Bassem Loukil : « La Tunisie est accablée par l’administration et la mafia »

ENTRETIEN. Commerce parallèle, immobilisme, politique africaine… Le patron de Loukil reproche au gouvernement actuel son laxisme.

Il est une voix qui porte. Il n’élude pas les sujets qui fâchent, ne louvoie, dit son sentiment aux plus hautes autorités de l’État. Il, c’est Bassem Loukil. Il préside, avec son frère, le groupe Loukil, fondé par son père dans les années 70. Groupe qui emploie aujourd’hui plus de 4 500 salariés à travers une trentaine de sociétés réparties en Tunisie, au Moyen-Orient et en Afrique subsaharienne. Agriculture, communication, automobile, immobilier… le groupe Loukil représente également en Tunisie les marques Citroën, Mazda ou Samsung. Ce quinqua, à l’autorité naturelle, tient un discours très virulent à l’égard des gouvernements qui se succèdent depuis la révolution de 2011. Au premier étage d’un immeuble siglé Loukil, au cœur de Tunis, cet entrepreneur enrage du retard pris par les réformes, du succès croissant de la corruption et du manque de stratégie africaine de l’État. Avec des patrons et des personnalités tunisiennes, il préside la TABC (Tunisia Africa Business Council) qui a pour objectif de mener un travail d’africanisation au sein du monde politique et économique tunisien.

Le Point Afrique : quelle est votre perception de la situation économique ?

Bassem Loukil : il y a une certaine morosité qui dure depuis 2011 avec des hauts, des bas, des espoirs suscités par les changements de gouvernement. Malheureusement, la reprise se fait attendre. Parce que la restructuration de l’économie tunisienne n’a pas encore été mise en place. Depuis 2011, on entend parler des quatre/cinq priorités génériques que nous ne voyons pas venir. Nous sommes accablés par une administration qui résiste au changement, à la libéralisation de l’économie. De l’autre côté, nous avons la mafia du marché parallèle qui résiste aux réformes douanières, fiscales…

Une administration héritée de la France…

Oui. Mais entre-temps les choses ont évolué chez vous par le gouvernement, par certains allègements des formalités alors que nous, on ne fait qu’en rajouter. Vous avez aujourd’hui des fonctionnaires de l’État qui s’amusent – dans le vrai sens du mot – à multiplier les documents, les autorisations, les étapes pour obtenir ces autorisations. Dans le seul but de justifier les 860 000 emplois de la fonction publique. Si l’État était une entreprise, il serait en faillite. À chaque fois qu’un nouveau gouvernement se met en place, on entend toujours les mêmes promesses. Il y a de la volonté, mais pas assez pour vaincre et dépasser le blocage de l’administration. On a eu une révolution populaire en 2011, aujourd’hui il y a l’absolue nécessité d’une révolution administrative. On ne peut pas changer cette administration-là, c’est foutu. Il faut préparer la prochaine.

Qui bloque cette réforme ?

Elle ne peut pas être effectuée par des gens venus de l’extérieur. Ils mettront six mois, un an pour comprendre ce qui se passe en son sein. Et un nouveau gouvernement arrivera au moment où ils commenceront à comprendre les rouages de notre administration. Je peux vous confirmer que 70 à 80 % des ministres qui ont occupé des postes depuis 2011 ne sont venus que pour une seule chose : avoir le titre de « ex-ministre » sur leur carte de visite. Ils savent pertinemment lors de leur prise de fonction qu’ils vont sortir dans douze mois maximum. Certains d’entre eux provoquent même leurs départs, car un boulot les attend. Au maximum, 20 % des ministres qui ont occupé des postes dans les sept gouvernements qui se sont succédé depuis 2011 étaient patriotes. Les autres sont venus pour se faire connaître, gagner de la popularité, constituer des partis, devenir des stars de la télé en venant sur les plateaux… Ces gens-là n’ont aucun intérêt à se confronter avec l’administration. Et ils se méfient des compétences.

Dans votre emploi de temps de chef d’entreprise, combien de temps devez-vous consacrer à l’administration ?

Quarante pour cent. Il n’y a pas une formalité administrative en Tunisie qui ne se fait sans intervention. Pour conclure un marché, faire aboutir une demande, c’est trois, quatre relances, des contacts, des réunions qui prennent des heures, réunions dans lesquelles on nous donne des leçons. Il y a quelques administrations où la corruption est devenue la norme. C’est normal. On nous demande des bakchichs. Ça peut se faire dans l’heure si on donne, sinon ça prendra une semaine…

Et la justice ?

Auparavant, c’était la dictature. Les gens craignaient les représailles. On appliquait la loi à 90 % de la population, les 10 % restants y échappant. Aujourd’hui, il n’y a pas vraiment un État fort et donc pas une application de la justice au vrai sens du mot. La corruption aujourd’hui est pratiquée dans quasiment toute l’administration. Quand vous voyez au Lac 2 [zone de bureaux et d’ambassades au nord de Tunis, NDLR], des transactions parallèles s’effectuer en plein jour, devant tout le monde, des échanges de dinars contre devises, des transactions de terrains, et qu’il n’y a pas de poursuites fiscales contre ces mafieux, quel genre d’exemple donnez-vous au reste de la population ?

Qui a peur du marché parallèle ?

Une grande partie des partis politiques est financée par le marché parallèle. Chacun doit quelque chose à quelqu’un. Une attaque directe engendrerait des représailles, des scandales, une guerre entre les partis, dans les médias. À chaque fois qu’on arrête un des barons du marché parallèle, il y a une région qui rentre en émeutes. Grâce à l’argent sale, les gens sont motivés, on leur donne de l’argent pour descendre dans la rue, défier l’État.

