Boubacar Boris Diop : « Les intérêts de la France n’ont jamais été mieux servis qu’avec Macky »

 Dans la seconde partie de l’entretien qu’il a accordé à Seneweb, l’écrivain Boubacar Boris Diop revient sur l’affaire Kémi Séba, évoque la Françafrique, tente de décrypter les saillies d’Assane Diouf, Amy Collé Dieng, Penda Bâ, Oulèye Mané, ces hérauts du web. Il n’a pas manqué de faire un clin d’œil à son « vieil ami » Hamidou Dia dont la plume a récemment suscité la polémique.

Comment avez-vous accueilli l’arrestation de Kémi Seba (il a été relaxé après avoir été jugé pour avoir brûlé un billet de 5000 francs Cfa).

Samedi 19 août, Kémi Seba a organisé dans plusieurs capitales africaines une Journée de lutte contre le CFA et, plus largement, contre la Françafrique. J’ai jugé l’initiative salutaire et lorsqu’il y a eu une levée de fonds sur Internet, j’ai tenu à apporter ma modeste contribution. Ce militant politique a été arrêté non pas à cause d’un billet de banque brûlé mais bien parce qu’il s’attaque depuis quelques années à la Francafrique. Ce faisant, il a franchi une ligne rouge et ça, ça se paie. On l’attendait au tournant.

Nous sommes trop nombreux au Sénégal- politiciens, intellectuels, artistes- à faire comme si la France nous est aussi lointaine et indifférente que la Slovénie ou l’Islande. C’est bizarre de penser de la sorte quand on sait de quel poids elle pèse dans les choix de nos dirigeants, des choix qui affectent négativement la vie de nos populations. Cela s’est aggravé depuis l’arrivée de Macky Sall au pouvoir, les intérêts de la France n’ayant jamais été mieux servis qu’avec lui. Tel est le contexte politique de cette arrestation. Kémi Seba est un détenu politique.

Kémi Seba aurait-il dû aller jusqu’à brûler un billet de 5000 F Cfa ?

Je suis d’une génération que ces méthodes peuvent facilement choquer. Je fais de mon mieux depuis des années, de livre en livre, au fil des articles et conférences publiques, pour dénoncer la Françafrique, sans mettre le feu à rien du tout. De même, l’économiste Moussa Demba Dembélé n’arrête pas de dire tout le mal qu’il pense du CFA, avec au demeurant d’excellents résultats en termes de sensibilisation de l’opinion.

Il faut assumer ces différences générationnelles même si je ne me vois pas verser des larmes de crocodile sur ce pauvre billet de banque ! À vrai dire je m’en moque comme de ma première chemise, car au-delà du geste de Kémi Seba, il y a le sens de son combat, qui est infiniment plus important, un combat pour la souveraineté dont la monnaie n’est qu’un attribut. Il essaie de briser le tabou qui fait que tant de nos intellectuels, farouches contempteurs des leaders africains, n’ont jamais rien à dire sur la politique africaine de la France, qui nous coûte si cher en ressources mais aussi en vies humaines, quand on repense au Rwanda par exemple.

 

« N’est-ce pas amusant de voir la BCEAO déranger la maréchaussée pour un billet de 5000 CFA ? Si c’était pour donner un avertissement, c’est raté. »

 

Le nouveau Président français, Emmanuel Macron, a pourtant décrété la fin de la Françafrique…

Vous savez, depuis Giscard d’Estaing, chaque nouveau locataire de l’Elysée débarque avec sa petite grimace de dégoût à l’égard de la Françafrique. Cette posture hypocrite fait partie intégrante de la définition même d’un phénomène d’asservissement unique dans le champ politique international. Mais cela ne va jamais bien loin.

On a eu droit aux diamants de Giscard puis à Mitterrand qui dès son investiture dit au patron d’Elf quelque peu interloqué : “Faites pour nous ce que vous faisiez pour nos prédécesseurs”. Le propos est rapporté par Le Floïc-Prigent lui-même dans le remarquable documentaire de Patrick Benquet sur la Françafrique (NDRL : La raison d’État).

