. Il s’agit d’un «problème national» qui va au-delà de simples différences linguistiques, ethniques ou religieuses. Dans la littérature postcoloniale, l’expression «problème national» est utilisée pour contourner les termes tabous «d’exclusion [du pouvoir suprême]». Ainsi, c’est toujours une poignée d’’élites compromises et/ou corrompues qui parlent de façon non-représentative et non-consensuelle au nom du reste de la population. C’est cette pseudo-démocratie représentative qui montre ses limites de nos jours et engendre la floraison de memoranda. Au sujet des anglophones, il s’était simplement tenu à Foumban en 1961 une «conférence constitutionnelle» des élites visant la répartition des postes : Le président est francophone, son vice ou le premier ministre est anglophone, etc.

Sur le plan politique, il est illusoire de penser que le seul changement de la forme de l’Etat ou que la seule répartition des postes suffit pour résoudre les problèmes d’intégration nationale. Ainsi, de l’avis du parti unique (UC/UNC/RDPC) qui dirige le pays depuis 1966, la forme unitaire de l’Etat est la solution au «problème national». C’est pour cela que l’on est passé, même frauduleusement, de l’Etat Fédéral vers la République Unie en 1972, la République du Cameroun en 1985 et finalement vers l’Etat Décentralisé en 1996 sans débat politique. Or à la première occasion, le projet du retour à l’Etat Fédéral a été posé sur la table par le principal parti d’opposition (SDF) dès l’arrivée du multipartisme en 1990. Dans un cas comme dans l’autre, la priorité serait moins le changement de la forme de l’Etat que l’application de réformes structurelles sur le terrain. La réactivation des ascenseurs sociaux en panne et la création d’une société ouverte sont impératives pour permettre aux citoyens de mettre en valeur leurs différentes compétences et de profiter du système.

Que faut-il faire pour éteindre le feu en 2016 ?

En priorité, il faudrait lutter contre l’exclusion et/ou l’assujettissement économique à travers la réforme du droit de propriété et de la politique fiscale : Les ressources de chaque localité devraient servir en priorité au développement de cette localité. Aussi, l’argent du contribuable devrait retourner au contribuable. Le gouvernement ne pourra plus continuer d’exploiter la localité X pour aller développer, comme le faisait le colon, la localité Y. C’est la substance du problème dit «national et /ou anglophone» au Cameroun dans la mesure l’on exploite le pétrole et les grandes plantations agro-industrielles au grand dam des populations locales qui n’ont ni infrastructures viables ni sécurité alimentaire. Pis, la notion de capitale politique est ethnique : lorsque X se déplace chez Y ayant profité en majorité des ressources de X, Y rappelle à X qu’il n’est pas chez lui dans la capitale et que ses droits politiques et économiques sont limités. Il convient de valoriser la notion de « contribuable » plutôt que celle « d’autochtone » qui est même constitutionnelle. De nos jours, il est fiscalement injuste que celui qui paie ses impôts ou contribue majoritairement aux recettes de l’Etat soit dominé par celui qui consomme ou qui contribue moins sous prétexte que l’un est autochtone et l’autre allogène.

Parallèlement il est besoin aussi de trouver un mécanisme de démocratie directe plus performant pour inscrire dans le débat politique les préoccupations populaires. De nos jours, aucun mécanisme contraignant n’existe sur le traitement des initiatives populaires. Pourtant, de plus en plus, l’actualité camerounaise est rythmée par les «appels du peuple» et les memoranda qui méritent d’être intégrés dans les mécanismes de décision. Plus concrètement, il faudrait sans condescendance ouvrir un espace populaire de dialogue avec les manifestants et prendre des engagements d’amélioration de leurs conditions. Les autorités ne seront crédibles que si les résolutions déjà prises par le passé dans les comités de crise ou dans le cadre légal et réglementaire sont d’abord mises en œuvre.

Somme toute, on peut dire que les populations dites «anglophones» expriment pour la énième fois les ressentiments de l’ensemble des populations camerounaises à qui le régime impose une élite corrompue en lieu et place des actions de développement. La sortie durable de crise est la création de mécanismes d’inclusion politique et économique des différentes populations.

Par Louis-Marie KAKDEU, PhD & MPA.