Biens mal acquis : les secrets du trésor des Bongo

La justice francaise vient de clore son enquête sur les biens accumulés en France par l’ancien président du Gabon. Un trésor estimé à plus de 68 M€, gelé en attendant un éventuel procès.

68 M€… C’est le montant total du patrimoine immobilier et mobilier de la famille Bongo, qui aurait été acquis frauduleusement en France avec des deniers publics détournés du Gabon sous le règne de feu l’ancien président Omar Bongo, décédé en 2009.

 

C’est ce qui ressort de l’instruction que viennent de boucler les magistrats sur les membres du clan de l’ancien chef d’Etat gabonais, dont aucun n’a été mis en examen. Seuls trois dirigeants d’une société écran l’ont été pour blanchiment. Il appartient désormais au parquet national financier (PNF) de prendre ses réquisitions, puis au successeur du juge Le Loire, promu à Nanterre, d’ordonner ou non un procès.

 

Depuis plus de dix ans, la justice française cherche à déterminer si des fortunes de plusieurs familles présidentielles africaines ont pu être bâties en France grâce à des fonds publics qu’elle suppose issus du détournement de l’argent du pétrole dans leurs pays. Ces enquêtes ont été désignées sous l’expression des « biens mal acquis ».

 

Villas et hôtels particuliers

 

Au printemps dernier, un premier procès a eu lieu à Paris, celui de Teodorin Obiang, fils du président de Guinée équatoriale et actuel vice-président du pays. Le délibéré est attendu pour le 27 octobre. Pour la fortune de la famille Bongo, le patrimoine de 68 M€ n’est pas tout à fait en adéquation avec les émoluments officiels du président de la République du Gabon, évalués à 15 000 € par mois, soit 180 000 € par an.

 

Et encore, il convient de relativiser le montant car seuls les biens immobiliers, saisis en 2016 par les juges Roger Le Loire et René Grouman sont pris en compte. En l’occurrence trois hôtels particuliers à Paris et sept villas à Nice, entretenus à grands frais. Une saisie a minima. Un document de 2009 de l’ONG Transparency International, partie civile dans le dossier, faisait état à l’époque de 33 propriétés dans la capitale et sur la Côte d’Azur. Contactée MeDumont-Beghi, l’avocate du président gabonais Ali Bongo, fils d’Omar Bongo, n’a pas été autorisée par ses clients à s’exprimer.

 

L’enquête a déterminé que l’ancien chef de l’Etat du Gabon avait acquis des biens en France depuis la fin des années 1980 et jusqu’en 2008. A titre personnel, sous son nom de naissance Albert-Bernard Bongo mais aussi à travers deux sociétés civiles immobilières écrans, la SCI Emeraude et la SCI de La Baume. L’enquête démontre le rôle majeur joué par une société française, Atelier 74, spécialisée dans la décoration intérieure, et par ses dirigeants. De plus, selon le rapport de synthèse des policiers, « les acquisitions n’ont pu se faire que par la complaisance d’un notaire » et de la banque BNP Paribas.

 

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Notaire «complaisant»

 

C’est lors d’une perquisition dans l’hôtel particulier de la famille Bongo, rue Dosne à Paris, que les policiers ont découvert les statuts de la SCI Emeraude, créée en 1997, et dont Omar Bongo et son épouse Edith, également décédée, détenaient la totalité des parts. Des factures de travaux, éditées au nom de la société Atelier 74, retrouvées dans le même immeuble, ont permis de chiffrer l’acquisition de celui-ci et de la villa Saint-Ange à Nice. La SCI de la Baume, créée, elle, en 2007, possède un autre hôtel particulier situé 4, rue de La Baume qui a été réglé en cinq chèques dont trois adressés au notaire « complaisant ».

 

D’autres perquisitions ont permis de découvrir qu’Atelier 74 avait touché plus de 50 M€ de fonds de la part d’Omar Bongo. Ces dépôts d’argent remis entre 2000 et 2007 par des hommes de confiance de feu Omar Bongo ont ensuite été transférés par virement vers un compte bancaire français au nom d’Atelier 74 auprès de la banque BNP Paribas. Le montant des espèces s’élevait à près de 3,5 M€.

Une banque bien peu regardante

 

Autre bizarrerie découverte par les enquêteurs sur le compte BNP Paribas de la fameuse société de décoration : une opération au crédit du 28 juillet 2006 émanant de la compagnie pétrolière Shell Total Dividendes R.G Gabon pour un montant de près de 1,3 M€. Une « logique économique et juridique pour le moins suspecte », relève le rapport de synthèse. La société Atelier 74 entretenait « une relation commerciale exclusive avec feu Omar Bongo », et a été liquidée après le décès de l’ex-chef d’Etat et de son épouse.

 

Reste la complaisance de la banque BNP Paribas, fortement égratignée dans le rapport de synthèse des enquêteurs. « A aucun moment cette banque ne s’est prévalue de demander à son client l’origine des fonds et l’importance des volumes d’espèces » relèvent les policiers. Si les enquêteurs reconnaissent que « la problématique de l’origine des fonds d’une personne politiquement exposée n’était sans doute pas une priorité pour les établissements bancaires français », ils soulignent que la banque BNP Paribas « a accepté de jouer un rôle important dans un système de blanchiment ».

  Jean-Michel Décugis   –  Le Parisien –