On ne parlera pas ici de Chirac et Villepin comptant- l’info est du sulfureux Robert Bourgi- des liasses de billets au crépuscule dans un coin de bureau de l’Elysée. On sait aussi que rien n’a changé sous Sarkozy et Hollande, le second ayant cependant apparemment moins trempé dans des magouilles financières.

Et lorsque Macron, ce jeune homme plein d’allant, est élu, on le prend au sérieux quand il promet de grandioses funérailles à la Françafrique. C’est faire bon marché des intérêts économiques colossaux en jeu dans cette affaire. Celui qui tire profit d’un quelconque système de domination ne va pas y mettre un terme de lui-même ou parce qu’on l’aura élégamment supplié de bien vouloir entendre raison. Les humains se comportent rarement ainsi, les Etats pour ainsi dire jamais. C’est à nous de nous battre, chacun dans son domaine, contre la Francafrique.

On ne peut pas attendre d’un Président français, quel qu’il soit, qu’il prenne en charge, contre le bien-être de ses compatriotes, une tâche historique qui est la nôtre. C’est un peu fou de penser cela et je me dis parfois qu’en face ils doivent nous trouver bien amusants. Kémi Séba et ses camarades ont choisi d’emprunter un chemin long et ardu mais c’est rassurant de voir des jeunes prendre en charge, avec les outils et le discours de leur temps, le parachèvement de la lutte pour l’indépendance.

Fallait-il arrêter Kémi Seba ?

Bien sûr que non. Son geste n’est pas une première, on commence à le savoir. L’arrestation a en outre mis les féroces rieurs de la Toile du côté de Kémi Seba. N’est-ce pas amusant de voir la BCEAO déranger la maréchaussée pour un billet de 5000 CFA ? Dans quel monde sommes-nous ?

Si c’était pour donner un avertissement, c’est raté. Les billets de CFA n’ont jamais autant flambé que depuis cette arrestation, qui a en outre fait à Kémi Seba une formidable publicité. Qu’ils soient ou non d’accord avec lui, très peu de jeunes Africains francophones peuvent éviter aujourd’hui de se déterminer par rapport à ses thèses.

Comment voyez-vous la suite des événements ? 

Je donne, comme on dit, ma langue au chat. En fait tout le monde attend de voir… Je sais seulement que cette affaire va marquer un tournant. Le mal est si profond que la lutte de Kémi Seba pour une réelle souveraineté politique ne portera sans doute pas ses fruits de sitôt. Mais ce combat est d’autant plus nécessaire que la découverte d’importantes réserves de gaz et de pétrole va changer notre position dans la Françafrique, celle-ci va devenir un élément essentiel de notre dispositif politique intérieur.

Quand on voit l’attitude de Macky Sall envers Alstom ou l’affaire Total qui, selon ce que m’a confié un cadre sénégalais ayant travaillé sur le dossier, se traduit pour notre pays par un manque à gagner annuel de 300 milliards, quand on voit toutes ces enseignes françaises de plus en plus envahissantes, on comprend mieux qu’il s’agit moins de haine à l’égard d’une puissance étrangère que d’utiliser les ressources du Sénégal au profit des Sénégalais.

 

« Les cas d’Ami Collé Dieng et d’Oulèye Manè relèvent du délit d’opinion pur et simple. »

 

Oulèye Mané, Ami Collé, Penda Bâ, Assane Diouf…

La liste commence à être longue, comme je l’ai dit il y a un instant, et cela devient préoccupant. Les cas d’Ami Collé Dieng et d’Oulèye Manè relèvent selon moi du délit d’opinion pur et simple. Dans sa sortie, Ami Collé Dieng a dérapé en deux occasions- et encore…- mais pour l’essentiel elle a exprimé des vues politiques. Il se trouve que celles-ci étaient favorables à Karim Wade, ce qui n’est quand même pas un péché mortel. Il y a surtout, comme j’ai entendu le souligner Pape Ndiaye de Wal fadjri, la question de savoir si un forum privé sur le Net peut être légalement considéré comme un espace public. C’est une vraie question, cela et ce serait de savoir ce qu’en pensent nos spécialistes en la matière.