Comment calculer le poids de la contrebande ?

En matière d’importation de véhicules d’occasion, le marché parallèle prend le dessus. Vous avez entre 25 et 28 000 véhicules qui entrent chaque année par ce biais. Ils viennent d’Europe, d’Italie. Ils arrivent à La Goulette. La Tunisie doit consommer 400 000 climatiseurs par an. Importation officielle : 170 000. D’où viennent les 230 000 restants ? Ça représente 60 % du marché ! En téléphonie mobile, l’importation officielle est de l’ordre de 1,6 million de portables. Alors que l’activation totale des trois opérateurs dépasse les 3 millions… Les exemples sont multiples. On a de quoi quantifier. Quand on compare ce qui est officiellement importé et ce qui devrait être réellement fait, les ventes qui devraient être réalisées sur le marché, on est à 55/60 % au profit du marché parallèle.

Qu’attend l’administration fiscale pour agir ?

Chaque fois qu’il y a un déficit budgétaire, l’État ne sait faire qu’une chose : intensifier les contrôles. Ils le font sur qui ? Sur ceux qui le déclarent : le secteur formel. L’informel n’est pas concerné… Depuis 2011, chaque société a dû subir trois à quatre contrôles fiscaux. À chaque dérapage du budget de l’État, allez on relance, personne morale, personne physique. J’en suis à mon quatrième contrôle fiscal à titre personnel en six ans. C’est général. Chaque homme d’affaires subit la même chose. On multiplie aussi les contrôles CNSS [Caisse nationale de Sécurité sociale, NDLR]. Contrôles qui ne concernent que ceux qui déclarent. Pas ceux qui travaillent au noir. On vous emmerde tout le temps avec les contrôles fiscaux, on vous emmerde tous les 6/9 mois avec les contrôles CNSS, on vous emmerde au niveau de l’importation, car on ne fait que compliquer les spécifications, les étapes à franchir pour importer, ce qui donne encore plus d’avantages au marché parallèle. Tout est orchestré pour avantager le marché parallèle. On le dit ouvertement, à chaque réunion avec l’administration, avec les responsables du gouvernement. Je leur dis la même chose. Vous faites tout pour décourager l’investissement. Vous faites tout pour décourager l’importation alors que les recettes de l’État proviennent, entre autres, des impôts et des droits de douane que vous prélevez sur les importations officielles. Vous ne prélevez rien sur ce qui est importé en parallèle ou en contrefaçon. Qu’attendez-vous pour bloquer tout ça ? « Ah, nous sommes en train de travailler sur un plan… »

L’ancien ministre des Finances Slim Chaker évoquait en 2015 une loi « guillotine » pour simplifier les textes administratifs…

C’est le pire des ministres des Finances que la Tunisie ait pu avoir. Il nous a fait travailler, nous chefs d’entreprises, pendant six mois, chaque samedi, pour proposer des réformes. Et cela a été jeté à la poubelle. Aucune des suggestions, aucune des recommandations de ce groupe de travail n’ont été présentées au Parlement dans le cadre des réformes fiscales de 2015. Son prétexte ? Que le chef du gouvernement, qui était alors Habib Essid, lui ait dit : « Ce n’est pas le moment. » Quand votre chef vous dit que ce n’est pas le moment, vous sortez, vous faites une déclaration comme cela vous avez le cœur net vis-à-vis de vos électeurs et du FMI. Sinon, vous êtes un lâche. Nous, en tant que privé, on connaît tous les barons de la contrebande. La brigade économique les connaît un par un. Les services de la Douane aussi. Tout le monde connaît tout le monde. Il suffit de donner le feu vert…

Qui peut donner ce feu vert pour poursuivre les barons de la mafia dont vous parlez ?

Une main de fer. Quelqu’un qui n’a jamais mis la main dans la poche de ces gens-là, seul critère pour pouvoir les regarder les yeux dans les yeux et leur dire : « Je vous attaque. » Pour cela, il faut une équipe. Il faut réformer pour que nous, en tant que secteur formel, on puisse travailler. Il faut donner la main à la justice, à l’administration fiscale, aux brigades anti-drogue, anti-blanchiment d’argent… pour attaquer ces gens-là. Cette morosité économique est tributaire des réformes et des messages positifs clés que doit lancer le gouvernement (on s’engage, on lance les investissements, on va privilégier le secteur formel).

Percevez-vous une volonté gouvernementale ?

Il y a de la volonté au niveau du chef du gouvernement. Je ne suis pas sûr que cette volonté soit partagée par l’ensemble de son équipe gouvernementale. Vous avez une équipe hétérogène, plusieurs partis politiques représentés, il y a de l’incompétence dans cette équipe, mais la coalition impose cette équipe. Il faudrait une équipe restreinte, choc, apolitique qui entoure le chef du gouvernement. Pas des technocrates, je n’aime pas trop ce mot, mais des gens pragmatiques qui ne pensent pas qu’à leur carrière politique, mais qui pensent au pays, qui sont là pour faire un travail qui va donner ses fruits dans cinq ans, dans sept ans… Le peuple leur en sera reconnaissant sans pour autant passer par les partis. Sans cela, on ne pourra pas le faire. On ne peut pas attendre les élections de 2019. Quelque chose doit changer, on doit choquer l’opinion pour faire bouger les choses.

Propos recueillis à Tunis par  BENOÎT DELMAS  – Le Point Afrique –

Une pensée sur “Bassem Loukil : « La Tunisie est accablée par l’administration et la mafia »

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