Oulèye Mané a fait un montage certes irrévérencieux mais on a vu pire dans ce pays. Même pour Penda Bâ, qui est allée très loin, on peut parler d’un coup de folie, à la différence d’Assane Diouf qui lui, agit froidement. Mais dans tous ces cas on aurait pu, sans verser dans la complaisance, privilégier l’éducation tout en cherchant à comprendre les raisons profondes de pétages de plomb aussi soudains que fréquents.

Je dois dire à propos d’Assane Diouf que j’ai signé une pétition sur le Net pour m’opposer à son extradition, non pas parce que je cautionne sa façon de faire, mais parce que c’était gros, pour ne pas dire grotesque, de chercher à le faire épingler comme terroriste (NDLR : Assane Diouf a été expulsé des Etats-Unis vers le Sénégal et l’ambassade américaine à Dakar, contactée par Seneweb, a précisé qu’il s’agissait d’un dossier d’immigration).

Comment expliquer une telle colère ?

Toutes les personnes que nous venons de nommer sont relativement jeunes et, sur la Toile, beaucoup d’acteurs évoluent dans un univers à part, parallèle au nôtre et d’une certaine façon plus réelle que lui. Ils y balancent tout naturellement leurs fureurs et leurs enthousiasmes.

Il y a peut-être aussi que dans un système pas assez ouvert aux sans-voix, ils y voient un moyen facile de prendre leur revanche sur tout ce qui est socialement haut perché, les journalistes, les musiciens et bien évidemment le chef de l’État.

Il y a en outre lieu de se demander si tout cela n’est pas en résonance avec le phénomène, nouveau au Sénégal, des lanceurs d’alerte. Nous en avons tout de même eu quatre en peu de temps, le colonel Ndaw, le commissaire Keïta, Nafi Ngom Keïta et Ousmane Sonko. Leurs démarches ne sont certes pas assimilables mais ils ont en commun d’avoir choisi d’alerter l’opinion sur les dérives d’un régime qu’ils avaient servi jusque-là avec loyauté au plus haut niveau. Ce faisant, ils ont pallié les défaillances des médias et des corps de contrôle.

Dans une démocratie fonctionnant normalement, ils n’auraient pas eu besoin de tout cela. C’est le sens que j’ai donné aux propos, assez mal compris à l’époque, de Sonko sur les médias nationaux.

 

« Hamidou Dia n’est absolument pas ethniciste. Quelqu’un lui a reproché de n’être pas allé au-delà du sens commun et je suis bien d’accord avec cette remarque. »

 

 

Un article de votre ami écrivain Hamidou Dia, conseiller du chef de l’Etat, a fait débat…

Oui, Hamidou Dia est un vieil ami, un de mes meilleurs amis. D’ailleurs chaque fois que je donne un entretien dans les médias il m’appelle ou m’écrit pour me traiter de tous les noms d’oiseaux. Rien de méchant, nous prenons cela très bien.

Figurez-vous par ailleurs que c’est lui qui a fait publier mon premier roman, en obligeant du reste le grand Mongo Beti à en écrire la préface ! Si je rappelle tout cela, c’est juste pour montrer que je n’aurais eu aucune gêne à le critiquer si je le croyais ethniciste. Je le connais trop bien, depuis trop longtemps- presque un demi-siècle- pour savoir qu’il ne l’est absolument pas. Dans les circonstances présentes, un tel témoignage est un devoir.

Je comprends toutefois que certaines de ses assertions lui aient valu des répliques rageuses et c’est bien cela le problème, son imprudence je veux dire. Quelqu’un lui a reproché depuis Montréal de n’être pas allé au-delà du sens commun et je suis bien d’accord avec cette remarque. Mais il y a encore une fois que sur certains sujets, les mots peuvent vite déformer la pensée et mettre tout le monde un peu mal à l’aise… (NDLR : l’entretien a eu lieu avant qu’Hamidou Dia ne publie un deuxième texte pour préciser sa pensée et présenter des excuses à ceux que ses propos auraient pu offenser).

Et l’accusation d’ethnicisme contre Macky Sall ?

Je pense qu’il ne faut pas jouer avec ces accusations, surtout quand on n’a rien pour les étayer.


— Voici ci-dessous la premiere partie de linterview —

Boubacar Boris Diop : « Macky est à la tête d’une sorte de République monarchique »

Ne comptez pas sur l’écrivain Boubacar Boris Diop pour « accabler Macky Sall de critiques ». « J'(en) vois de moins en moins la pertinence », justifie-t-il dans cet entretien exclusif accordé à Seneweb et réalisé samedi 5 août puis complété par mail cette semaine à la faveur des récents développements de l’actualité (publication des résultats des définitifs des Législatives, affaire Kémi Seba…). Pour éviter les déceptions nées des alternances de 2000 et 2012, il propose « la quête de nouveaux paradigmes ». Sinon, prédit-il, « les mêmes causes vont continuer à produire les mêmes effets ». Ce, défend-t-il, quel que soit le successeur du Président Sall.

Benno : 125 députés; Wattù : 19; Mànkoo : 7; Pur : 3 et 1 député pour chacune des 9 listes ayant profité des « plus forts restes » : comment analysez-vous les résultats des législatives ?

À l’arrivée on a encore une fois un Parlement-croupion mais je ne dirais pas comme certains que ces législatives, ça a été beaucoup de bruit pour rien, j’y ai vu un moment important de notre vie nationale, je me suis même donné la peine de suivre les fameux « temps d’antenne » de la première à la dernière minute.

Les deux journalistes de la RTS qui se relayaient ne trouvaient visiblement pas cela très excitant mais un tel évènement reste un des miroirs de notre société ; certains de ses protagonistes ont d’ailleurs fait de leur mieux pour mettre du contenu et de la dignité dans un exercice plutôt difficile.

Qu’avez-vous retenu de ce « moment important de notre vie nationale » ?

Force est de reconnaître que moins d’une semaine après, cette élection semblait déjà être de l’histoire ancienne. On sentait encore une grande rage dans les réactions à chaud mais de manière frappante c’était une rage impuissante. Si tout le monde était aussi choqué, c’est probablement parce que personne n’avait anticipé la forte détermination du régime à en prendre à son aise, dans des lieux intelligemment ciblés, avec l’expression du suffrage universel. Les méthodes utilisées ont elles-mêmes été d’une originalité frisant l’insolite.

« Nous avons appris avec les législatives à quel point il est facile pour un chef d’État sénégalais d’avoir l’administration et la justice sous sa botte. »

Voulez-vous dire que les résultats des législatives ne reflètent pas la volonté de la majorité des Sénégalais ?

Près d’un million de personnes n’ont pas pu voter sous des prétextes fabriqués de toutes pièces mais ce qu’on a surtout appris avec effarement le 30 juillet 2017, c’est à quel point il est facile pour un chef d’Etat sénégalais d’avoir, après deux alternances, l’administration et la justice sous sa botte. Cela doit alerter tout le monde non seulement pour 2019 mais aussi quant à la fragilité de nos acquis démocratiques.

Mais l’opposition faisait-elle le poids ?

Le paradoxe, c’est que Bennoo l’aurait certainement emporté dans un scrutin régulier. L’opposition était divisée et sans grands moyens, en tout cas en comparaison du régime. On peut toutefois douter que les centaines de milliers d’électeurs éconduits auraient majoritairement voté pour Bennoo et il y a surtout qu’elle n’aurait pas gagné à Dakar. Une suspicion légitime pèse sur les résultats de la capitale et on sait bien- Macky Sall l’a dit dans un rare accès de sincérité- qu’il était hors de question de faire le moindre cadeau au prisonnier Khalifa Sall. Au final, je crois que la coalition montée par Macky Sall a mérité sa victoire. C’est juste l’ampleur de cette dernière, due à des dysfonctionnements délibérés, qui pose problème.

La contestation des résultats n’est finalement pas allée bien loin…

Je crois que l’effet de surprise dont j’ai parlé tout à l’heure a joué en faveur du régime. L’opposition n’avait apparemment prévu rien de tel et donc pas une riposte appropriée. Une autre question à se poser honnêtement, c’est si elle en avait les moyens. On a vite senti en effet une certaine résignation, les rares déclarations guerrières, surtout à Dakar, relevant plus du baroud d’honneur que d’autre chose.

 Les contestataires n’auraient-ils pas dû essayer au moins de marquer le coup ?

Oui, peut-être, pour envoyer un message en direction de 2019 mais à vrai dire je ne sais pas trop. Et pour être franc, je n’en vois pas l’intérêt, je commence à me poser des questions totalement différentes au sujet de la scène politique sénégalaise.

Lesquelles ?

La plus importante est celle-ci : ne devrions-nous pas cesser de faire une telle fixation sur la personne qui se trouve être le chef de l’Etat à un moment donné de notre histoire ? Est-ce vraiment aussi important dans les conditions actuelles ?

Que répondez-vous ?

J’en suis à un point où je vois de moins en moins la pertinence d’accabler Macky Sall de critiques, même largement justifiées. Pourquoi continuer à donner ainsi des coups d’épée dans l’eau ? Supposons qu’il soit battu en 2019… Voyez-vous dans le personnel politique quelqu’un susceptible d’agir différemment ? Faites mentalement le tour des prétendants potentiels et vous verrez bien…

« Nous nous donnons beaucoup de mal pour doter un seul homme de tous les pouvoirs de la République. Cela est malsain et indigne de notre nation. »

On vous pose la question : est-ce le désert ?

Quel que soit le nom du nouveau venu, les mêmes causes vont continuer à produire les mêmes effets. Nous nous donnons beaucoup de mal pour doter démocratiquement un seul homme de tous les pouvoirs de la République. Cela est malsain et indigne d’une nation aussi ambitieuse que la nôtre. La réflexion devrait se déplacer des modalités de la conquête du pouvoir vers les conditions de l’exercice du pouvoir. Nos alternances où plus ça change moins ça change, cela devient écœurant. C’est un incroyable gâchis.

On croirait entendre Mody Niang…

C’est bien que vous mentionniez Mody Niang parce que cela me donne l’occasion de lui rendre hommage. À mes yeux c’est un véritable intellectuel, il ne se paie pas de mots, il ne fait pas tourner en spirale des formules élégantes et énigmatiques, étant surtout animé par un désir de clarté. Mody Niang a toutes ces qualités et c’est pour cela que j’ai du respect pour lui. Mais que voit-on ? Il ne décolère pas depuis deux décennies : contre Diouf, contre Wade et aujourd’hui contre Macky en attendant le prochain président…

Nous sommes beaucoup d’intellectuels à être plus ou moins dans la même situation mais son cas est en quelque sorte emblématique. C’est terrible pour ce pays que d’une alternance à l’autre des personnes de valeur soient condamnées à choisir entre le silence et des coups de gueule sans aucun effet sur la situation réelle.

Certains traitent Macky Sall de dictateur. Êtes-vous d’accord ?

Il ne l’est pas du tout à mon avis, il est simplement, de par notre volonté, à la tête d’une sorte de République monarchique et c’est de cela qu’il faut sortir. C’était, pendant les Assises, la vision de personnalités lucides et désintéressées et cette vision devrait de nouveau innerver le champ politique.

Quelqu’un a dit que la dictature c’est « ferme ta gueule » et la démocratie « cause toujours, tu m’intéresses. » On en serait plutôt là. Ça hurle de toutes parts mais Macky, dans un style qu’on pourrait dire dioufien- le Diouf des mauvais moments, celui de la fin de règne- n’en a cure !

Il est vrai aussi que dans ce pays l’on arrête de plus en plus de personnes pour délit d’opinion. Cela a été le cas d’Oulèye Mané, d’Ami Collé Dieng et de l’administrateur du forum où elle s’est exprimée; il y a aussi depuis quelques heures Kémi Seba et Bentaleb Sow, sans oublier Madère Fall. Mais sans doute devrait-on parler davantage pour l’instant d’énervement et de crispation que de dérive dictatoriale, ce mot est trop chargé.

Vous laissez entendre que le personnel politique ne compte pas une figure capable de conduire les changements que vous prônez. Pourtant Khalifa Sall est présenté, notamment par l’écrivain Thierno Monenembo, comme une alternative crédible. 

Le maire Khalifa Sall a fait preuve d’une réelle volonté de résoudre les problèmes des Dakarois et on avait commencé à voir les résultats de ses efforts. J’ai déjà salué quelque part son intérêt pour les arts et la culture, le regretté Oumar Ndao ayant été à ses côtés jusqu’au bout dans le róle de conseiller culturel. C’est donc quelqu’un pour qui j’ai de la considération et à mon avis c’est un scandale qu’on l’ait privé de liberté pour briser son élan politique. Parce que oui, c’est un adversaire crédible même si peut-être, sans l’appareil du PS, son maillage de l’ensemble du pays pourrait ne pas être à la hauteur de ses ambitions.

Tout cela étant dit, je pense que nous ne devons plus élire un chef d’Etat au Sénégal en nous en remettant à sa seule bonne volonté. On peut toujours espérer qu’il se serve du pouvoir au mieux des intérêts de la population, c’est déjà arrivé ailleurs mais c’est tout de même un pari risqué. À cette loterie-là, on décroche rarement le gros lot, c’est-à-dire l’homme providentiel.

Et que dire de la possibilité qu’un personnage instable se retrouve au sommet de l’Etat ? C’est beaucoup plus facile de nos jours qu’il y a seulement quelques années. C’est arrivé en novembre 2016 à la première puissance mondiale et sans de solides institutions pour freiner les ardeurs démagogiques de Trump, l’Amérique serait aujourd’hui dans de beaux draps. C’est une leçon pour tout le monde et en particulier pour les pays pauvres.

« Notre pays n’est plus le même depuis qu’on a découvert du gaz et du pétrole. Cela comporte des risques pour notre souveraineté et pour la paix civile. »

Votre point de vue ne risque-t-il pas d’être compris comme du nihilisme ?

Je ne suis pas du tout dans cette disposition d’esprit. En plus, mes opinions n’ont rien d’original, cela fait des années que d’autres disent la même chose. Je crois simplement que nos deux alternances au goût si amer nous contraignent à partir en quête de nouveaux paradigmes. J’ajouterai que notre pays n’est plus tout à fait le même depuis qu’on y a découvert d’immenses réserves de gaz et de pétrole. Nous savons bien les risques que cela comporte pour notre souveraineté, pour l’équité sociale, pour le respect de l’Etat de droit mais surtout pour la paix civile.

Avec quels leaders aller en quête de nouveaux paradigmes ?

Écoutez, ce sont juste des idées en l’air, ou peut-être même de simples états d’âme citoyens, je ne les inscris pas dans un horizon proche et surtout pas dans un horizon électoral. Ce qui me paraît certain, c’est que les hommes politiques ne vont pas plaider pour ce type de changement. Ils ne vont pas scier la branche sur laquelle ils espèrent s’asseoir un jour.

Pour ce qu’on sait des Assises par exemple, ils y sont allés avec leur propre agenda et il se susurre que pour l’un d’eux le retour sur investissement reste fabuleux. Je dirais, pour être positif, qu’il y a au Sénégal une culture progressiste dont les racines plongent assez profond, cela se voit nettement dans le documentaire qu’Abdourahmane Seck de l’UGB a consacré aux Assises nationales (Assises nationales, titre provisoire). Et de toute façon ce qui reste de la gauche historique, toutes obédiences confondues, a plus que quiconque intérêt à de nouvelles règles du jeu si elle veut cesser d’être l’éternelle roue de secours.

Justement un autre flanc de cette gauche vient de se fissurer avec les remous qui agitent la LD au sein de laquelle a surgi le mouvement « LD Debout ».

Il m’est hélas difficile de répondre à cette question, n’ayant eu que de lointains échos des remous à la LD. J’étais en train de voyager, je compte me mettre à jour.

 

 

 

 

SENEWEB

Une pensée sur “Boubacar Boris Diop : « Les intérêts de la France n’ont jamais été mieux servis qu’avec Macky »

  • 5 septembre 2017 à 16 h 14 min
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    Une vision très lucide de la situation sénégalaise.

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